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Avatar dans un placard
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Ce matin-là, un mardi je crois, un raffut
Me tire du sommeil au petit jour confus :
Mon cher époux tourne pire qu’un lion en cage
Dans le dressing à côté je l’entends qui rage.
Que se passe-t-il, quel branle-bas de combat !
J’avais tout bien rangé, que ne trouve-t-il pas ?
Mes effets occupant les rayons aux trois-quarts,
Les siens tiendraient sans mal dans un petit placard,
Je me demande bien ce qui pousse les hommes
A tant s’égarer dans si petit décorum !

« Lève-toi, chérie, j’ai besoin de tes conseils !
Je n’ai plus pensé à te prévenir la veille :
Au boulot nous avons un rendez-vous d’affaires,
C’est l’assemblée générale des actionnaires.
Impossible de m’y pointer décontracté,
Ils ne comprendraient pas cette incivilité. »
Je précise que dans la boîte où il travaille
Il n’est de code vestimentaire qui vaille,
Pour la bonne raison que c’est la performance
Et le bien-être qui priment sur l’élégance.

« Quel complet va le mieux ? Le noir, le bleu, le gris ?
Un pantalon rayé ou plutôt un uni ?
Ben mince alors je ne retrouve plus le vert ».
-Risque pas ! Il est au pressing depuis hier-
Je me garderai bien de proposer un choix,
Que, de toute façon, il n’écoutera pas.
« Mets ce que tu veux, toutes les teintes s’y prêtent,
Mais pense à accorder la couleur des chaussettes.
Tu devrais aussi prendre une chemise blanche
Dans la pile de droite, avec de longues manches »

Mais le pire avatar, celui que je redoute,
Depuis qu’a commencé dans le dressing la joute,
C’est le choix de la cravate, unique ornement,
Subtile fantaisie de tout l'accoutrement.
Je voue aux gémonies son sinistre inventeur !
Qu’avait-il donc besoin, ce satané menteur,
De proclamer l’apothéose du bon goût
Dans ce bout de chiffon noué autour du cou ?
C’est valse-hésitation parmi les candidates,
Puis elle est nominée, la parfaite cravate !

Devant la glace il bataille encore un moment
Pour se ceindre le col d’un joli nœud coulant.
Enfin c’est l’inventaire au rayon des chaussures
Pour dénicher celles dignes de la vêture.
Le voilà 'fin prêt, nous sommes réconciliés.
Je pose, épuisée, la tête sur l’oreiller.
Avant de sortir il me donne un baiser tendre,
Puis, comme pour se faire pardonner l’esclandre :
« Chérie, toi tu peux bien mettre ce que tu veux,
C’est ton costume d’Ève qui me plait le mieux » !



© Poème posté le 19/11/2020 par Oxalys

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