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Le grand couteau.

Le grand couteau.

Mon père avait une une sainte peur des accidents. Il craignait surtout que ses jeunes enfants s'amusent avec le grand couteau et se blessent en jouant ou en blessent un autre gravement. C'est pourquoi ce dangereux outil devrait toujours être placé hors d'atteinte des plus jeunes, jamais dans le tiroir des ustensiles, mais plutôt sur la première tablette des armoires du haut. Il ne devait jamais être mis dans le plat à vaisselle avec les autres ustensiles, mais il fallait le laver à part et le remiser aussitôt. C'était peut-être parmi les très nombreuses craintes de sa vie, une des plus puissantes après celles de Dieu et de l'enfer. Il ne pouvait voir personne s'en servir sans lui répéter : " Prends garde de le tenir et de t'en servir de la bonne façon. Ne te mets pas la main devant. C'est dangereux de te blesser. Pas comme ça. Tourne-le vers l'extérieur pour t'en servir. Pas vers toi ! etc. "

Ce couteau qui faisait l'objet d'un tel culte spécial avait comme caractéristique principale d'être très aiguisé et de l'avoir été souvent. En effet, le fil de sa lame, en fer plutôt souple, n'était plus rectiligne. Les multiples affûtages avaient usé comme une longue ondulation qui l'amincissait en son centre. Aussi, était-il strictement défendu même de le toucher, sauf pour les trois aînés de la famille qui pouvaient s'en servir pour tailler les aliments et cuisiner, mais toujours avec une extrême prudence et après multiples recommandations C'était peut-êre le seul qui coupait, à part l'économe qui, même s'il pelait bien les pommes de terre, n'était pas susceptible de causer des blessures graves.

Un jour que je me promenais dans la pente derrière la cour. À la vue des touffes de bardanes qui poussaient partout, l'idée me vint d'aller en cachette chercher le grand couteau pour les couper. Dans notre nomenclature tout morale des plantes, il y avait les bonnes et les mauvaises herbes. La bardane est cette plante à feuille large que nous appelions rhubarbe ou artichaut sauvage et qui produit des hampes de fleurs mauves qui s'accrochent à nos vêtements. C'est elle qui a inspiré la création du velcro. Et elle appartenait dans ma pensée à celles qui étaient mauvaises et qu'il fallait détruire.

Après avoir subtilisé le grand couteau à l'insu de tous, me voici donc à le balancer à droite et à gauche parmi les tiges de " pepiques ". Ils ne s'agrippaient pas encore à mes vêtements parce que les plantes venaient tout juste d'ouvrir leurs fleurs mauves. J'étais extrêmement attentif à ne pas me blesser et ravi de savoir m'en servir. J'étais déjà à l'âge du " moi capable ". Et grâce à l'attrait de la chose défendue, j'y prenais le plus grand plaisir.

En ces temps-là, même si nous n'avions plus de mère, les plus petits étaient constamment surveillés comme il se doit. Dès qu'on ne voyait plus où nous pouvions être, on se mettait aussitôt à notre recherche. Ce que l'on fit bientôt lorsqu'on constata ma disparition. Pierre, mon aîné de 5 ans m'aperçut le premier, à flan de coteau. Il accourut précipitament tout excité, en vociférant de façon autoritaire : " Donne-moi ce couteau ! Tu vas te faire mal. " On lui avait tant seriné que c'était dangereux. Il répéta deux ou trois fois son ordre d'un ton agressif. Moi qui avais beaucoup de plaisir, je ne pouvais accepter son autoritarisme et ne ressentais rien de menaçant, sauf peut-être son ton de sa voix.

Impulsif, il se rua vers moi et saisit brusquement le couteau par la lame pour me l'arracher. Je fis alors un geste de recul pour l'en empêcher. Il poussa aussitôt un crie de mort et lâcha brusquement la lame qu'il tenait bien serré : - " Ouille ! tu m'as coupé la main , " rugit-il en voyant le sang lui gicler entre les doigts. Les autres arrivèrent en courant. Confus et peiné, je rendis l'arme qui lui avait entaillé le bas de la paume. - " Ce n'est pas ma faute ! C'est lui qui l'a saisi par la lame pour me l'enlever, " leur disais-je pour me disculper de peur d'être puni et pour ne pas l'être .

Tout le monde se précipita pour aller soigner le blessé. Il revint bientôt avec un large pansement me faire des reproches d'un ton méprisant et agressif comme les enfants savent se faire entre eux. J'étais bien sûr désolé de l'accident. Mais son attitude me confirma dans l'idée que c'était lui le fautif qui, dans son énervement, avait, sans réfléchir, saisi le couteau par le mauvais bout.

Il continua quelques fois de me reprocher sa blessure qui fut bientôt guérie, puis n'en reparla plus.

© Poème posté le 07/01/2015 par Franz

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