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Je Vous Écris De L’Enfer

Je me permets, messieurs, une lettre de l’enfer,
Pour vous dire la chose à ne surtout pas faire.
J’ai sauté, j’ai chuté, ratatiné par terre,
Pensant vraiment finir ma vie et ma misère.

J’avais omis, hélas, d’avoir vendu mon âme,
Belzébuth affamé la déguste en ce jour.
Je l’avais commercé au souhait d’une dame,
J’ai bien obtenu d’elle, mais sans son amour.

J’ai vécu un bonheur, une extase sans pareille,
Tout n’était que saveurs et amènes merveilles.
La liberté pourtant chuchota par l’oreille :
« Hé ! ma belle amie, il est temps que tu t’éveilles ! »

La liberté, comme une autonomie choisie,
Tue enfin le besoin, le remplace par l’envie.
C’est ainsi que l’élan de sa propre survie,
A pris le pas sur ma bien maigre compagnie.

Je ne pouvais répondre à sa haute exigence,
À son désir de vide, à ses vœux de silence.
Le moindre de mes goûts devenait une offense,
Mon châtiment fut donc de subir l’abstinence.

Un homme, c’est certain, se serait imposé.
Un homme aurait été bien mieux apprivoisé.
Un homme aurait repris le vieux serment brisé.
Un homme, avec rigueur, se serait exposé.

Mais un poète rêve à la complicité,
À la patience, aux fleurs, à la félicité.
Mais un poète joue avec la réalité,
Il la change et la mue en pure beauté.

Elle faisait semblant que tout allait très bien,
Mais restait confinée en son morne quotidien.
Sous son propre contrôle, elle ne craignait rien,
Moi, perdant Valentine, je perdais tout mon bien.

Le temps assassine et s’efface lentement.
Quelques faiblesses, puis, un petit égarement,
Et voilà que survient, en cet affreux instant,
L’indifférence pure et le délaissement.

J’ai crié, imploré, je vous l’ai déjà dit,
Mais cela n’a rien changé à la comédie.
Sa liberté est belle, mais à quel prix, mon Dieu ?
Elle ne vaut que ma vie et cet adieu fâcheux.

J’ai écrit, par centaines, des lettres de souffrance,
Aucune n’est ouverte en sa froide demeure.
J’ai frappé à sa vitre en gardant l’espérance,
Sans obtenir un signe, ou même une lueur.

J’ai finalement pris le temps du mea culpa,
J’ai revu dans mon cœur le moindre de mes pas.
Il y en a beaucoup, car sans tous ces trépas,
Ma belle, ma chérie, serait encore là.

Je ne pouvais songer à la vie sans sa main,
Sans celle qui m’offrait de si vastes chemins.
Dans l’espoir d’arrêter mon sort inhumain,
J’ai perdu la raison, sautant vers mon destin.

On croit qu’en bas le noir efface la mémoire,
Que le saut dans le vide achève enfin l’histoire.
Erreur de voyageur, mensonge de grimoire :
Ici chaque regret devient un territoire.

La mort n’est pas la fin, elle est le projecteur,
Qui braque sur nos fautes une éternelle horreur.
Ma triste vie était une immense douceur,
Comparée à ce lieu, ma sombre demeure.

Dès mon arrivée, j’entends la punition :
« Condamné à souffrir, sans fin, éternellement. »
J’avais envie de rire, et sans permission,
Car souffrir, je l’avoue, m’escortait constamment.

J’ai vite déchanté aux secondes premières.
Je croyais ce désert privé de ses lumières,
Hé bien figurez-vous que c’est tout le contraire :
On y voit beaucoup trop le mal et ses confrères.

Ici la volonté, l’espoir, n’existent plus.
Assis sur un grand pieu qui me traverse le cul,
La douleur est atroce et le répit exclu.
Le déchirement n’est, en fait, que le début.

On ne dort jamais plus, mais le jour se lève.
On pourrait présumer qu’il y a une trêve.
On s’imagine alors que c’est un mauvais rêve,
Mais hélas, cette idée reste toujours trop brève.

Sans paupière, mes yeux ne sont jamais fermés.
Un rideau est tiré, je vois ma bien-aimée.
Elle est sur mon tombeau, mais est-elle endeuillée ?
Pas du tout, elle danse, à un autre enlacée.

Elle se déshabille auprès de mon jureur,
Se met à ses genoux, lui offrant sa faveur.
Le zoom se fait dix fois sur sa turlutte immonde,
C’est déjà fait et moi, je crève en cette ronde.

Si vous réfléchissez sur cette vue obscène,
Je tairai le récit de la suite de la scène.
Cette mise en bouche m’inspire tant de haine,
Qu’ici, bien évidemment, plus rien ne la freine.

Peu après, j’entends bien carillonner les cloches,
Le rideau se relève en un décor plus moche.
Un autel, un faux prêtre, et qui donc s’en approche ?
Celle qui ne voulait aucun saint sacerdoce.
« Que le lecteur se rassure : j’écris ces vers depuis une vie heureuse et harmonieuse. Ce texte n’est pas un cri de détresse, mais un avertissement solennel. Je l’offre comme un garde-fou à ceux qui, dans la douleur d’une rupture, oublieraient que la vie est une douceur et que l’irréparable n’est jamais une fin. »

© Poème posté le 17/04/2026 par Estehesse

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