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L’évasion

Sans relâche, depuis des semaines nombreuses,
Les nuages engluent la cité populeuse
Et mon esprit, lui-même encombré de tourments,
Se prend à émigrer vers des cieux plus cléments.

Il aborde à l'envi aux terres maritimes
Sur lesquelles jadis, d'une aile illégitime,
Icare, l'ingénu, s'éprit de liberté
Et se perdit d'avoir découvert la beauté.

Eole est, sur ces lieux, l'incontestable roi,
Qui lance Meltémi, Ponant, Grec ou Noroît,
Pour faire à son loisir, du climat égéen
Mille variations des tons céruléens.

Dans chaque île, abrité à l'anse d'une crique,
Se cache un petit port où dansent des caïques
Avec, le long du quai, des réseaux de filets
Qui sèchent au soleil sous l'œil des chats harets.

Une taverne sous l'ombre d'un tamaris
Accueille le passant en quête d'oasis
A ses tables en bois et ses chaises tressées
De paille que la mer vient doucement bercer.

Vers la montagne court un chemin muletier
Entre de bas murets et de tors oliviers
Et piqué çà et là, dans un galbe gracieux,
La flamme d'un cyprès filant droit vers les cieux.

En haut d'une éminence est le principal fief,
Cascade de maisons épousant le relief
Où le toit en terrasse au mode sarrasin
Sert à faire sécher et figues et raisins.

C'est un étroit fouillis de ruelles dallées,
D'escaliers et de cours soigneusement chaulés
Que des bougainvilliers, en ramures grimpantes,
Assiègent de couleurs ainsi que d'autres plantes:

Ailleurs, c'est un bouquet de senteurs nonpareilles,
Touffes de romarin visitées des abeilles,
Menthe médicinale, odoriférant thym,
Toute la fine fleur de l'herbier levantin.

Et au creux d'un ravin qu'un filet d'eau arrose
Assez pour qu'y fleurisse un plant de laurier rose,
Des ermites chenus emploient leur ministère
A cultiver la foi dans un vieux monastère.

Songent-ils quelquefois, devant la mer étale,
Qu'il y a trois mille ans, sur leur terre natale,
Des ménades pâmées et de joyeux sylvains
Vivaient de poésie et d'amour et de vin?

Se demandent-ils si ces douces créatures
Sans vice ni calcul, proches de la nature,
Ne s'étaient pas fixées, tout comme eux pour mission,
Dans leur simplicité, d'aimer la création?

Et pour développer un si beau sentiment,
Un modèle consiste à vivre isolément
Dans ce pays baigné d'un souffle tempéré
Que des dieux ont élu pour séjour vénéré.

© Poème posté le 23/03/2026 par Rebo

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