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Le revers du paradis insulaire
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(lettre ouverte à Manon en commentaire à son poème: "Ile paradisiaque")

De loin, l’île se dore sous un soleil qui colle à la peau.
Sur les cartes postales, on voit les cocotiers,
la mer d’un bleu éclatant,
et ce sable pâle qu’on imagine tiède sous les pieds.
On croirait y entrer comme dans un rêve.
C’est l’image que ramènent les touristes,
l’œil encore plein d’écume et de coucher de soleil.

Mais derrière la colline, là où la vue ne porte pas,
commence un autre paysage.
Le vent transporte une odeur de sel et de gasoil
- celui des vieux moteurs de barges.
Les maisons, en bois peint, sont rongées aux angles par l’humidité.
Sous les toits rouillés des squats, les voix portent loin.

"Dis, t’as entendu ? Le bateau est encore retardé",
lance Mado en tirant la porte grinçante de son épicerie.
Louis, son voisin, hoche la tête.
"Ça fait trois jours que j’attends mon ciment… Et toi, tu vas voir : le sucre, tu peux déjà doubler le prix."
Leur conversation flotte dans l’air lourd,
rythmée par le claquement mou des vagues contre le quai.

Ici, chaque cargo est un événement.
Il apporte les provisions comme une pluie rare.
Sans lui, pas de farine, pas de médicaments,
et trop souvent,
il débarque des prix plus lourds encore que les caisses qu’on décharge.

L’hôpital… un bâtiment bas, peint de blanc écaillé.
Il y a deux infirmières, un médecin qui fait l’aller-retour avec le continent.
Quand on tombe gravement malade,
il faut prier que l’avion ne soit pas annulé par le vent.
Et le billet coûte si cher
qu’on le paie parfois par des dettes
qui collent à la peau des familles pendant des années.

Les jours de gros temps, les pêcheurs rentrent tôt.
Les filets trempent dans l’eau boueuse, vides ou presque.
Sipili, la cinquantaine noueuse, remonte au village
avec un seau où luisent deux maigres dawas.
"On fait pas fortune aujourd’hui",
dit-il en essuyant ses mains rugueuses sur son short délavé.
Le poisson, il le garde pour la maison.
Il sait que demain, le marché sera maigre,
comme les poches des habitants quand la saison touristique se termine.

Le tourisme, ici, c’est un cycle d’abondance et de vide.
L’hiver austral, les hôtels bruissent de rires étrangers.
On vend des colliers de coquillages,
on propose des excursions sur des pirogues fleuries.
Puis, dès la saison morte,
les terrasses se ferment, les volets claquent au vent.
On n’entend plus, la nuit, que le cri des chiens errants
et le grondement lointain de la houle.

Les gamins vont à l’école sur une route défoncée.
Ils passent devant les palétuviers qui sentent la vase.
Les salles de classe sont pleines, les manuels rares.
Parfois, il faut fermer l’école à cause d’un cyclone annoncé :
on cloue des planches aux fenêtres,
on rentre les poules dans la cuisine,
et on attend que le ciel se déchire.

Vivre ici, c’est composer chaque jour avec la beauté et la lutte.
On aime cette terre qui donne l’aube la plus douce
et qui, la même journée, peut couper l’île du monde entier.
Comme on aime un parent usé :
avec de la tendresse, mais sans illusion.
Toute ressemblance avec des lieux ou des personnes réelles est totalement intentionnelle, assumée, et n’a rien d’un hasard, tout comme les prénoms et les professions cités qui appartiennent à des personnages existants.

Squats = Bidonvilles

© Poème posté le 12/08/2025 par Velvetkisses

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