Je traversais la morne rue Nicolaï, quand je fus brusquement étourdi par des reflets lumineux provenant d'un immeuble à la façade d'argent et au style néo-gothique, du premier étage exactement. Je m'arrêtai puis regardai avec grande attention à travers les fenêtres de cet étrange endroit : les gens parlaient et dansaient, en fumant à grandes bouffées et en buvant à flots. La salle possédait un luminaire suspendu d'un bleu psychédélique proche de celui du lapis-lazuli, d'énormes enceintes aux haut-parleurs fluorescents étaient disposées au fond.
Quelques fêtards, tous habillés en costume élégant d'un noir profondément abyssal, étaient assis à une table de verre et semblaient rire aux éclats à tout ce qu'ils racontaient. Je dois avouer que, dans l’orgueil de ma solitude et de mon spleen cosmique, je jalousais à la vue de cette fête bachique qui battait son plein. Je remémorais mes jeunes années où, avec mes meilleurs amis, nous prolongions le langoureux esprit de la nuit jusqu’au petit matin, où, sans un doute, nous ouvrions bouteille sur bouteille, fumions joint sur joint, cigarette sur cigarette. Cette époque était révolue, mais voir ces gens-là vivre la leur me donnait une amertume des plus horrifiques. Puis je reçus un mégot sur le crâne.
D’un coup, cette sordide dépression se métamorphosa en une rage des plus zélées. Je vis une cannette de 1664 au sol, je la pris et la lançai de toutes mes forces en direction d’une des fenêtres. Sans m’en rendre compte, je venais d’éjecter un dangereux projectile. Car je ne m’étais pas rendu compte, dans mon hâtif mouvement, que la cannette était remplie aux trois quarts. Elle arriva sur la tête d’un des individus fêtards et l’assomma instantanément. Il faillit tomber du balcon, avant de s’écrouler sur le parquet.
Les autres invités commencèrent donc à m’insulter et à me jeter toutes sortes d’objets : verres, paquets de cigarettes, bracelets, je dus même éviter une chaussure et une télécommande. Après avoir disparu au fond de la rue, je souris et me rendis compte que tout l’évènement était d’une absurdité grotesque. Mon cœur avait retourné sa veste, je ne voulais plus être parmi eux, à m’alcooliser jusqu’à l’aube en regardant les femmes se déhancher au gré de sinueux pas de danse. Je voulais juste tous les assommer, les mettre à dormir bien au chaud. Peut-être ainsi se rendraient-ils compte que la fête ne fait que prolonger l’inévitable extinction de l’éveil.
