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Ulrike
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Lorsque tu nais sous le ciel morne de l’automne
Hitler est le nouveau président du grand Reich.
Les cloches d’Oldenburg dans le soir gris résonnent.
Les ruines des remparts laissent saigner leurs brèches
comme les bras défaits de cette tour de briques.
Mais toi, bleuet nouveau, tu souris, belle Ulrike.

Dans son exil danois, Bertold, tel un prophète,
jette son cri : « Allemagne, mère blafarde !
Comme tu es souillée du sang des meilleurs fils ! »
Ton père est historien et sa plume répète
la folie des épées, des arcs, des hallebardes
et des hommes de foi conduits au sacrifice.

Les oies sauvages vers le sud crient leur peine
tandis que la Wezer se hâte vers le nord.
L’enfant grandit dans ce pays de plaines
où les parents bientôt allongent leurs corps morts.

Tu as onze ans. Sous les bombes de l’Amérique
le cœur d’Hiroshima brûle, se tord, éclate.
Ulrike, avec ta mère adoptive Renate
tu conspues dans la rue les bombes atomiques.

Tu as soif de savoir et de philosophie
et de littérature et de sociologie
à l’Université de Münster, grande ville
où jadis on tua tous les anabaptistes
pour dompter à jamais les âmes indociles.
« Oh Allemagne, mère blafarde, souillée
du sang des meilleurs fils. » Sur les chaussées mouillées
à présent vont en paix des foules de cyclistes.

Ton jeune corps est ivre et libre et amoureux
des filles, des garçons. Pourtant tu te maries
avec Klaus, ton complice à la revue Konkret
où des chairs dénudées, le vent dans les cheveux,
crient la révolution contre la bourgeoisie,
la lutte prolétaire et l’esprit de conquête.

On voit passer les grues lorsque revient l’automne.
Le chant de la tadorne au ventre roux résonne.
On pêche le hareng dans la mer des Wadden.
Dans la lande mouillée niche la grive draine.
Tout le ciel semble en paix. Dans la ville pourtant
on veut tuer Rudi, le leader étudiant
et les Russes dans Prague écrasent le printemps.


Bientôt tu rejoindras la lutte clandestine
de Baader Andreas, et de Gudrun Ensslin.
Vous attaquez alors les bases des yankees,
les éditions Springer que vous jugez nazies.
Cinq morts. Tu as du sang peut-être sur les mains.
Tu loues l’action des commandos palestiniens
qui à Munich tuent les sportifs d’Israël
pour punir les tueries des colons criminels.

On t’a mise en prison dans un cube tout blanc,
éclairée jour et nuit, sans voir jamais personne.
Pas de son, pas d’odeur. Total isolement.
Personne ! L’écho seul de tes appels résonne.
L’État veut te conduire au bord de la folie.
Poursuivie par le vide en étrange hallali,
tu t’es pendue, dit-on, seule dans ta cellule.

Mais tes amis nombreux demeurent incrédules
et des milliers d’entre eux à Berlin t’accompagnent
au cimetière en répétant « Oh Allemagne !
Comme tu es souillée par le sang de tes filles !
Même le loup qui montre les dents a besoin
d’un refuge. Réchauffez-les. Elles ont froid. »

Les grues migratrices volent déjà si loin.
Par-delà le brouillard un pâle soleil brille.
L’aigle blessé plane encore au-dessus des bois.

Un poème sur la vie de Ulrike Meinhof, membre de la Fraction Armée Rouge, la bande à Baader. Avec en refrain un extrait du poème de Bertold Brecht "Allemagne, mère blafarde".

© Poème posté le 07/02/2025 par Libeyre1

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