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Celui qui s'est perdu
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Le tumulte est si grand, la place si bruyante,
Que nul n’a remarqué celui qui, dos courbé,
S’écarte et n’est bientôt plus qu’une ombre fuyante,
Un fantôme au front bas, de remords accablé.

Car l’homme qui se fond dans les rues de la ville
Et va rendre aux puissants l’argent de son forfait
Était naguère encore – Ô destinée fragile ! –
Disciple de celui que la foule acclamait.

Le voici maintenant qui, de ses mains fiévreuses,
Prend une forte corde, y fait un nœud coulant
Où il passe sa tête aux pensées ténébreuses
Puis se laisse tomber, brusquement pantelant.

Là-bas, hors des remparts, on se presse : on emmène
Le condamné, sanglant, qui mourra sur le bois.
Sous les cris des badauds, la cohorte romaine,
Se saisissant de lui, l’a chargé de sa croix.

Tandis que Jésus monte au lieu de son supplice,
Portant ainsi qu’un joug le peuple dispersé,
Et qu’il est devenu l’agneau du sacrifice,
Judas n’est plus, déjà, que sarment desséché.

Lui qui aimait par trop l’argent, l’or, les richesses,
Lui que le Divin Maître avait pourtant choisi,
Comment eût-il pu voir ces tout autres largesses
Promises par Dieu-même à qui est son ami ?

Il attendait le jour triomphal et splendide
Où, levant avec force un bras mâle et vengeur
Et confondant soudain l’infâme et le perfide,
Le Messie jetterait à terre l’empereur.

Comment donc eût-il pu, aspirant à la gloire,
Accepter que le Christ eût le cœur humble et doux ?
La bonté, le pardon ?... Discours bien illusoire
Quand lui, Judas, eût mis l’occupant à genoux !

Le parfum délicat qu’une femme dévote
Répandit sur la tête et les pieds de Jésus,
Judas ne sut y voir qu’un geste de bigote
Et conçut du dépit pour ces deniers perdus.

Le soir où, célébrant une Pâque mystique,
Jésus lava les pieds des Douze réunis,
Judas sortit, suivant son dessein diabolique
De livrer le Seigneur, de faire qu’il fût pris.

Il refusait tout net de demeurer dans l’ombre
D’un Messie qui serait esclave et serviteur,
Lui qui avait rêvé de victoires sans nombre
Et de l’avènement d’un roi plein de splendeur.

Aussi, dans le jardin où la nuit s’était tue,
Dans ce calme jardin que Jésus aimait tant,
Judas marcha vers lui, disant : ‘’Je te salue !’’,
Et par un baiser bref le trahit froidement.

Ô baiser d’infamie, suprême forfaiture !
Ô baiser d’un amour où tout se fait prison !
Cinglant baiser ! Par toi s’accomplit l’Ecriture
Et par toi l’heure advient. Ô brûlure, ô frisson !

Qu’espéra donc Judas jusqu’au seuil de l’aurore ?
Attendait-il vraiment que se manifestât
Le héraut d’Israël ? Las ! Croyait-il encore
En un Sauveur, après ce baiser scélérat ?

Puis ce fut le matin, puis ce fut la sentence :
‘’À mort ! Crucifie-le ! Que meure l’imposteur !’’
Pilate, donc, lassé d’une telle insistance,
Livra Jésus au peuple, aux chefs, à leur fureur.

Pour Judas c’est la fin, la déroute complète,
Le plus noir désespoir, et le voilà pendu.
À son nom désormais s’attachera l’en-tête :
‘’Celui qui s’est perdu, celui qui s’est vendu’’.

Lors, tandis que le vent gifle sa chair putride,
Tandis que les vautours lui arrachent les yeux,
Tandis que tout s’effondre en un chaos livide,
La croix du Fils de Dieu s’élève sous les cieux.

Ô Croix, souffrance ultime ! Ô solitude extrême !
Trône de la Sagesse et total dénuement,
Autel du sacrifice, Alliance suprême !
Ô royal étendard, jour du couronnement !






© Poème posté le 03/09/2024 par Ombrefeuille

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