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Innocent

Innocent
Arusha s’écroule sous mes yeux en ce samedi soir. La ville vacille sous les pas de jeunes hommes
titubant sur des pistes de sable. Innocent me regarde à travers ses grands yeux remplis d’inquiétude
lorsque la nuit s’abat sur ces sommets d’Afrique surpeuplés. Alors que la foule enivrée déborde des
rues, il tente de nous ramener sans encombre, ses pupilles pleines d’ombre éclairant des chemins de
terre baignés d’incertitude. Les routes sont longues sur ce continent, elles transpercent les plaines
sacrées de la vallée du Rift jusqu’à se faire ruelles étroites changées en places de prière. En face de
notre auberge, les églises clandestines côtoient les mosquées. L’alcool noie les gorges des moins
pieux d’entre nous. Je vois les silhouettes des bandits d’un soir s’esquisser sur les façades de taule
et de pierre. Minuit achève cette journée, Innocent s’épanche sur son passé. A la lueur des lanternes,
j’écoute son récit fait d’hommes, de femmes, et de quelques vieux démons ravalant les espoirs
jusqu’à ce que le fatalisme se répande au fond de ses phrases. Mais nous sommes dans un écrin de
verdure se faisant jardin d’Éden aux confins d’un bidonville d’Afrique de l’Est. Je n’ai absolument
rien à faire là, cette pensée furtive m’arrache alors à chaque débris d’Occident que j’ai laissé
derrière moi. Les amours en ruines, les amertumes, et les poésies fanées de mélancolie s’effacent au
creux de cette nuit, ici-même où les marchands de rêves éventrent le soir de leurs sourires presque
aussi sincères que désespérés. Demain, Innocent m’emmènera jusqu’aux frontières gardées par des
Massaïs hantant quelques lambeaux de terres oubliées. Nous ferons tomber un arbre, la voiture nous
lâchera, je porterai sa veste de cuir dans le froid des hauts plateaux effleurant les courbes du Kenya.
Je laisserai certains paragraphes de souvenirs se fondre dans mon manuscrit. J’emporterai surtout
trois mots au-delà des kilomètres ondulant sous mes pas et des lendemains crevant de solitude « It’s
you Sarah ».

© Poème posté le 19/01/2024 par Exploratrice

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