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Poète et non honnête homme
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Pourquoi ne puis-je pas rester en hauteur et contempler éternellement la vaste mer depuis ce promontoire rocheux, à l'abri des regards ? Pourquoi me demandes-tu de l'abandonner ? Je ne suis pas comme ceux que tu vois en bas, tellement libres qu'il ne leur en a rien coûté de se jeter corps et âmes dans les flots tourmentés. Ils se sont élancés, tout simplement, sans se demander s'ils n'allaient pas s'écraser sur les rochers ou être emportés par les courants avant même d'avoir eu le temps d'affronter glorieusement, mais inutilement, les éléments. Moi, je n'en suis pas capable, toutes les idées se bousculent dans ma tête à tel point que je ne peux plus prendre cette terrible décision. A chaque pas que je fais en avant, j'en fais deux en arrière.
Tu me diras, "Arrête cette comédie, car si la pierre réfléchit trop dans son mouvement elle finira par s'apercevoir que sa trajectoire est déterminée et elle en souffrira." Mais moi, je ne peux pas baisser les bras, je ne peux pas fuir ma guerre civile pour entrer dans la guerre mondiale. Je sais déjà que je suis comme la pierre et je le vis très mal. Non, le problème n'est pas là, car tout cela je l'ai toujours su.
Je ne vais rien te cacher : je suis un trouillard de la pire espèce, c'est d'abord parce que j'ai peur que je ne veux pas approcher du précipice. Peur des autres, peur de l'inconnu. Rempli d'incompréhension, de dégoût, de frustration, de honte de soi-même. Névrosé jusqu'à la moëlle et c'est toujours le cas, tu le sais.
On ne guérit pas de ce que l'on est, on ne peut que le devenir ou mourir. C'est pour ça que je ne peux pas mettre fin à ma guerre civile autrement qu'en sautant. Mais je ne veux pas sauter, je suis allé trop loin pour le faire impunément. Je ne peux pas librement me suicider, je préfère brandir l'épée contre des moulins à vent pour l'éternité, avec le maigre espoir de les faire tourner plus vite.
J'ai donc décidé de rester en haut de la falaise, car c'est la seule façon de vivre avec moi-même, de continuer à m'aimer et de me haïr sans me trahir. Je veux partir en sachant que j'ai accompli mon destin de roseau pensant. Je te défie en duel, prends ton arme.
Prose inspirée par la lecture de Pascal, grand penseur issu de ma terre natale. Il était temps de lui rendre un petit hommage.

© Poème posté le 30/05/2021 par Socrate

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