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Pour elle seule
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Le couchant répandra la neige des opales,
Et l'air sera chargé d'odeurs orientales.

Les caïques furtifs jetteront leur éclair
De poissons argentins qui sillonnent la mer.

Ce sera le hasard qu'on aime et qu'on redoute.
A pas lents, mon destin marchera sur la route.

Je le reconnaîtrai parmi les inconnus
Et lui dirai : "Voici que les temps sont venus.

Et mon destin aura la forme d'une femme,
Visage détaché sur le fond d'une trame ; "

Et mon destin aura de profonds cheveux bleus.
Ce sera le fantasque et le miraculeux.

Involontairement, comme lorsque l'on pleure
Je me répéterai : "Toute femme a son heure,

"Aucune ne sera pareille à celle-ci,
Nul être n'attendra ce que j'attends ici."

Celle qui brillera dans l'ombre solitaire
M'emmènera dans le domaine du mystère.

Près d'elle, j'entrerai, pâle comme Aladdin
Dans un prestigieux et terrible jardin.

Mon cher destin, avec des lenteurs attendries,
Détachera pour moi des fruits de pierreries.

Mais je dédaignerai les arbres aux troncs d'or
Et les fleurs de saphir pour un plus beau trésor.

Car je mépriserai le soleil et la lune
Et les astres fleuris, pour cette femme brune.

Ses yeux seront l'abîme où sombre l'univers
Et ses cheveux seront la nuit où je me perds.

A ses pieds nus, pleurant d'extases infinies,
Je laisserai tomber la lampe des génies.
Poème original composé par Renée Vivien pour Kérimé Turkhan Pacha
Sources : Original du poème autographe numérisé
https://static.wixstatic.com/media/e427b8_0bb209337f18420aa4068dc6348e6303~mv2.jpg
Le poème a été publié sous le titre "ÉMINÉ" dans À l'Heure des Mains jointes (Alphonse Lemerre, 1906) mais comporte les variantes ci-dessous par rapport à cette première version manuscrite.
Malgré les ciels chargés et les temps survenus… (vers 8)
Mon cœur palpitera, comme vibre une flamme… (vers 9)
Et mon destin aura la forme d’une femme, (vers 10)
Je passerai, parmi le féerique décor, (vers 23)
Impassible devant des arbres aux troncs d’or. (vers 24)
Et les astres en fleur, pour cette femme brune. (vers 26)

Kérimé Turkhan Pacha

En 1904, alors que Renée Vivien vit encore une liaison avec la baronne Hélène de Zuylen, elle reçoit une lettre d’admiration de Kérimé Turkhan Pacha, épouse d’un diplomate turc de haut rang, élevée dans la bonne société ottomane et parfaitement francophone.

Kérimé, bien qu’éduquée à la française, vit selon la tradition islamique, ce qui limite sa liberté de mouvement et rend leur relation nécessairement secrète
Fascinée par la "brune sultane", Renée Vivien multiplie les stratagèmes pour provoquer des rencontres.
La première d'entre elles eut lieu à Constantinople, le 8 août 1905 à l'occasion de son voyage avec Natalie à Mytilène.
Par la suites, à chacun de ses séjours à Lesbos, elle passait quelques jours à Istanbul, à l'aller comme au retour.

Cette relation donna lieu à une correspondance intense (plus de cent lettres et poèmes de la main de Vivien, sans compter les cartes postales)
Des échanges marqués par des élans amoureux, des attentes fébriles et des déclarations enflammées, mais aussi par la frustration de la distance et des conventions sociales.

En 1908, Kérimé doit suivre son mari, nommé à Saint-Pétersbourg, ce qui met un terme à leur liaison.

La relation entre Vivien et Kérimé est aujourd’hui reconnue comme l’une des plus importantes de la vie de la poétesse, ayant nourri une part essentielle de son œuvre amoureuse et épistolaire.

Sources: "Tes blessures sont plus douces que leurs caresses : vie de Renée Vivien" / Jean-Paul Goujon / Editions Régine Deforges

© Poème posté le 26/06/2025 par Velvetkisses

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