Paroles à l’Amie
3
Tu me comprends : je suis un être médiocre,
Ni bon, ni très mauvais, paisible, un peu sournois.
Je hais les lourds parfums et les éclats de voix,
Et le gris m’est plus cher que l’écarlate ou l’ocre.
J’aime le jour mourant qui s’éteint par degrés,
Le feu, l’intimité claustrale d’une chambre
Où les lampes, voilant leurs transparences d’ambre,
Rougissent le vieux bronze et bleuissent le grès.
Les yeux sur le tapis plus lisse que le sable,
J’évoque indolemment les rives aux poids d’or
Où la carté des beaux autrefois flotte encor…
Et cependant je suis une grande coupable.
Vois : j’ai l’âge où la vierge abandonne sa main
À l’homme que sa faiblesse cherche et redoute,
Et je n’ai point choisi de compagnon de route,
Parce que tu parus au tournant du chemin.
L’hyacinthe saignait sur les rouges collines,
Tu rêvais et l’Éros marchait à ton côté…
Je suis femme, je n’ai point droit à la beauté.
On m’avait condamnée aux laideurs masculines.
Et j’eus l’inexcusable audace de vouloir
Le sororal amour fait des blancheurs légères,
Le pas furtif qui ne meurtrit point les fougères
Et la voix douce qui vient s’allier au soir.
On m’avait interdit tes cheveux, tes prunelles,
Parce que tes cheveux sont longs et pleins d’odeurs
Et parce que tes yeux ont d’étranges ardeurs.
Et se troublent ainsi que les ondes rebelles.
On m’a montrée au doigt en un geste irrité,
Parce que mon regard cherchait ton regard tendre…
En nous voyant passer, nul n’a voulu comprendre
Que je t’avais choisie avec simplicité.
Considère la loi vile que je transgresse
Et juge mon amour, qui ne sait point le mal,
Aussi candide, aussi nécessaire et fatal
Que le désir qui joint l’amant à la maîtresse.
On n’a point lu combien mon regard était clair
Sur le chemin où me conduit ma destinée,
Et l’on a dit : « Quelle est cette femme damnée
Que ronge sourdement la flamme de l’enfer ? »
Laissons-les au souci de leur morale impure,
Et songeons que l’aurore a des blondeurs de miel,
Que le jour sans aigreur et que la nuit sans fiel
Viennent, tels des amis dont la bonté rassure…
Nous irons voir le clair d’étoiles sur les monts…
Que nous importe, à nous, le jugement des hommes ?
Et qu’avons-nous à redouter, puisque nous sommes
Pures devant la vie et que nous nous aimons ?…
Poème en hommage à Violet SHILLITO - Recueil "A l'heure des mains jointes" 1906
Ni bon, ni très mauvais, paisible, un peu sournois.
Je hais les lourds parfums et les éclats de voix,
Et le gris m’est plus cher que l’écarlate ou l’ocre.
J’aime le jour mourant qui s’éteint par degrés,
Le feu, l’intimité claustrale d’une chambre
Où les lampes, voilant leurs transparences d’ambre,
Rougissent le vieux bronze et bleuissent le grès.
Les yeux sur le tapis plus lisse que le sable,
J’évoque indolemment les rives aux poids d’or
Où la carté des beaux autrefois flotte encor…
Et cependant je suis une grande coupable.
Vois : j’ai l’âge où la vierge abandonne sa main
À l’homme que sa faiblesse cherche et redoute,
Et je n’ai point choisi de compagnon de route,
Parce que tu parus au tournant du chemin.
L’hyacinthe saignait sur les rouges collines,
Tu rêvais et l’Éros marchait à ton côté…
Je suis femme, je n’ai point droit à la beauté.
On m’avait condamnée aux laideurs masculines.
Et j’eus l’inexcusable audace de vouloir
Le sororal amour fait des blancheurs légères,
Le pas furtif qui ne meurtrit point les fougères
Et la voix douce qui vient s’allier au soir.
On m’avait interdit tes cheveux, tes prunelles,
Parce que tes cheveux sont longs et pleins d’odeurs
Et parce que tes yeux ont d’étranges ardeurs.
Et se troublent ainsi que les ondes rebelles.
On m’a montrée au doigt en un geste irrité,
Parce que mon regard cherchait ton regard tendre…
En nous voyant passer, nul n’a voulu comprendre
Que je t’avais choisie avec simplicité.
Considère la loi vile que je transgresse
Et juge mon amour, qui ne sait point le mal,
Aussi candide, aussi nécessaire et fatal
Que le désir qui joint l’amant à la maîtresse.
On n’a point lu combien mon regard était clair
Sur le chemin où me conduit ma destinée,
Et l’on a dit : « Quelle est cette femme damnée
Que ronge sourdement la flamme de l’enfer ? »
Laissons-les au souci de leur morale impure,
Et songeons que l’aurore a des blondeurs de miel,
Que le jour sans aigreur et que la nuit sans fiel
Viennent, tels des amis dont la bonté rassure…
Nous irons voir le clair d’étoiles sur les monts…
Que nous importe, à nous, le jugement des hommes ?
Et qu’avons-nous à redouter, puisque nous sommes
Pures devant la vie et que nous nous aimons ?…
Poème en hommage à Violet SHILLITO - Recueil "A l'heure des mains jointes" 1906
VIOLET SHILLITO
Violet Shillito était une amie d'enfance très proche de Renée Vivien (née Pauline Mary Tarn) et une figure clé de sa vie et de son œuvre poétique. Originaire d'une famille américaine aisée vivant à Paris, elle habitait avec sa sœur dans une maison voisine de celle de la famille Tarn et poursuivait sa scolarité dans le même pensionnat. Violet était une enfant prodige, autodidacte en grec ancien et en italien, passionnée de musique, et partageait avec Renée une aversion pour les hommes, qu'elles classaient de manière ludique dans trois catégories: "cochon", "petit cochon" et "gros cochon." Leur relation a été qualifiée de "communion sororale", une amitié intense et ambiguë, teintée d'affection romantique non consommée.
Violet Shillito est morte prématurément à l'âge de 24 ans, en 1901, de la fièvre typhoïde. Sa mort a profondément affecté Renée Vivien, qui a exprimé sa douleur et sa culpabilité dans ses poèmes, notamment en lien avec sa relation tumultueuse ultérieure avec Natalie Clifford Barney, que Violet lui avait présentée.
Violet est également à l'origine du surnom "Muse des violettes" attribué à Renée Vivien, en référence à son amour pour cette fleur et la couleur violette, symboles récurrents dans la poésie de Vivien en hommage à leur amitié.
Renée Vivien rendra de très nombreux hommages à Violet en publiant tout au long de sa vie poétique de nombreux poèmes célébrant cette relation platonique.
Sources: "Tes blessures sont plus douces que leurs caresses : vie de Renée Vivien" / Jean-Paul Goujon / Editions Régine Deforges
Violet Shillito était une amie d'enfance très proche de Renée Vivien (née Pauline Mary Tarn) et une figure clé de sa vie et de son œuvre poétique. Originaire d'une famille américaine aisée vivant à Paris, elle habitait avec sa sœur dans une maison voisine de celle de la famille Tarn et poursuivait sa scolarité dans le même pensionnat. Violet était une enfant prodige, autodidacte en grec ancien et en italien, passionnée de musique, et partageait avec Renée une aversion pour les hommes, qu'elles classaient de manière ludique dans trois catégories: "cochon", "petit cochon" et "gros cochon." Leur relation a été qualifiée de "communion sororale", une amitié intense et ambiguë, teintée d'affection romantique non consommée.
Violet Shillito est morte prématurément à l'âge de 24 ans, en 1901, de la fièvre typhoïde. Sa mort a profondément affecté Renée Vivien, qui a exprimé sa douleur et sa culpabilité dans ses poèmes, notamment en lien avec sa relation tumultueuse ultérieure avec Natalie Clifford Barney, que Violet lui avait présentée.
Violet est également à l'origine du surnom "Muse des violettes" attribué à Renée Vivien, en référence à son amour pour cette fleur et la couleur violette, symboles récurrents dans la poésie de Vivien en hommage à leur amitié.
Renée Vivien rendra de très nombreux hommages à Violet en publiant tout au long de sa vie poétique de nombreux poèmes célébrant cette relation platonique.
Sources: "Tes blessures sont plus douces que leurs caresses : vie de Renée Vivien" / Jean-Paul Goujon / Editions Régine Deforges
