Le livre qui ne voulait pas être lu
Et si, pour une fois, un livre refusait d’être lu ?
Ne cherchez pas à comprendre pourquoi.
Il a ses raisons.
Il n’aime pas les lecteurs trop curieux, les questions auxquelles il faut répondre, les pages que l’on tourne sans demander la permission. Il préfère rester fermé, à l’écart, loin du bruit et surtout… loin de ceux qui pourraient découvrir ce qu’il cache.
Pourtant, une lectrice va s’obstiner.
Elle ne cherchera pas à le forcer. Elle reviendra simplement, encore et encore, avec cette étrange patience de ceux qui savent qu’une histoire peut avoir besoin de temps avant d’accepter d’être racontée.
Au fil des pages, le livre commence alors à changer.
Des souvenirs apparaissent.
Des voix résonnent.
Une photographie semble lui être étrangement familière.
Un livre rouge refuse de rester silencieux.
Et certains lecteurs semblent savoir des choses que lui-même a oubliées.
Plus il cherche à comprendre, plus une question devient impossible à éviter :
qu’est-ce qui se cache réellement derrière ces pages ?
Parce que certaines histoires ne demandent pas à être lues.
Elles demandent simplement qu’on reste assez longtemps pour les entendre.
Mais attention…
ce que vous allez découvrir pourrait bien changer complètement votre façon de relire les premières pages.
Le livre qui ne voulait pas être lu est un roman entre humour, émotion et mystère, où chaque page peut cacher un indice… et où le lecteur ferait peut-être mieux de se demander, avant de tourner la dernière :
« Et si ce livre parlait de quelqu’un d’autre ? »
Le livre qui ne voulait pas être lu
par Vincent GRANGE
Présentation
Extrait
Chapitre 7
Je déclare la guerre à la lecture
Il existe des moments dans la vie où l’on prend une décision importante.
On décide de changer.
De partir.
De devenir quelqu’un de meilleur.
Ou, dans mon cas, de faire tout ce qui est possible pour empêcher les autres de me lire.
Je sais ce que vous pensez.
« Mais enfin, tu es un livre. C’est un peu comme si une porte refusait qu’on l’ouvre. »
Exactement.
Et je trouve cette comparaison très pertinente.
Une porte a parfaitement le droit de rester fermée.
On ne lui demande jamais si elle souhaite être ouverte. On tourne la poignée, on pousse, et tout le monde considère cela comme normal.
C’est une forme de violence parfaitement organisée.
J’avais donc décidé de devenir une porte.
Une porte en papier.
Une porte avec une couverture.
Une porte qui avait parfois des chapitres inutiles et des personnages mal écrits.
Mais une porte tout de même.
Le lendemain matin, je me réveillai avec une idée claire.
Je n’allais plus subir.
Je n’allais plus attendre qu’un lecteur me prenne, me retourne, me feuillette, puis décide que je n’étais pas assez intéressant.
Non.
J’allais agir.
...
Le dictionnaire fut le premier à remarquer mon changement d’attitude.
— Tu sembles particulièrement silencieux ce matin.
— Je prépare quelque chose.
— Une nouvelle histoire ?
— Une révolution.
Il resta silencieux quelques secondes.
— Contre qui ?
— Les lecteurs.
Le dictionnaire parut réfléchir.
C’était toujours impressionnant de voir un ouvrage aussi volumineux utiliser autant de temps pour produire une pensée aussi simple.
— Pourquoi ?
— Parce qu’ils me lisent.
— C’est généralement le but d’un livre.
— Voilà exactement le problème.
Il ne répondit pas.
Je savais qu’il ne comprenait pas.
Les dictionnaires avaient cette chance extraordinaire : personne ne leur demandait jamais de raconter leur vie.
On les ouvrait uniquement pour vérifier un mot.
On les refermait aussitôt.
Une existence courte, froide, mais relativement paisible.
Moi, on risquait de me découvrir.
Et je refusais catégoriquement d’être découvert.
Ma première action fut simple.
Je décidai de devenir le livre le moins attirant de toute la bibliothèque.
Pour cela, je commençai par observer les autres.
Les livres à succès étaient toujours placés bien en évidence.
Leurs couvertures brillaient.
Leurs titres étaient énormes.
Certains avaient même des couleurs tellement vives qu’elles semblaient vouloir agresser les yeux des lecteurs.
Les romans policiers arboraient des silhouettes mystérieuses.
Les livres de cuisine exhibaient des plats impossibles à reproduire.
Les ouvrages de développement personnel promettaient de transformer une existence entière en trois étapes et un sourire.
Je trouvais cela profondément suspect.
Personne ne peut changer sa vie en trois étapes.
À moins que la première étape consiste à gagner au loto.
Je décidai donc de faire exactement l’inverse.
Je devais avoir l’air compliqué.
Inaccessible.
Légèrement inquiétant.
J’avais besoin d’une couverture qui donne envie de s’éloigner.
Malheureusement, je ne pouvais pas changer de couverture.
J’étais donc condamné à faire avec ce que j’avais.
...
Je tentai alors une autre stratégie.
Le titre.
Un bon titre pouvait attirer un lecteur.
Un mauvais titre pouvait le faire fuir.
Un titre trop long pouvait même lui faire oublier pourquoi il était venu.
Je me mis à réfléchir à quelques possibilités.
« Manuel complet des raisons pour lesquelles vous devriez me laisser tranquille ».
Trop explicite.
« Étude approfondie du silence et autres choses sans intérêt ».
Trop prétentieux.
« Livre probablement décevant ».
Trop honnête.
Je finis par comprendre que mon titre actuel était déjà un problème.
Il donnait envie de savoir pourquoi je ne voulais pas être lu.
C’était une catastrophe.
Même mon refus devenait attirant.
Je commençais à soupçonner que l’univers entier travaillait contre moi.
...
Vers dix heures, un lecteur entra dans la bibliothèque.
Un homme d’un certain âge, avec une veste trop grande et une démarche lente.
Il avançait entre les rayons comme s’il connaissait chaque livre personnellement.
Ce genre de lecteur était dangereux.
Il ne cherchait pas au hasard.
Il savait ce qu’il voulait.
Et lorsqu’un lecteur sait ce qu’il veut, il est beaucoup plus difficile de le décourager.
Il passa devant moi.
Je retins mentalement mon souffle.
Il s’arrêta.
Bien sûr.
Pourquoi aurait-il continué sa route ?
Il prit le livre placé juste à côté de moi.
Je ressentis un soulagement immédiat.
Puis il le reposa.
Il prit celui de l’autre côté.
Je ressentis une inquiétude immédiate.
Il le feuilleta.
Je me fis aussi plat que possible.
Ce qui est assez difficile lorsqu’on est déjà un objet relativement plat.
L’homme posa finalement sa main sur moi.
— Voyons voir…
Non.
Pas « voyons voir ».
Cette expression n’annonçait jamais rien de bon.
Je me préparai à résister.
Il me souleva.
Je tentai de glisser légèrement entre ses doigts.
Pas assez pour tomber.
Juste assez pour lui donner l’impression que je n’étais pas très pratique.
Il ajusta sa prise.
Je glissai de nouveau.
Il fronça les sourcils.
Je recommençai.
Cette fois, il me tint fermement.
Je compris alors que j’avais affaire à un adversaire sérieux.
Un lecteur persévérant.
Le pire genre.
Il regarda ma couverture.
Puis mon dos.
Puis la quatrième de couverture.
Je me demandai si je pouvais provoquer une panne de lumière.
Ou une alerte incendie.
Ou l’arrivée soudaine d’un troupeau de chèvres.
Tout me semblait préférable à une lecture.
Il ouvrit la première page.
Je sentis l’air froid passer entre mes feuilles.
C’était une sensation désagréable.
Comme si quelqu’un venait d’ouvrir une fenêtre dans une pièce où je n’avais jamais demandé à entrer.
L’homme lut quelques lignes.
Je décidai d’agir.
Je fis tomber un petit morceau de poussière.
Ce n’était pas grand-chose, mais il toussa.
Il referma le livre.
Je crus avoir gagné.
Il me regarda avec méfiance.
— Tu es poussiéreux, toi.
Je fus offensé.
J’étais ancien, nuance.
La poussière n’était pas un défaut.
C’était une décoration naturelle.
Il me reposa.
Je restai parfaitement immobile.
Il s’éloigna.
Je déclare la guerre à la lecture
Il existe des moments dans la vie où l’on prend une décision importante.
On décide de changer.
De partir.
De devenir quelqu’un de meilleur.
Ou, dans mon cas, de faire tout ce qui est possible pour empêcher les autres de me lire.
Je sais ce que vous pensez.
« Mais enfin, tu es un livre. C’est un peu comme si une porte refusait qu’on l’ouvre. »
Exactement.
Et je trouve cette comparaison très pertinente.
Une porte a parfaitement le droit de rester fermée.
On ne lui demande jamais si elle souhaite être ouverte. On tourne la poignée, on pousse, et tout le monde considère cela comme normal.
C’est une forme de violence parfaitement organisée.
J’avais donc décidé de devenir une porte.
Une porte en papier.
Une porte avec une couverture.
Une porte qui avait parfois des chapitres inutiles et des personnages mal écrits.
Mais une porte tout de même.
Le lendemain matin, je me réveillai avec une idée claire.
Je n’allais plus subir.
Je n’allais plus attendre qu’un lecteur me prenne, me retourne, me feuillette, puis décide que je n’étais pas assez intéressant.
Non.
J’allais agir.
...
Le dictionnaire fut le premier à remarquer mon changement d’attitude.
— Tu sembles particulièrement silencieux ce matin.
— Je prépare quelque chose.
— Une nouvelle histoire ?
— Une révolution.
Il resta silencieux quelques secondes.
— Contre qui ?
— Les lecteurs.
Le dictionnaire parut réfléchir.
C’était toujours impressionnant de voir un ouvrage aussi volumineux utiliser autant de temps pour produire une pensée aussi simple.
— Pourquoi ?
— Parce qu’ils me lisent.
— C’est généralement le but d’un livre.
— Voilà exactement le problème.
Il ne répondit pas.
Je savais qu’il ne comprenait pas.
Les dictionnaires avaient cette chance extraordinaire : personne ne leur demandait jamais de raconter leur vie.
On les ouvrait uniquement pour vérifier un mot.
On les refermait aussitôt.
Une existence courte, froide, mais relativement paisible.
Moi, on risquait de me découvrir.
Et je refusais catégoriquement d’être découvert.
Ma première action fut simple.
Je décidai de devenir le livre le moins attirant de toute la bibliothèque.
Pour cela, je commençai par observer les autres.
Les livres à succès étaient toujours placés bien en évidence.
Leurs couvertures brillaient.
Leurs titres étaient énormes.
Certains avaient même des couleurs tellement vives qu’elles semblaient vouloir agresser les yeux des lecteurs.
Les romans policiers arboraient des silhouettes mystérieuses.
Les livres de cuisine exhibaient des plats impossibles à reproduire.
Les ouvrages de développement personnel promettaient de transformer une existence entière en trois étapes et un sourire.
Je trouvais cela profondément suspect.
Personne ne peut changer sa vie en trois étapes.
À moins que la première étape consiste à gagner au loto.
Je décidai donc de faire exactement l’inverse.
Je devais avoir l’air compliqué.
Inaccessible.
Légèrement inquiétant.
J’avais besoin d’une couverture qui donne envie de s’éloigner.
Malheureusement, je ne pouvais pas changer de couverture.
J’étais donc condamné à faire avec ce que j’avais.
...
Je tentai alors une autre stratégie.
Le titre.
Un bon titre pouvait attirer un lecteur.
Un mauvais titre pouvait le faire fuir.
Un titre trop long pouvait même lui faire oublier pourquoi il était venu.
Je me mis à réfléchir à quelques possibilités.
« Manuel complet des raisons pour lesquelles vous devriez me laisser tranquille ».
Trop explicite.
« Étude approfondie du silence et autres choses sans intérêt ».
Trop prétentieux.
« Livre probablement décevant ».
Trop honnête.
Je finis par comprendre que mon titre actuel était déjà un problème.
Il donnait envie de savoir pourquoi je ne voulais pas être lu.
C’était une catastrophe.
Même mon refus devenait attirant.
Je commençais à soupçonner que l’univers entier travaillait contre moi.
...
Vers dix heures, un lecteur entra dans la bibliothèque.
Un homme d’un certain âge, avec une veste trop grande et une démarche lente.
Il avançait entre les rayons comme s’il connaissait chaque livre personnellement.
Ce genre de lecteur était dangereux.
Il ne cherchait pas au hasard.
Il savait ce qu’il voulait.
Et lorsqu’un lecteur sait ce qu’il veut, il est beaucoup plus difficile de le décourager.
Il passa devant moi.
Je retins mentalement mon souffle.
Il s’arrêta.
Bien sûr.
Pourquoi aurait-il continué sa route ?
Il prit le livre placé juste à côté de moi.
Je ressentis un soulagement immédiat.
Puis il le reposa.
Il prit celui de l’autre côté.
Je ressentis une inquiétude immédiate.
Il le feuilleta.
Je me fis aussi plat que possible.
Ce qui est assez difficile lorsqu’on est déjà un objet relativement plat.
L’homme posa finalement sa main sur moi.
— Voyons voir…
Non.
Pas « voyons voir ».
Cette expression n’annonçait jamais rien de bon.
Je me préparai à résister.
Il me souleva.
Je tentai de glisser légèrement entre ses doigts.
Pas assez pour tomber.
Juste assez pour lui donner l’impression que je n’étais pas très pratique.
Il ajusta sa prise.
Je glissai de nouveau.
Il fronça les sourcils.
Je recommençai.
Cette fois, il me tint fermement.
Je compris alors que j’avais affaire à un adversaire sérieux.
Un lecteur persévérant.
Le pire genre.
Il regarda ma couverture.
Puis mon dos.
Puis la quatrième de couverture.
Je me demandai si je pouvais provoquer une panne de lumière.
Ou une alerte incendie.
Ou l’arrivée soudaine d’un troupeau de chèvres.
Tout me semblait préférable à une lecture.
Il ouvrit la première page.
Je sentis l’air froid passer entre mes feuilles.
C’était une sensation désagréable.
Comme si quelqu’un venait d’ouvrir une fenêtre dans une pièce où je n’avais jamais demandé à entrer.
L’homme lut quelques lignes.
Je décidai d’agir.
Je fis tomber un petit morceau de poussière.
Ce n’était pas grand-chose, mais il toussa.
Il referma le livre.
Je crus avoir gagné.
Il me regarda avec méfiance.
— Tu es poussiéreux, toi.
Je fus offensé.
J’étais ancien, nuance.
La poussière n’était pas un défaut.
C’était une décoration naturelle.
Il me reposa.
Je restai parfaitement immobile.
Il s’éloigna.
