Présentation : Trentemoult est un quartier de Nantes 44 France. C'est un joli endroit où aujourd'hui des artistes se retrouvent, échangent, exposent. Mais dans le temps, jadis, c'était un petit quartier de pêcheurs qui au fil de la loire essayaient de survivre. J'aime m'y promener et y faire des rencontres comme celle d'un ami, d'un auteur, chanteur. Sa chanson qu'on peut écouter: https://www.youtube.com/watch?v=GemSGA-AIzA&list=PLalGFod42WcMvQRhEiMtUE-rbr-is_5Co&index=4. Sa composition m'a entrainé à reprendre e principe pour en faire une prose poétique.
Trentemoult
Accroché, comme amarré solidement au bastingage cuivré du comptoir au bistrot du quai à Trentemoult, quartier coloré de Nantes aux relents de poisson et d’huile aux pigments gras ; je compte les mâts de voiliers qui dansent lascivement sur la partition de mes souvenirs.
Au travers de la vitre, je sonde au loin l’horizon fait d’herbes sèches où meurent les envoles de goélands, et j’entrevois la houle porteuse des cargos ventrus chargés de mes hivers.
Comme la tige frêle d’un coquelicot, je vacille en accompagnant de mes déhanchements hasardeux le bercement des coques vides amarrées à leurs pieux pourris. Je chancelle, bien que mes pas ne butent pas sur les pavés usés par le temps d’un avant ; par une époque non lointaine où les rapières cliquetaient aux rythmes des beuveries de matelot assoiffés d’aventures et de femmes libres, jamais soumises, comme elle, cette corsaire à la bannière Nantaise; mais qui s’en souvient ?
Je flageole au tempo d’une musique, presque hautaine venue d’où je ne sais mais qui doucement commence à hanter mon esprit. Puis cette voix gutturale qui me fait tressaillir, qui me recroqueville par le poids de son timbre qui cherche à m’étouffer en envahissant l’espace de mes pensées. Une image se dessine alors ; un visage, une copie conforme qui s’incruste par superposition au mien qui se reflète dans la vitre transpercée par quelques rayons d’une lune rousse. Je ne peux que tressaillir trop surpris de la voir là, en transparence, en filigrane. Je souris amèrement de voir cette sculpture de fil inachevée ; de n’en pouvoir en tirer les liens qui pourtant nous unissent, qui font notre filiation.
Accroché, comme amarré solidement au bastingage cuivré du comptoir au bistrot du quai, à Trentemoult, quartier coloré de Nantes aux relents de frites et de moules grasses ; je m’imagine partir un jour. Quitter à jamais les haubans que mes mains peinent à retenir pour que ne s’affalent pas les voiles de mauvais lin sur le pont vermoulu de mon navire ivre.
Au loin, j’extrapole les chemins sablonneux où chantent les cigales, gardiennes des oliviers de paix. Mais mes yeux buttent dans la vitre occupée par nos images floues et je tremble d’ignorance.
L’arrogance de ses yeux qui me toisent… et ma main serre la rampe de cuivre rouge, amarre d’un comptoir aux épices douces. Et la musique… les cordes d’une guitare sèche qui envoient les notes, les factures impayées de souvenirs oubliés dans des haines perdues, noyées dans les marées fortes, gelées par de hivers furieux.
Je n’ai plus dix ans, et je vois, debout, ma main qui tremble sur un verre de blanc. Je ne cuve pas encore au cimetière comme mes souvenirs qui m’y précèdent, comme l’image de mon père qui m’a lâché un jour.
Un jour de trop, où la nuit est tombée, et depuis… Je partirai un jour… Mais aujourd’hui près du comptoir au bistro de Trentemoult, je m’évade.
Je compte au comptoir mes 57 ans en soufflant les bougies d’un gâteau fantôme en pensant aux fêtes des pères absentes.
Ma vareuse près le corps me rappelle que je partirai un jour, que je traverserai cette vitre pour rejoindre l’horizon des herbes sèches où meurent les envoles de goélands afin d’y couler les cargos chargés de mes hivers
R.B