Une nuit de Sabbat
Il fait nuit noire. La lune, pleine et rousse, éclaire un paysage de ruines et d’arbres tordus, dépouillés, un paysage froid, minéral. Plus loin, un marécage entouré de jonc dont une odeur nauséabonde s’échappe. Ici se réunissent, tous les mille ans environ, les esprits et les chimères. On y voit des sorcières, des squelettes et des fantômes. Dans un coin, des vampires et des goules. Plus loin encore un loup-garou en pleine discussion avec un pendu et quelques farfadets. Chacun danse, joue d’un instrument ou grignote de la nourriture placée sur une grande table de pierre, une table de banquet. Il ne s’agit pas de nourriture terrestre, cependant. Tous festoie jusqu’à l’aube, jusqu’à l’arrivée de Belzébuth, roi des morts, puis retourne sous la terre et attend le prochain rendez-vous. Un recommencement éternel décidé il y a plusieurs millions d’années par le chef de l’empire du haut et celui du bas et cela ne changera jamais, pour des questions de sécurité, pour éviter des révoltes. Au matin, il ne reste plus trace de leur passage éphémère.
Si un humain aperçoit, par mégarde, l’astre rond et rouge, il se barricade chez lui jusqu’au matin car on a l’habitude de dire que durant une nuit comme celle-ci, tout peut arriver. Des manifestations paranormales et des enlèvements dont personne ne revient. C’est ce que l’on raconte pour endormir les enfants mais aucun ne peut confirmer le bien-fondé de ces rumeurs.
Escamotage
Un écrivain sans succès était harcelé par sa femme, son éditeur et ses créanciers. Un jour, il décida d’écrire ses déboires et se rendit dans une papeterie. Il y acheta un cahier, une plume et une gomme appelée « magique ». Il commença par faire une description physique et morale de ceux qui l’entourait ainsi qu’une description du lieu où il vivait. Comme cela ne le satisfaisait pas, il effaça ce qu’il avait noté sur son brouillon avant d’aller se coucher. Le lendemain, il fut étonné de découvrir qu’il avait passé la nuit dehors. Sa maison avait disparue. Il appela sa femme, son éditeur et l’huissier mais personne ne lui répondit. Il aperçu alors son matériel d’écriture prés de lui et se mit à s’inventer une vie sans problème dans un monde éclairé par une lune verte. Le soir venu, il s’allongea et s’endormit. Lorsqu’il se réveilla il était au balcon d’une villa de luxe qui, de toute évidence, lui appartenait. Il s’accouda à la rambarde et observa le ciel qu’éclairait une lune émeraude.
La ville des chats
Un étudiant en médecine prenant des vacances bien méritée se retrouve sur un quai de gare désert et saute dans le premier train qui se présente à lui. Ce dernier passe plusieurs lieux et ne s’arrête qu’au soir, une minute à peine, dans un endroit désaffecté. Le jeune homme décide de descendre et de se promener dans les rues tandis que deux véhicules allant en sens inverse se croisent à toute vitesse. Après quelques kilomètres, notre héro s’aperçoit que la ville dans laquelle il se trouve est en ruine et vidée de toute présence humaine. Alors qu’il s’interroge sur la cause de cette situation (guerre, misère ou épidémie), il se voit bientôt encerclé par plusieurs groupes de chat obèses à l’air peu commode. Il y en a de toutes les couleurs. Sans doute est-ce eux qui ont chassés les humains de leur terre. Ils sentent la présence de l’homme mais ne peuvent le percevoir physiquement. Cependant, le jeune médecin se met à courir vers le quai. Mais il a beau attendre, aucun train ne vient alors qu’il y a à peine quelques heures, il en passait un chaque minute. Sans comprendre, il avisa un clocher qu’il escalada. Depuis, enfoncé dans le coin le plus obscur de ce lieu, il est condamné à rester entouré d’animaux sauvages qui n’attendent qu’un mouvement de sa part pour le dévorer.
Lieu d’habitation
C’est une petite maison carrée toute en bois. Les murs sont construits de rondins peints en bordeaux. Le tout est verni. La cheminée est un cylindre et le toit une pyramide de même couleur et protégés pareillement. Ses bords ondulés donnent du charme au bâtiment.
Quatre simples fenêtres, elles-mêmes séparées en quatre morceaux, entourent les murs. Elles sont agrémentées par des rideaux de dentelles et des volets lavande, de même couleur que la porte.
L’intérieur est aussi simple, il n’est composé que d’une grande pièce sombre. Les rideaux qui s’y trouve touchent presque la moquette et sont de velours pourpre brodés d’or. Du plafond tombe une ampoule nue. Un poêle à bois se trouve dans un coin et le sol est recouvert d’un tapis moelleux aux couleurs de l’arc-en-ciel. Dans un autre coin, une cuisinière, une table, des chaises, un bahut et de la vaisselle. Enfin, une baignoire à griffe en émail et or. Personne ne connait le dernier propriétaire mais sans doute est-il mort. C’est pour cette raison qu’elle est en vente et que chaque habitant du village où elle est placée rêvent de l’acheter.
L’amour du lierre
Le regard du jeune homme venu observer les oiseaux et les reproduire dans son carnet, se déporta soudain, fasciné, par une silhouette qui descendait la pente glissante des feuilles mortes mouillées, entre les arbres, dans un halo de lumière d’automne. C’était une silhouette petite et souple, à mi-chemin entre l’elfe, le farfadet et la femme enfant. Il pleuvait dru, elle devait certainement rentrer chez elle, il la suivie. Elle glissa, il la releva et elle se serra contre lui en riant joyeusement. Lui, enivré par la senteur végétale de ses cheveux couleur corbeau, resta un instant sans réaction. Puis ils marchèrent jusque chez elle, une maison de campagne creusée dans un arbre. Ils se déshabillèrent face au feu et le temps que leur vêtement sèche, ils eurent leur première relation. Ils se rhabillèrent et le jeune homme rentra chez lui. Le lendemain et les jours suivants, ils se revirent. La fille s’appelait Ingrid et le garçon s’appelait Renan. Ils s’aimèrent ainsi pendant plusieurs mois, un jour chez elle, un jour chez lui. Jour après jour, la silhouette de la jeune femme semblait grandir et son corps, sa peau, s’assouplir. Ils se marièrent et les premiers temps de leur couple furent heureux, jusqu’au jour où Ingrid se mit dans l’idée de sortir la nuit et de ne rentrer qu’à l’aube, délaissant son mari, amoureux et jaloux. Il se mit à la suivre et s’aperçut qu’elle se rendait toujours chez elle et qu’elle s’accrochait à l’arbre, les pieds dans la rivière qui coulait juste en dessous. Il en conclut qu’elle était folle et l’arracha de force à son mât naturel. Elle criait et se tordait les bras, qui semblaient en ce moment, de longues et fines branches mortes. Il la fit consulter plusieurs spécialistes, sans résultat, alors il décida de la séquestrer dans sa propre maison. Il s’occupait bien d’elle, mais elle dépérissait à vu d’œil. Elle maigrissait, se desséchait, rapetissait et en paressait plus vieille. Un soir, elle fut retrouvée morte par son mari. Après avoir ouvert la porte de la pièce où celle qu’il aimait encore était enfermée, tout d’abord il ne la trouva pas. Il ne vit, sur le sol, qu’une branche de lierre desséchée. Cependant, un sentiment étrange le fit se précipiter vers cette dernière et il vit, dans un nœud du bois, les traits de sa dulcinée, presque effacés. Il la prit contre son cœur, pleura et l’enterra. Il chercha ensuite à retrouver son visage dans celui d’autres femmes, mais n’y arriva pas. Alors, il s’isola de plus en plus dans sa douleur pour finir par mourir d’ennui, le cœur desséché.
Mégalex
Mégalex est une ville-monde. Une ville-usine tentaculaire qui produit de la main d’œuvre en continu grâce aux données inscrite dans le logiciel de la matrice. Si, à la base, la machine repère une anomalie, elle détruit le sujet. Lorsqu’un travailleur est arrivé au bout de son temps, il est tué mécaniquement. Car il n’existe aucune forme de vie intelligente ou sensible sur cette planète. C’est ce que comprend l’homme replié dans un des coins les plus sombres de l’usine de fabrication. Ses mains larges et épaisses enserrent ses genoux. Son corps, trop grands et trop musclé, a déchiré les vêtements qu’il portait. Ses cheveux trop longs, de couleur châtain-blond, lui tombent sur les épaules et encadrent son visage aux traits grossiers, au nez ronds comme une pomme de terre. Après cette révélation, terrible et violente comme un coup de tonnerre, il sait qu’il va devoir partir, quitter l’usine, s’enfuir. Il n’a plus le choix. Mais il prend en même temps conscience qu’il est seul. Horriblement seul. Il ne sait pas comment se débrouiller ni où aller mais cependant il se met à ramper jusqu’à l’extérieur. Là, il se redresse et se dirige vers le dépôt des engins spatiaux. Les rues sont vides. Il choisit un vaisseau fuselé aux courbes élégantes, vert et blanc. Un objet raffiné, un vrai bijou. Il monte à bord, allume le moteur et s’envole pour d’autres horizons. Mais le moteur s’étouffe et le véhicule s’écrase au beau milieu d’un bois, d’une clairière aux arbres géants, en cercle parfait. Un monde inconnu pour cet homme, comme tant et tant de choses. Il se réveille au centre d’un groupe. Il parle entre eux mais sans bouche. Cela ressemble au sifflement du vent. Il ne comprend pas cette langue alors il attend. Il ferme les yeux. Il se sent bien parmi eux et peu à peu, il devient l’un d’eux. Désormais métamorphoser en végétal, il est libérer de tout. Par conséquent, peu importe son nom, puisqu’il à, à présente, trouver une nouvelle identité, ainsi que son équilibre.
Monde potentiel
Ce matin-là, comme tous les jours, monsieur Durand souleva le tapis rond de son salon pour balayer dessous. Il vit une sorte de petit serpent dont le corps était fait d’onyx ronds. Il dormait. Il portait une barbe de chèvre de couleur rousse. Sentant sans doute la présence de l’homme, il se réveilla et disparu par un trou dans le plancher qui se referma aussitôt. Le quinquagénaire resta perplexe un instant puis se fit la réflexion qu’il venait de se lever. Il termina son ménage et partit travailler.
Comme dans un rêve
Vous vous réveillez dans un endroit noir, dur et froid, qui vous semble hostile. Vous ne vous rappelez pas de votre passé. Vous n’avez que des sensations. La sensation d’avoir vécu, la sensation de douleur lancinante qui lacère le bas de votre corps. Vous essayez de vous lever mais cela vous est impossible. Vous pensez être mort. Mais vos doigts serrent des livres-brochures dans votre poche. Cette sensation vous fait comprendre que vous êtes en vie. Vous vous mettez sur les genoux. Dans votre autre main, vous sentez un papier. Vous l’ouvrez. Une adresse. La vôtre, pensez-vous intuitivement. Alors, vous vous soulevez. Vous grimacez, vous vous mordez la langue. Vous devez sortir d’ici, il y a urgence, vous devez absolument rejoindre quelqu’un au plus vite. Vos yeux s’habitue à l’obscurité, vous distinguez des formes. Des fenêtres, une porte, une barque. Un hangar à bateau. Vous avancez le plus vite que vous pouvez vers cette porte, mais en réalité, vous vous trainez. Vous atteignez la porte, la poignée, vous êtes dans la rue. Le trop plein de foule, d’éclairage, de bruit, vous agresse. Vous vous sentez sans force, elles diminuent à chacun de vos pas et pourtant vous continuez d’avancer vers votre destination, votre appartement. Tout ce qui peut se mettre en travers de votre route, un chien, une chanson, une auto, vous ne le remarquez même pas. Vous continuez mécaniquement vers votre lieu d’habitation et chaque pas est une torture. Vous voilà devant la porte, vous composez le code, la porte s’ouvre et vous montez jusqu’à la salle de bain. Vous vous déshabillez tant bien que mal, mettez les vêtements à tremper et vous prenez une douche. Le jet d’eau tiède, bien que très faible, vous cingle les reins comme un coup de fouet. Une fois sorti, vous vous soignez sans même en avoir conscience et vous vous installez sur votre lit. Là, vous fermez les yeux pour tenter de vous reposer. Et, à votre grande surprise, vous y arrivez.
Vous vous éveillez le lendemain avec l’impression que l’on vous scie la tête de l’intérieur. Vos jambes sont froides et inertes mais vous devez absolument vous lever. Vous devez rencontrer quelqu’un de toute urgence. Vous faites le tour de votre appartement. Vous ne reconnaissez rien mais il vous semble étrangement familier. Pas de doute, c’est le votre.
Vous devez rencontrer quelqu’un mais comment le pouvez-vous puisque votre identité s’est effacée de votre cerveau par le choc violent dont vous venez de sortir la veille ? Vous vous douchez et vous changez vos bandages, vous vous habillez et vous déjeunez frugalement. Vous devez impérativement retrouver quelqu’un car il souffre, toute son énergie vitale épuisée, quelque part. Mais qui est-ce ? et où est-il ?
Puis vos yeux tombent sur un tas de livres sur le lit. Vous caressez les titres, les noms des auteurs, des éditeurs. Ils vous disent quelque chose. Puis vous les ouvrez et vous commencez à lire. Ce qui vous donne une migraine insupportable. Mais vous reprenez votre lecture, ligne après ligne, avec une concentration extrême. Vous recopiez tous les livres sur une feuille de cette façon. Vous les relisez avec attention et vous vous souvenez soudain parfaitement de votre identité, de votre passé, de ce que vous êtes. Vous savez tout de celui qui est en danger et qui vous appelle, vous comprenez pourquoi vous êtes reliés.
Vous descendez acheter un journal. En première page, un drame. Un crash d’avion datant d’il y a huit mois. Vous étiez dedans avec celui avec qui vous possédez un lien invisible. Il vous a sauvé la vie et maintenant, vous devez à tous prix le retrouver. Vous passez chez lui, il n’y est pas. Et soudain, vous vous mettez à courir vers un bois, hors de la banlieue de Tokyo où vous vous trouvez. Un attentat à la bombe, une professionnelle du sexe qui vous fait des avances, un musée d’automates guères rassurants, tout cela vous n’y prêter aucune attention. Vous courez vers le cœur de la forêt où vous trouvez la personne que vous recherchiez. La jambe dans un piège à ours. Vous l’aidez à s’en sortir tandis qu’un hurlement non humain déchire l’atmosphère. Vous conduisez votre ami sur le lit et vous le soignez. C’est l’occasion pour vous de le remercier et de vous excusez. Lui vous pardonne tout et vous remercie à son tour. Honte. Réconciliation. Il vous raconte la légende des âmes sœurs, tirée de chez Platon, qui n’est pas très gaie. En des temps immémoriaux, chaque homme vivait attaché à un autre, de sexe différent. Mais un jour, les hommes déplurent aux dieux qui les séparèrent pour l’éternité. Depuis l’homme est condamné à chercher son âme sœur sans jamais la trouver. C’est fou ce qu’une simple légende peut réveiller en vous. Vous en pleurez, même.
- Il faut s’unir, dit votre ami.
Et vous vous exécutez sans poser de question. Après avoir posé les mains sur le cœur, vous voyez s’élevez une tornade de lumière chaude et dorée. Vous vous approchez de votre ami qui fait de même, vous posez vos lèvres sur les siennes et passez ses bras autour de son cou. Un éclair bleu vous réunit et vous commencez à vous métamorphoser. Vos vêtements tombent, votre corps s’allonge, vous perdez vos cheveux et vos sourcil, votre tête s’arrondie, votre nez et vos lèvres s’affinent. Votre peau prend la couleur du bronze, vos yeux creusés celle de l’or. Vous n’avez plus d’oreille. Vous êtes soudé par le milieu et vous portez des ailes de chauves-souris dans le dos. Deux âmes sœurs enfin réunies pour l’éternité.
Grabuge au musée
Solena finissait sa ronde. Elle était l’unique gardien, aussi bien de jour que de nuit, d’un petit musée local du Maine, en Amérique. Cependant, comme toutes les structures de ce genre, il commençait à prendre de l’importance. Depuis qu’il recevait les trésors de l’étranger. Depuis cette guerre terrible qui avait été déclenchée un peu par la faute de son gouvernement. Ils avaient accueillis des réfugiés venus des quatre coins du globe. Mais, bien vite, des problèmes de surpopulation et d’hygiène avaient commencés à apparaître. L’unique solution avait été de tuer les nourrissons dès leur naissance pour en faire des pâtés en conserves puis, pour compenser la perte, de produire à la chaîne des personnes de la même manière. Elle frissonna à l’idée qu’elle aussi. Mais il n’y avait pas eu le choix. Pour cruelle, voir inhumaine, qu’avait été cette décision, elle avait été efficace. De toute façon, à part ce pays, le monde était devenu un désert, il n’y avait donc pratiquement plus âme qui vive pour s’y opposer. Il avait bien fallut préserver l’espèce.
Comme tous les soirs, elle s’arrêta devant l’être mi-homme, mi-femme mais n’étant rien de tout cela, endormi, emprisonné dans un rectangle de plasti-verre, flottant dans un liquide jaunâtre, épais et poisseux. La partie droite était une femme, celle de gauche, un homme. Ils étaient reliés par l’épaule, nus. Ils avaient chacun un visage aux traits anguleux, des sourcils et des cheveux vert comme les algues et brillants, plus longs et détachés pour la femme. Enfin, la femelle, d’après l’organisation gouvernementale qui leur avait envoyé le bloc. Il paraissait qu’ils avaient été trouvés là-haut, par hasard. C’est ce que disaient la NASA et la CIA. Où ? Cela restait un mystère. Du moins, pour le musée chargé de protéger l’objet de leur recherche. Le directeur de l’établissement n’avait d’ailleurs jamais put savoir les expériences qui avaient été menées dessus, leur nature ou leur résultat. C’était ainsi depuis des siècles et des siècles mais si cela envenimait l’état de guerre ? Solena approcha la main de l’écran digital qui actionnait l’ouverture de la porte. Le corps émettait une lumière à la fois dorée et rouge, qui l’entourait comme un halo de lune. Le duo portait au cou une pierre gravée de trois cercles, symbole de la connexion cosmique, selon ce que la gardienne avait lu dans un magazine. Mais que croire ? Surtout dans ce monde. Un bruit la fit se retourner. Comme un objet de métal qui tomberait sur le sol, ou le froufrou d’un vêtement. Mais peu de touriste venait, en particulier la nuit. Elle alla cependant vérifier quelques salles. Ce n’était pas la première fois que cela lui arrivait. Elle se rendit à l’étage des antiquités perses, de l’art indien et des squelettes fossiles. Fausse alerte, comme d’habitude. Elle revint vers la créature. Elle avait ouvert les yeux et la regardait. Elle ouvrit la porte transparente. L’être étrange s’approcha d’elle et la fixa de son regard profond et brillant qui perçait son âme, lisait en elle. Puis elle commença à se réduire jusqu’à devenir un faisceau de lumière blanche et éthérée, comme celle qui vient des étoiles. Elle disparut par le toit.
La jeune femme perdit conscience et ne se réveilla que tard, sur son canapé, dans l’après-midi du lendemain. Elle se prépara pour aller travailler en se disant qu’elle avait certainement rêvé. Mais, quand elle entra dans la salle qui lui était réservé, le bloc semblait s’être évaporé. A sa place, une bague avec un anneau d’or et des cristaux, vert, rouges et rose, qui chantaient et, sans doute, songeait. Elle sourit en la mettant à son doigt. Elle s’adaptait parfaitement. Le musée aurait des tracasseries judiciaires mais la chose était rentrée chez elle. C’était fini, elle était libre. Et si son esprit se trouvait dans les cristaux, Solena ferait tout pour les protéger.
Echigo
Au cœur d’une pleine infertile d’Islande, une jeune femme fixe une grotte. Autour d’elle, le vent et la pluie fait rage et se mêle à ses larmes. Elle pleure ses parents et sa sœur morts l’an dernier. Elle n’a pas plus de vingt ans. Soudain, elle se retourne, se relève et avance jusqu’au bord de la falaise qu’elle a aperçut non loin de là. Lorsqu’elle plonge, ses sentiments ont changés. Elle a vu une forme en train de noyer. Elle l’a sauvé. Son corps, ses bras, ses jambes, son cou, ses doigts et ses orteils semblent faits de brindilles. Sa grosse tête ronde à des contours incertains. Ses yeux sont larges comme des soucoupes. Son nez est crochu. Il est nu. Sa peau est noire comme la terre dont il paraît être né. Ses yeux sont bicolores, du blanc immaculé de la neige à l’azur d’un ciel d’été. Il regarde sa sauveuse, étonné de respirer encore, puis sourit. Il n’a pas de dent, mais cela ne fait rien. Elle l’embrasse sur le front. Alors il se met à lui parler. Il s’appelle Frodi. C’est un elfe. Il est né des forces chtoniennes par conséquent personne ne peut l’aimer. La jeune femme le regarde à son tour et lui prend les mains. Leur douleur se noue, se parle, se console silencieusement. Puis ils se lèvent et décident d’aller habiter dans un petit village de la campagne japonaise nommé Echigo. De là, ils voyagent sur tout le continent asiatique, découvrent de magnifiques paysages, en font des estampes, les vendent et arrivent à en vivre. Désormais, ensemble, ils sont heureux, dans le temps limité de la vie humaine.
Grestock Island
1
Debout à l’avant du canot qui filait vers l’île, le visage au vent, Marie Delacour, vingt-six ans, diplômée de la plus grande université scientifique américaine, remit en place derrière son oreille une boucle d’un blond cendré chatoyant. La brise fraîche de cette matinée d’été transperça sa chemise écrue et elle frissonna, regrettant de n’avoir pas emporté de gilet.
Faisant abstraction du bruit du moteur et du chauffeur indifférent, écoutant le bruit des mouettes et des vaguelettes cognant la coque, elle se mit à songer à l’île où elle se rendait et à l’homme qui l’y avait invité.
2
Grestock Island fut découvert en 1834 par John Grestock, riche industriel anglais. C’était une île de sable blanc, avec un bois rempli d’oiseaux exotiques et un lac en son centre. Cette île, protégée par des falaises était entourée d’une mer toujours calme et claire à travers laquelle on pouvait voir évoluer de nombreux poissons caractéristique de ces régions du sud et observer le corail. Des falaises jusqu’à la mer et à une grotte souterraine descendait un escalier naturel dont les marches avaient apparemment étaient taillée par les autochtones. Entre les bois et les falaises se trouvait une petite habitation en forme de U, faite de pierres jaunes et de bois blanc ; L’intérieur était simplement composé d’une pièce cuisine-salle à manger dans le hall recouvert de tommettes rouges. Un escalier en pierres grises et colimaçon menait à l’étage, à la salle d’eau, au cabinet et à l’unique chambre, fermée à clef. Le couloir était recouvert de carrés bleus foncés, presque noirs, très brillants. Les autres pièces, recouvertes de carrelage triangulaire saumon du sol au plafond, étaient agrémentées de fenêtres et de rideaux pourpres toujours fermés.
Grestock, riche célibataire, sans femme ni enfants, s’y trouva bien et en fit sa résidence secondaire. Il s’y rendait par une sorte de défi au monde et à lui-même devant la désapprobation de l’opinion publique. Il y rencontra une autochtone jolie malgré son âge, presque cent ans, au bas mot. C’était la dernière représentante de son peuple, Grestock fricota avec elle, lui fit l’amour puis l’abandonna. Quelques temps après, il fit faillite, sa maison et son entreprise furent saisies. Il prit de quoi se nourrir et il s’installa définitivement dans son petit manoir afin de se faire oublier. Il chercha la compagnie de la femme qu’il avait laissé là mais en vain car elle était morte. Il s’occupa donc l’esprit à faire tout les jours le tour de son domaine. Il sortait de chez lui, marchait jusqu’au phare en ruine, se promenait dans les bois en observant les oiseaux et le lac. Puis il se rendait au bord de la falaise, descendait l’escalier, nageait, plongeait puis remontait. Mais la solitude lui pesa vite, il chercha une autre activité mais n’en trouva pas. Devenu mélancolique il erra de plus en plus du côté du lac qu’il vit un jour rétrécir. Etonné, il rentra chez lui et crut entendre du bruit dans la chambre de l’étage et monta voir. La porte était ouverte et le bruit était plus intense dans la poutre de l’élégant lit à baldaquin dont le bois et les tissus étaient dans les tons jaunes pastel. S’approchant, Grestock vit un carré s’ouvrir dans le bois de la poutre et un homme en sortir. Un homme étrange, portant un pagne. Ses cheveux étaient longs et roux, sa peau parcheminée et diaphane, ses yeux blancs ou transparents, comme si ils n’avaient jamais vu la lumière. Se tournant vers Grestock effrayé, il lui dit un mot, d’une voix rauque et hésitante, comme si il n’avait encore jamais parlé ou comme si il était étranger :
- Vous…partir… et ne revenir…jamais. Moi, Servus, prêtre.
Et l’étrange personnage disparu dans la poutre qu’il referma derrière lui. John Grestock aurait bien voulu obéir mais était paralysé. Puis il retrouva l’usage de ses jambes mais ne sorti jamais de la pièce où il se trouvait. Attiré par la mélopée qui s’élevait des murs il se coucha sur le lit. Aussitôt le cadre s’écroula dans un craquement sinistre et l’écrasa. La triste nouvelle de la mort de John Grestock fut connue du monde extérieur grâce au témoignage du facteur qui venait régulièrement lui distribuer le courrier, en barque. Traumatisé, il précisa que le cadre du lit était remonté à son arrivé et que le corps avait disparu. Il était sorti immédiatement pour aller prévenir les autorités sur le continent puis, pris d’un remord, il était remonté. Et là, il avait vu le cadavre de Grestock, allongé sur le lit, comme si il n’avait jamais changé de place. Et, de plus, il était intact. C’est devant cette vision qu’il s’était enfui. Pâle, tremblant, il informa la police et les journaux de ce qu’il venait de vivre. Une équipe retourna sur place, ne retrouva jamais le corps et interna le pauvre bougre. La porte de la chambre fut refermée à double tour et personne ne retourna plus sur l’île, ni dans le manoir, ni dans cette pièce. Et l’on surnomma le lit « le lit du diable ».
3
Et voici que, pour la première fois depuis presque deux siècle, Marie Delacour, anthropologue, ethnologue, linguistique et biochimiste brillante, s’y rendait sur l’invitation de son ex-directeur de thèse, Charles Slade. En pensant à lui, elle resserra sa queue, lissant ses cheveux et vérifia sa tenue. Tennis à lacets d’un blanc immaculé, pantalon et chemise écrus impeccables. Marie souri à ce geste machinal, écartant un peu ses lèvres fines et roses, dégageant des dents petites et bien alignées, brillantes comme de l’ivoire. Il est vrai qu’entre le docteur Slade et elle, c’était une longue histoire d’amitié. Alors qu’elle était une simple étudiante en médecine, âgée de seize ans, elle l’avait trouvé sur le campus et l’avait emmené à son studio. Elle s’était bien demandé pourquoi. Elle n’avait pas l’habitude d’agir de façon impulsive mais l’éminent médecin, dans sa tunique d’hôpital et sa veste anthracite, un goutte-à-goutte vide qui avait dut contenir de la morphine dans une main et un fouet dans l’autre, semblait en profonde détresse. Marie l’avait couché sur son lit et avait tiré les rideaux. Là, près de lui dans le noir, elle tenta de se rappeler la façon dont elle avait connu cet homme grand et maigre aux courts cheveux blancs coiffés en arrière et aux yeux bruns porcins.
Épistémologue reconnu, âgé de soixante-un ans, elle avait un stage dans les entreprises Longitude, qu’il dirigeait à l’époque. C’était un homme au caractère double mais extrêmement tranché. Il pouvait très bien s’émouvoir de l’état de santé d’un enfant d’Afrique et, la minute d’après, saborder un traitement qui aurait put sauver plusieurs millions de personnes. Cependant, c’était un génie de la biochimie et de la génétique. Bien sûr, pendant ces six mois, il avait humilié Marie un bon nombre de fois, la traitant encore moins bien que la secrétaire avec qui il couchait. Cependant, malgré ses protestations devant cet état des choses, la jeune scientifique l’admirait et décida de s’acheter du matériel de suivre la même voie d’étude. Elle fit des expériences chez elle, discrètement, et certaines se révélèrent concluantes. Elle en notait le résultat sur un petit carnet sur lequel elle dessinait le visage de son mentor, souvent sans s’en rendre compte.
Puis le stage s’était terminé et elle ne l’avait plus revu jusqu’à ce jour, après la faillite des laboratoires Longitudes à la suite d’un scandale. Un oiseau porteur d’un virus aviaire muté s’était échappé et avait contaminé une famille qui, après avoir vu une lumière créative naître en chacun de ses membres, dégringolèrent dans la folie et moururent. C’est que cette forme du virus avait le pouvoir de s’intégrer aux neurones et soit de les inhibés, soit de les excités. Les sons, la lumière, le goût des aliments, tout pouvait, à terme, devenir un supplice et conduire à la folie et à la mort. Il s’agissait d’une maladie dégénérative terrible mais rapidement endiguée.
Les yeux d’or de Marie Delacour détaillèrent de haut en bas le corps de son dieu, le fouet posé prés de lui (elle l’avait retiré de sa main), la poche à morphine inutile qu’elle avait débranchée et détachée de son bras. Dormait-t-il, était-il inconscient ou pire? Elle se pencha et un léger souffle sorti des lèvres décolorées la rassura. Après la faillite, tous s’était détournés de lui, même sa chère secrétaire. Seul, chez lui, après cette claque en pleine figure, il découvrit qu’il avait été contaminé par le virus mutant. Avant que son génie ne le quitte, il s’isola du monde dans un endroit calme, sans sons et sans lumières et dans cet univers, il chercha, en vain, un traitement à son problème. Il eut un trait de génie, une formule lui vint en tête mais ce n’était pas celle qu’il recherchait. Il la brûla et ne mangea plus, ne chercha même plus à quitter sa chambre. Il connaissait l’évolution de la maladie, ses symptômes, que plus personne n’ignorait. Ce fut bientôt la descente en Enfer, l’agonie mentale. La nuit, le jour, à chaque pas. Même le contact avec le sol et les vêtements se transformèrent en une véritable souffrance. Allongé dans son lit, habillé d’une blouse d’hôpital et d’une veste noire, accroché à la morphine qui soulageait éphémèrement ses douleurs, il attendait. Mais il n’était pas encore près à mourir et, par des fustigations régulière, il réussi à se maintenir dans la réalité. Jusqu’à maintenant où il avait atteint l’extrême limite de ses forces. Alors, en être désespéré, il s’est mit à errer, se moquant des milliers de sensations qui le torturaient, pour échouer sur le campus de Marie qui l’avait ramené chez elle.
La jeune femme regarda cet homme épuisé et décida soudain, essuyant ses larmes, de tout faire pour le guérir. Si elle réussissait à prélever une partie du virus, peut-être qu’elle trouverait un remède, comme un vaccin. Mais comme elle n’avait pas même vingt-quatre heures pour sauver la vie de Slade, elle opta pour une pilule qui agirait immédiatement.
Elle s’approcha alors de sa table-laboratoire, prit quelques instruments, anesthésia le docteur Slade, puis préleva un morceau de virus dans son cerveau. Plaçant la culture dans une machine d’analyse, elle attendit, fournissant régulièrement Charles en oxygène. Puis, au vu des résultats, et artificiellement, elle créa un virus presque identique, mais moins virulent. Elle l’enroba ensuite dans une substance verte. Elle n’avait fabriqué qu’une pilule et souhaita, en la regardant, que le traitement fonctionne. A l’aide d’un verre d’eau, elle fit avaler le médicament à celui qui avait été, pendant un temps, son supérieur. Elle attendit, ayant noté tous ce qu’elle avait fait et vécu sur son carnet, griffonnant le visage du médecin dans le noir. Elle jeta la perfusion et le fouet dans la poubelle. Puis elle l’aida à reprendre conscience. Charles Slade ouvrit les yeux, surpris de ne plus souffrir et d’avoir retrouvé toutes ses facultés mentales. Comme il semblait un peu désorienté, Marie tenta de lui donner des explications mais il cria et la chassa de chez elle. Étonnée et en larmes, elle descendit en courant l’escalier.
Charles Slade ouvrit les rideaux, prit une douche et enfila des vêtements empruntés à la jeune fille, une chemise et un pantalon. Il lava ensuite ses chaussures, ses chaussettes et son caleçon, jeta sa chemise d’hôpital dans la poubelle. Regardant attentivement, il vit le fouet et la perfusion, tenta de faire revenir ses souvenirs, échoua. Posant les yeux sur le matériel de chimie, il vit une nouvelle tentative. Trouvant le carnet sur le lit, il le feuilleta et soudain se souvint de tout. Le mettant dans l’une des poches de sa veste, il se précipita dans l’escalier à la suite de la jeune chercheuse qui venait de le sauver. La rue était vide mais elle n’avait pas put aller bien loin, la scène ne s’étant déroulée que dix minutes auparavant. Il la vit au tournant de la rue, les yeux pleins de larmes. A la limite du désespoir, il se dirigea vers elle, elle l’aperçut et se recula. Mais Charles lui prit les mains et lui dit, lui tendant son carnet :
- Traitez-moi d’ingrat autant de vous voudrez mais je vous en prie, pardonnez-moi.
Elle prit son carnet, le rangea dans une de ses poches et essuya ses larmes. Puis, prenant la main qu’il lui tendait, elle la lui serra, acceptant ses excuses, refusant de l’humilier. Ce jour-là, ils se promirent l’un à l’autre de toujours se soutenir. Ils déjeunèrent ensemble et discutèrent longuement. Charles lui raconta son travail au sein des laboratoires pharmaceutiques Longitude, l’erreur fatale, la faillite, l’isolement et la descente en Enfer. Puis son voyage pour la France, dans l’espoir de la revoir, dans l’espoir qu’il la sauve, espoirs qui n’avaient pas étaient déçus. Marie parla de ses études littéraires, de ses études en gestion du patrimoine puis de son stage des les laboratoires longitudes, son désir de devenir anthropologue, linguiste et biochimiste, sa soif d’apprendre et du travail de terrain. Elle lui raconta ensuite ses études de médecines, uniquement théorique pour l’instant, très peu intéressantes, de sa vie seule dans son petit studio, de ses expériences chimiques en amateur, des résultats notés sur son petit carnet. Certaines étaient probantes, d’autres non, mais elle ne souhaitait pas se servir des résultats positifs pour sauver le monde.
Après l’avoir écouté, Charles lui fit une proposition : qu’elle vienne s’installer en Amérique, dans un appartement en collocation avec lui. Elle pourrait s’inscrire à l’université anthropologique de New-York, à Manhattan, la meilleure du pays. Lui-même s’y inscrirait comme professeur et pourrait même devenir son directeur de thèse. Marie hésita un instant puis accepta. Ils firent leur valise dès le lendemain, prirent l’avion et allèrent s’inscrire dans cette université fameuse. Ils trouvèrent même un petit studio, avec un loyer modeste, en face de l’école. Elle fut une élève brillante dans toutes les catégories, biochimie, langues anciennes, génétique et anthropologie. Sa thèse sur les mutations virales, quoique fantaisiste par moment, était très bien documentée. Recommandée en haut lieu par Charles Slade, devenu son directeur de thèse et son professeur en épistémologie, elle sorti de cette grande école diplômée avec les honneurs. Dès le lendemain, elle chercha du travail et obtint un poste au Muséum d’histoire naturelle de New-York, en plein Manhattan. Elle fut d’abord gardienne de jour et de nuit avant de servir l’institut médico-légal de la police locale et même fédérale, toujours surveillé d’un œil bienveillant par Charles Slade, toujours professeur à l’université.
Un jour, elle reçut une invitation qu’elle estima un peu fantasque mais que, cependant, elle accepta. Un milliardaire possédait une île nommée « Grestock Island », du nom de son découvreur. Il allait bientôt mourir et la lui offrait en héritage. Charles lui proposa de s’y rendre en éclaireur. Elle ne fit aucune objection. Quelques jours après il l’appela pour lui demander de le rejoindre. Elle avait immédiatement fait ses bagages.
4
Marie rouvrit les yeux. Le canot accostait. Charles l’attendait sur la plage. Ils se firent la bise et laissèrent repartir le chauffeur. Elle lui demanda où était leur hôte. Il répondit qu’il avait eut le temps de fouiller les lieux de fonds en combles mais qu’il n’avait trouvé personne. C’était étrange. Comme le lac asséché et l’absence de tout bruit d’animaux, de toute vie, qui rendait l’endroit sinistre. Ils se dirigèrent vers le manoir et décidèrent de visiter la chambre. Bientôt, venant de la poutre, ils entendirent une mélopée très rythmée, enivrante, hypnotique. Ils ouvrirent la petite trappe et se glissèrent dans le tuyau. Tandis qu’ils rampaient en descendant, le chant devint de plus en plus proche et le paysage changea. Le tunnel menait à la grotte souterraine. Une fois qu’ils y furent, ils s’arrêtèrent, pétrifiés. En son centre, il y avait un autel et un prêtre de l’ancienne Egypte qui psalmodiait une liturgie antique. Placé latéralement, il ne pouvait les voir et tournait le dos à l’à-pic de la falaise sur laquelle ils se trouvaient. A côté d’eux se trouvait un tas d’os humains parmi lesquels, sans aucun doute, ceux du dernier propriétaire. Des pas lourds, sourds et puissant, ébranlèrent le sol cependant que montait vers le plateau un être qui semblait sortit des entrailles de la terre. Il faisait au moins deux mètres de haute mais était rond et râblé. Ses bras et ses jambes étaient tordues. Sa tête, à la fois ronde et aplatie, était énorme. Un unique œil rouge brillait au-dessus d’une large bouche ouverte sur des dents acérées. Sans oreilles, il semblait se diriger grâce aux vibrations du sol. Il s’arrêta à un mètre derrière le dos du prêtre.
Marie souffla à l’oreille de Charles :
- Moloch.
- Pardon ?
- Moloch. Une sorte de golem égyptien, crée par les grands prêtres du dieu suprême pour sauver leur civilisation. Mais cela n’a pas marché et il a attendu jusqu’ici, dans le noir, qu’un de ses adorateurs le réveille. Pour survivre, il détruit.
Un silence pesant et inquiet salua cette explication. Il y avait pourtant quelque chose d’irrémédiablement humain dans son regard. Et pourquoi se pencherait-il sur son maître si ce n’était pour… ? Elle cria, faisant ainsi diversion et arrêtant le geste. Le prêtre, surpris, se retourna et comprit immédiatement ce à quoi il venait d’échapper. Il courut jusqu’au duo. La scène resta suspendue un instant puis le monstre s’ébranla lentement. Une colonne de pierre soutenait le plafond. Marie donna un coup de pied dedans et, tandis que le démon était réduit en poussière, elle s’enfuit avec ses compagnons.
5
La vie était revenue sur l’île avec le retour du lac. Charles et Marie, fraîchement fiancés, y vivaient avec le prêtre qui ne quittait pas le temple-sanctuaire qu’ils avaient construit pour lui. Le couple fit venir un journaliste de la télévision pour lui raconter la petite aventure qu’ils avaient vécue. Ils le regardèrent repartir, en sachant bien le nombre d’incohérence que leur récit contenait. Cependant, cela ne s’avéra pas un problème et les projeta sur le devant de la scène. Après quelques interventions, ils vécurent heureux, comme des reclus, sur leur île, au milieu de leurs enfants.
Anémone
Anémone n’était pas une enfant désirée. Sa mère voulait un garçon. Alors elle s’est mise à se comporter comme si elle en était un. Elle faisait du sport, s’écrasait les seins, crachait des jurons, se fit même ajouter un membre viril. Elle changea son prénom pour celui d’André. Quand elle fit que cela ne suffisait pas, elle passa toutes ses journées sur une plage de sa Bretagne natale à regarder la mer. Elle n’était pour rien dans cette situation mais l’ignorait. Dans sa jeunesse, son père avait eut une aventure avec une fille d’ailleurs, il était devenue un paria et sa femme n’avait jamais put lui pardonner. Lorsqu’enfin son père et sa mère lui firent un petit frère, cette dernière partit avec lui et son amant, plus jeune que son mari. Celui-ci se suicida alors. Juste après ce double drame, Anémone sculpta dans du sable mouillé une ébauche grossière d’homme. Quand elle eut terminé, elle se colla à lui dans l’espoir, sans doute, de se sentir protéger par une entité paternelle. La foudre tomba sur l’œuvre pour lui donner la vie. Anémone ne chercha pas à comprendre, d’ailleurs, elle était trop jeune pour pouvoir le faire. Elle s’isola avec lui dans une cabane et l’éleva loin des autres hommes et de leur violence. Ainsi, elle devint adulte, aux côtés de cette entité sur laquelle elle veillait, à la fois son père, son frère et son fils. L’androgyne coula des jours heureux jusqu’à la fin de sa vie. Sa création fut dévastée. Il essaya de l’oublier en s’occupant d’un vieux mendiant autant qu’elle l’avait fait pour lui. Puis, un jour, il se planta face à la mer et laissa le travail d’érosion faire son œuvre. L’homme s’était beaucoup attaché à lui. Il le chercha et trouva, à la place où il était, un tas de sable mouillé informe. Il avait laissé un mot. Je n’ai pas de nom. Je l’aimais. L’homme, bouleversé, se fit moine. Ainsi un amour chasse l’autre.