Amour, un bien joli mot fort solitaire pour désigner une diversité de rapports n’ayant pas nécessairement grand-chose en commun sinon que d’être une liaison : pulsion sexuelle, désir, amitié, sympathie, empathie, passion, compassion, mais aussi amour filial/parental, de cette abstraction nommée le prochain pas souvent si proche, de l’animal, du végétal, du minéral, des étoiles, de la nature, de l’univers, d’un dieu, mais aussi plus pragmatiquement, nécessité de règles pour vivre au mieux ensemble au sein d’un groupe plus ou moins élargi d’où des inclusions/exclusions.
Quant à la chimie avant, pendant, après, Goethe parle d’affinités électives, et le cerveau crée une addiction amoureuse par la production d’hormones dites du plaisir dont le sevrage peut être douloureux au point que quelques-uns s’interdisent de ne jamais tomber (curieuse idée de chute) à ce point amoureux (la peur d’aimer), que d’autres refusent de continuer de vivre dans un état de moindre intensité, comme si un clou pouvait en chasser un autre (quelle expression vulgaire !), d’autres encore ne sont plus que des zombis assommés aux papilles éteintes, la cage du souvenir dans laquelle l’absent vibre toujours (souhaitable amnésie), la chambre du disparu qui devra bien redevenir fonctionnelle pour quelqu’un d’autre (le deuil), la disparition du corps rend-t-elle disponible l’espace ? Comment désaimer qui l’on a aimé, d’autant que ses caractéristiques, qui ont générées désir, plaisir, amour, passion folle, persistent chez cet autre inchangé ? Faute de vaincre la mort, l’amour peut tuer. Accéder au meilleur expose au pire : faudrait-il aimer petitement, à dose homéopathique, pour que cela soit supportable ? Dans les grands mythes, la seule fin admissible est la mort.
Puis, cette autre forme d’amour rationalisée quand, à l’atténuation de la flamme, chacun substitue la construction d’un projet, quand l’expression de la raison constitue la preuve d’un amour, non plus emportement subi (le délicieux transport amoureux), mais maintenance voulue, démonstration de la considération que chacun porte à l’autre, de l’élection réciproque, l’infinie tendresse du vieillir ensemble, le panache des rides – ce bras d’honneur à la camarde.
Quand le philtre n'agit plus, que Tristan et Yseult se retrouvent à vivre dans les bois clandestinement, ce fruit moins juteux mais plus mûr est, au delà de ces trois années ravageuses passées, celui qu'ils dégustent et savourent puis que, appliqués à vivre sagement dans les rangs fixés par le roi Marc, liens de mariage avec une autre Yseult pour Tristan, ils ne parviendront à se sevrer. Tous les romans sont dans celui-ci.
Amour : un mot trop petit pour tout ce qu’il contient.
Ce message a été édité - le 09-07-2020 à 01:20 par Jim