Ce qui me frappait chez Twinkle, Alberta et une autre excellente chanteuse de l’endroit du nom de Florence Mills, c’était leur grâce et leur naturel. Plantée au milieu de la piste, parfaitement détendue, Florence chantait comme un roitelet. Un grand nombre de chanteuses blanches, même parmi celles qui se produisent aujourd’hui avec des orchestres en vogue, se tiennent comme des chouettes empaillées, ou bien alors elles se trémoussent et tortillent comme pour un numéro d’effeuilleuse, avec des soubresauts et des contorsions frénétiques, agitant leur panier comme on ne l’agite que dans un seul endroit – qui n’est pas une salle de danse.
Une bonne chanteuse noire n’a pas besoin d’empaqueter son sexe et de le lancer à la figure des clients comme une grosse dondon à la parade de foire. Elle se livre rarement à des exhibitions porno – elle n’a pas besoin de forcer la dose et peut se permettre d’être naturelle, car elle ne cherche pas à imposer sa marchandise. La musique l’émeut vraiment et elle la communique à son auditoire par cette façon indolente qu’elle a de mouvoir tout son corps. Pour moi, la manière dont une Noire fait claquer ses doigts est plus suggestive que tout le cliché acrobatique de ces soi-disant chanteuses hot.
Le maximum que vous donnera une authentique chanteuse noire en fait de mouvement, c’est un soupçon de boogie, en n’agitant rien de plus proche de la chose que le bout de l’index. La plupart du temps, elle reste immobile et se préoccupe simplememnt de donner à sa chanson tout son sens et le plus de sentiment possible. Une femme qui sait vraiment chanter, doit être capable de vous enflammer le sang, fût-elle murée jusqu’au cou dans du ciment ; tout ce qu’il lui faut, c’est non pas un châssis travaillé par un boisseau de puces, mais des cordes vocales qui tiennent le coup, et une âme. Le « message » de la plupart des chanteuses blanches m’avait fait toujours l’effet d’être truqué, mais quand j’entendis ces rossignols au De Luxe Café, je faillis tomber en digue-digue. Exprimée de cette façon, la chose sexuelle devenait franche, claire, toute simple.
(extrait de « La rage de vivre » - Mezz Mezzrow, Bernard Wolfe)