I
Le Jean-Pierre
Voici leur légende, de gloire auréolée
Jumeaux mais différents, par l’esprit et le corps
Petit Jean avenant, Pierre taiseux si fort
Ils étaient deux bergers, protégeant la vallée.
Des brouches piégés, dans la faille écroulée
Ils devaient s’échapper, les barbares dehors
Déferlaient sans répit, partout semant la mort
Le sang déjà tachait la pente immaculée.
Mais aucune prison ne pouvait retenir
Les frères en furie, et on les vit brandir
Des glaives enflammés, terrassant la cohorte.
Géants pétrifiés, pour l'exploit sans égal
Ils formèrent l’Ossau, dont la vue te transporte
Ô marcheur au pied las, sous ce toit minéral.
II
La Brèche de Roland
Ô marcheur au pied las, sous ce toit minéral
En haut de Gavarnie, vois forcément l’entaille
Qu’un hardi chevalier créa dans la muraille
En quittant Roncevaux, Roland le preux vassal.
Charlemagne passé, seul mais toujours loyal
À l'épée Durandal, il combattit sans faille
Submergé d’ennemis, il perdit la bataille
Avant de succomber, il frappa le métal
Voulant briser l’arme, d’un seul coup sur la roche
Il trancha la paroi, creusant l’énorme encoche
Jeta sa lame intacte en un geste fatal
Loin à Rocamadour fichée dans la falaise
Voilà de la Brèche l'historique genèse
Miracle inattendu d'un monde vertical.
III
La dame d'Orhy
Miracle inattendu d'un monde vertical
Au pied du pic d'Orhy, à l'entrée d'une grotte
La dame se coiffait, si belle dans sa cotte
Avec un peigne en or, sous le soleil nival.
Surveillant ses brebis, il rêvait matinal
L'attirant elle offrit non de la camelote
Mais mille richesses pour fuir loin de son hôte
La nuit de la Saint-Jean, et sortir triomphal.
La portant sur son dos, à la date prévue
Il marcha pour sortir, mais soudain à la vue
D'un dragon flamboyant il prit peur et s'enfuit.
Elle maudit le lâche et pleura esseulée
Mille ans à demeurer, cloîtrée avec l'ennui
Le trésor patiente, sous la voûte étoilée.
IV
La grotte d'Arrode
Le trésor patiente, sous la voûte étoilée
Une pastourelle, son biquet recherchant
Dans une cavité trouva en s'approchant
Sur un tas de bijoux, une bête étalée.
Un marché fut conclu avec la chose ailée
Qui glisserait trois fois, la fille se couchant
Ne devrait pas parler sous le contact tranchant
Des écailles glacées de la peau déroulée.
Mais hélas la pauvrette à la fin ne tint pas,
La froideur la surprit, un cri lui échappa
Plus jamais on ne vit l’entité exilée.
La bergère sans rien chagrine s'en revint
Toujours nécessiteuse, ayant œuvré en vain
Chaque pierre cache son histoire scellée.
V
La malédiction de la Maladeta
Chaque pierre cache son histoire scellée
Sous la Maladeta, au milieu des prés verts
Le troupeau pâturait au sortir de l'hiver
Une nuée venait, de noir amoncelée
Un voyageur perdu, par la pluie harcelé
Trouva une grange pour se mettre à couvert
L'occupant n'ouvrit pas, prolongeant le calvaire
Du quidam détrempé prié de détaler.
L'égoïste hurla : "Va donc sous la caillasse !"
La vengeance tomba, sur l’infâme rapace
Transmuté en rocher fut son destin final
Depuis lors en veillée sont transmis aux oreilles
Le conte et sa leçon, parmi d’autres merveilles
Le soir devant le feu advient le récital.
VI
Las tres sorores
Le soir devant le feu advient le récital
Dans le Haut-Aragon des sœurs créant l’envie
Formaient un beau trio mais étaient poursuivies
Par le désir ardent d’un groupe bestial.
Elles guerroyèrent en combat déloyal
Poignards contre lances qui leur prirent la vie
Les ignobles tueurs, leur faim inassouvie
S'enfuirent bredouilles ayant tué le graal.
Le père anéanti ne trouva nulle trace
Des vierges martyres, mais naquirent sur place
Marboré, Mont Perdu, et un Soum magistral
Baptisé de Ramond pour le pyrénéiste
Qui fut géologue mais aussi botaniste
Le pic s’est transformé en sommet théâtral.
VII
Les deux grands-mères
Le pic s’est transformé en sommet théâtral
Sous l'Aneto la peste était passée mortelle
Décimant un peuple, visitant les chapelles
L'anéantissement fut quasiment total.
Deux vieilles rabougries survécurent au mal
Quémandant de l'aide, pour emplir leurs gamelles
Prièrent le curé, qui serra l’escarcelle
Ni soupe ni croûton, jugea ce tribunal.
Les aînées en retour condamnèrent l'estive
Jadis si verdoyante à demeurer gélive
Tel fut le prix payé par les gens du hameau.
L'injustice subie fut ainsi révélée ;
Dominant les cimes le seigneur le plus haut
Par la tradition, s'érige en mausolée.
VIII
La naissance des Pyrénées
Par la tradition, s'érige en mausolée
Un massif surgissant quelquefois d'un malheur.
Pyrène la plus douce, Héraclès l'enjoleur
Leurs peaux se trouvèrent, passion convolée.
Il partit au labeur, laissant inconsolée
La récente épousée qui à force de pleurs
S'éteignit peu à peu, fauchée par sa douleur
Abandonnant la vie, elle fut immolée.
De retour le vaillant découvrit son tombeau
En hommage il œuvra, et bâtit le plus beau
Des sépulcres terriens, qu'on nomma Pyrénées.
Le monde est expliqué non pas par la raison
Mais avec des fables qui des rêves sont nées
Les récits subsistent, narrés dans les maisons.
IX
Le pain gâté
Les récits subsistent, narrés dans les maisons
Il paraît qu'autrefois se cachait un génie
Vivant près des foyers, souvent en harmonie,
Le truffandec aimait se chauffer aux tisons.
Volontiers chapardeur, à chaque lunaison
Très bon imitateur il avait la manie
De clamer sans cesse la même litanie
Le four est chaud, venez ! Le bon pain nous cuisons !
La voix du boulanger, tout à fait adéquate
Trompait les villageois qui amenaient leur pâte
Dont la cuisson ratée faisait rire à foison,
Le farfadet blagueur à l’humeur si taquine
De ce lutin farceur on ne sait l’origine
Bestiaire inventé, tout miel ou de poison.
X
L’ascension du Canigou
Bestiaire inventé, tout miel ou de poison
Dans le lac sommital un gros œuf maléfique
Reposait attendant le moment fatidique
Où un grimpeur vaillant briserait sa prison.
Le roi aragonais voulait que son blason
Conquît le Canigou, défi si symbolique
Avec deux compagnons ils vainquirent épiques
Permettant d’achever l’immonde couvaison.
Libérée la vouivre appela les ténèbres
Entonnant dans les cieux son oraison funèbre
Puis s’enfuit laissant saufs les pionniers tremblants.
De retour contemplant l’immuable granite
Il racontèrent tout et de ce fait troublant
Les siècles ont forgé et conservé les mythes.
XI
Jean de l’Ours
Les siècles ont forgé et conservé les mythes
Fruit d’une mère humaine et d’un père ursidé
Leur fils Jean si puissant s’en alla balader
Lié à des géants en un groupe insolite.
Affrontant un vieux nain ils le mirent en fuite
Tout au fond d’un gouffre le surhomme encordé
Trouva des princesses, libérées sans tarder
Et remontées sauves grâce à ses acolytes.
Le valeureux trahi vit le filin coupé
Sur le dos d’un grand aigle il put en réchapper
Punissant les traîtres, il aima la plus douce.
De l’Ariège au Béarn on connaît le garçon
En classe son roman égaye les frimousses
Alors que tout se perd, la mémoire est chanson.
XII
La première neige
Alors que tout se perd, la mémoire est chanson
Vieux de neuf-cent-neuf ans, Millaris était pâtre
Un jour ses pâtures apparurent d’albâtre
Il sut sa fin venir et fut pris d’un frisson.
Voulant contrer le froid, il dit « Vite agissons ! »
Son rejeton lança une boule blanchâtre
Pour éloigner la neige et ainsi la rabattre
Loin des prés de regain pour sauver les moissons.
Mais le jet s’écrasa dans les proches prairies
Le gel devint commun et non sorcellerie
C’est depuis ce temps-là qu’on connaît les hivers.
La lignée du vieillard construisit par la suite
Bagnères-de-Bigorre aux champs demeurant verts
Nos racines sont là, dans les recueils écrites.
XIII
Le voyageur de Lesponne
Nos racines sont là, dans les recueils écrites
Un capucin fourbu mendant lit et couvert
De tous fut refoulé, n’obtenant que revers ;
Un vacher démuni lui proposa le gîte.
Il n’avait plus qu’un veau, témoin de sa faillite
Il fit de son broutard le repas du convers
Il ne resta qu’un os rongé à découvert
Relique du repas par le moine bénite.
L’invité reparti à l’aube avait laissé
Le veau en pleine forme et non plus trépassé
Ainsi que le lac Bleu en place du village.
Une bonne action doit s’offrir sans façon
La récompense attend dans ces hauts paysages
Écoutons le refrain des montagnes, dansons !
XIV
Le pont de Licq
Écoutons le refrain des montagnes, dansons !
Parfois les mauvais tours demandent du courage
Pour traverser les flots il fallait un passage
On donna ce labeur aux Laminak maçons.
Une unique nuitée, et les vils polissons
Contre une promise termineraient l’ouvrage
Mais l’élu sut comment sauver son mariage
Réveillant tous les coqs chantant à l’unisson.
Par crainte du soleil, les gnomes détalèrent
Il ne manquait qu’un bloc pour conclure l’affaire
Le pont garda un trou faisant choir les passants.
Peuplade invisible, rarement dévoilée
Ils vivent près de nous, dans notre ombre agissant
Voici leur légende, de gloire auréolée.
XV
Sonnet maître
Voici leur légende, de gloire auréolée
Ô marcheur au pied las, sous ce toit minéral
Miracle inattendu d'un monde vertical
Le trésor patiente, sous la voûte étoilée.
Chaque pierre cache son histoire scellée
Le soir devant le feu advient le récital
Le pic s’est transformé en sommet théâtral
Par la tradition, s'érige en mausolée.
Les récits subsistent, narrés dans les maisons
Bestiaire inventé, tout miel ou de poison
Les siècles ont forgé et conservé les mythes.
Alors que tout se perd, la mémoire est chanson
Nos racines sont là, dans les recueils écrites
Écoutons le refrain des montagnes, dansons !