Petites phrases & grands poètes

Par : Jim
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Jim

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Tu es plus importante que le Soleil levant.

Elle pleurait toujours. Ses larmes étaient très silencieuses : il fallait être un homme-oreille pour les entendre au bout du fil. Ainsi sanglote la neige quand elle fond.

Il faut vivre avec son temps. Au moyen âge je ne serais pas parti au loin sans enfermer ma bien-aimée dans sa tour ou dans une ceinture de chasteté, au XIXème siècle je lui aurais acheté une camisole de force. A présent, au nom de la sotte liberté individuelle, on ne peut plus recourir à ces procédés sages et sûrs. Si l'on veut contrôler les gens à distance, on doit les bombarder de télécommunications.

Autant demander au jardinier amoureux de sa rose de quitter le pays en période de sécheresse.
(…)
La rose qui meurt de soif a besoin du jardinier, mais le jardinier a encore plus besoin de la rose qui meurt de soif : sans la soif de sa fleur, il n'existe pas.

J'aurais voulu ne pas partir et rester auprès de toi ; tu en as décidé autrement. Aussi ai-je résolu de lancer mes mots à ta poursuite.

L'hôtesse a distribué des plateaux-repas : au menu, pour ne pas t'étonner, il y avait du carton à la sauce au carton. Je n'y ai pas touché. Autour de moi, les gens avalent ça avec gloutonnerie. Ils ont l'air de trouver ça infect et pour cause, ce l'est. Alors pourquoi mangent-ils ce fourrage ? Je ne comprends rien à cette espèce et je pense que toi et moi nous n'en faisons pas partie.
Nous sommes de la race de ceux qui veulent le meilleur et refusent le reste : nous avons sans doute peu de chances d'obtenir ce que nous désirons mais cela ne change rien à notre désir. Nous aspirons au sublime et tant pis pour ceux qui nous trouvent débiles.
Toi, tu aspires au sublime à travers ton amour et Xavier trouve ça tarte : vois-tu le fossé qui te sépare de lui?Il est fier d'avoir les pieds dans la glaise : il est de la race de ceux qui bouffent leur plateau-repas pour cette raison que c'est mangeable, que c'est du solide, qu'ils y ont droit et qu'il faudrait être con pour ne pas prendre ce à quoi on a droit.
Vois-tu où je veux en venir ? C'est pour ça que Xavier t'a prise : parce que tu étais comestible, parce que tu t'offrais, parce que cela lui suffisait à se croire digne de toi, parce qu'il faudrait être con pour ne pas prendre ce qui s'offre.Je ne te compare pas un instant à cette nourriture fade : c'est lui que j’associe à ces bouffeurs répugnants. Je devine que je te vexe. Ce n'était pas le but ; pour parler comme la brute que je ne suis pas, je te fais du mal, mais c'est pour ton bien.

Je regarde la localisation de l'appareil sur l'écran : nous venons à peine d'entamer cette énorme Sibérie, nous en avons encore pour cinq heures, au moins, à la survoler. Dès que j'aperçois un signe de civilisation, je recommence à t'écrire.
Une heure plus tard, toujours rien. Il me semble que j'aurais dû au moins voir des rails : où est-il, ce fameux Transsibérien ? Au fond, je suis enchanté de cette situation ; les littérateurs ont traité le jeune Cendrars de blagueur : La prose du Transsibérien serait un pur fantasme d'adolescent, puisque cette fugue vers l'est n'aurait jamais eu lieu. Et moi de leur rétorquer : évidemment, bananes à lunettes, que Cendrars n'a pas emprunté le Transsibérien! Et pour cause : ce train n'existe pas. Plutôt que de traiter le poète de menteur, n'y a-t-il pas lieu de l'admirer, pour avoir écrit l'un des plus beaux textes du monde, consacré à une ligne de chemin de fer inexistante ?
A force de regarder par la fenêtre, je finis par me prendre pour Cendrars, fuyant l'Europe avec une fille en tête, lui avec une putain syphilitique qu'il appelle la petite Jehanne de France, moi avec toi. Au début du poème, on a l'impression qu'elle l'accompagne pour de vrai. Peu à peu, on comprend qu'elle est une idée. Toi aussi, qui n'a rien d'une putain syphilitique, tu m'accompagnes par la pensée – et cette évocation est si forte que, parfois, tu es là, pour de bon.
Une heure plus tard : toujours rien. Combien de milliers de kilomètres ai-je survolés sans voir même un vestige humain ? Moi qui ai l'angoisse de la surpopulation planétaire, je ne puis que me réjouir d'un tel spectacle. Le paysage est d'une monotonie admirable ; ces collines perpétuellement dépeuplées sont la vision la plus réconfortante qui soit. Il y a de quoi retrouver sa foi en l'Apocalypse : comme la Terre se passe bien de nous ! Comme elle sera noble et calme quand nous aurons disparu !
Une heure plus tard : toujours rien. Je vais gagner mon pari. Si mes souvenirs scolaires sont exacts, le fleuve Amour devrait être dans le secteur. Tout ceci est plein de sens : l'Amour n'a pas choisi pour lit une région surpeuplée comme le Bangladesh ou la Belgique ; il a élu le territoire le moins fréquenté. L'Amour n'a pas choisi pour lit une zone chaude ou tempérée ; il se complaît où les glaces ont rendu la vie, sinon impossible, au moins dure et pénible. Parmi le pays froids, il a opté pour le moins hospitalier, de sorte que sa neige reste vierge. Quand on dit « Sibérie », personne n'a envie de sourire : c'est un mot qui charrie la prison et la mort. Le gens normaux n'ont pas envie d'explorer la Sibérie : il faut être fou pour vouloir aller voir où coule le fleuve Amour.
Et puis, n'est-il pas significatif que l'Amour soit un fleuve, et non une montagne, un marécage, une plaine ou un plateau ? Le fleuve n'est-il pas, par excellence, ce qui coule, ce qui ne cesse de fluctuer ? L'Amour n'est-il pas le sentiment le plus héraclitéen qui soit ? On ne se baigne jamais deux fois dans le même amour.
Le fleuve, c'est ce qui relie la terre à la mer, le stable à l'instable, le connu à l'inconnu. Le fleuve, c’est ce qui draine les moindres ruisseaux des environs, comme l'amour relie entre elles les inclinations de débit inférieur pour former un flot torrentiel. Le fleuve, c'est ce qui tour à tour est calme et navigable puis précipité jusqu'à la cascade ou, mieux, la chute.

Aujourd'hui, tout le monde veut détruire les mythes : je trouve ça vulgaire et bête. Il est tellement plus facile de détruire une légende que d'en construire une – et quand on l'a détruite, je me demande bien ce qu'on y a gagné. En revanche, je sais ce qu'on y perd. C'est toujours mon côté Eugénie Grandet.

Extraits de « Attentat »
d'Amélie Nothomb
(Albin Michel - 1997)

- à lire à voix haute pour en entendre rythme et mélodie, car c'est de la poésie de haut vol !
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Machajol

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Merci pour le partage, Jim !😊
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Jim

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du coup, @Macha, j'va relire la Grandette du saint Honoré !