C’était l’un des cinq internes du bloc de chirurgie thoracique où j’étais infirmière. Hormis le travail que nous partagions avec complicité, nous avions vite compris que nous allions vivre une histoire d'amour. Notre bonheur était insolent, tranquille.
Jusqu’à cette soirée. Le premier jour de l’été, 23 Juin. 2009.
Le patron du service partait en retraite et la totalité du bloc opératoire se retrouvait autour d’une bonne table pour l'événement. Après le repas, la fête continuait, jusqu’au matin.
Il y avait ce soir-là, une urgence et « mon interne » devait nous rejoindre après l’intervention. J’avais acheté pour l’occasion une petite robe noire, piquetée de fleurs rouges du plus bel effet Je n’en parlais pas à mon « cardiologue » comme je l’appelais, je voulais lui faire la surprise, et je me réjouissais du plaisir qu’il allait avoir de la découvrir sur moi. Il avait pris livraison le jour même d’une voiture flambant neuve. ..Le retour à la maison promettait d'être romantique et coquin…
La soirée s’avance, le vin coule dans les verres, sur la piste de danse, mes amis forment des couples plus ou moins enlacés ou débridés dans les flashs des spots lumineux. La musique est à son maximum.
Je commence à trouver un peu le temps long de l’attendre, je téléphone au bloc, l'intervention est terminée, il ne devrait plus tarder.
A minuit, n’y tenant plus, je m'élance sur la piste… et je rattrape le temps perdu. J’adore la danse... tant que, quand mon ami arrive, je danse collé serré dans des bras forts et musclés.Je lui fais un petit signe de la main, et le vois de loin qui prend un grand verre de Whisky. Je pense qu’il l’a bien mérité, il doit encore se restaurer… j’ai le temps.
Une demi-heure plus tard, Michel a éclusé plusieurs whisky et il me regarde avec un œil noir. D’ailleurs chez lui tout est noir, il est Gabonais, c’est son père qui a envoyer l’argent pour la voiture neuve, les études en France.
Quand il quitte le bar et vient me chercher sur la piste, je comprends que j’ai froissé sa fibre de mâle dominant. Il veut rentrer, me prend par la main, nous sortons.
La voiture roule de plus en plus vite, il ne dit pas un mot. Je réalise que ces petits chemins campagnards ne sont pas prévus pour tester une telle vitesse et l'alcool ingurgité.
Quand je vois le virage arriver… je sais.
Dans un fracas épouvantable, la voiture heurte un petit pont en pierres, rebondit, fait trois tonneaux, et s’immobilise en contrebas dans le lit d’un ruisseau, les roues en l’air.
Un silence d’une seconde, il semble se réveiller précipitamment de sa léthargie, il me parle :
- ça va ? Où es-tu ? Nous allons sortir par la vitre, les portières sont bloquées….
Un ruisseau de sang inonde mon visage, nous remontons la pente je n’ai mal nulle part, mais j’ai peur de mourir au bord de cette route. Je sanglote, et je hurle "je ne veux pas mourir, pas cette nuit ! Je voudrais tant dire adieu à ma moman !.
Une voiture nous prend en charge et je me retrouve aux urgences. J’ai une plaie sur le front qu’il va falloir suturer. Ma robe noire est informe, déchirée.
Michel a ensuite évoqué cette histoire sous un jour nouveau pour moi. La belle voiture neuve était classée épave,statistiquement, nous ne devions pas sortir vivant d’un tel choc. Nous devons la vie …. au Gri-gri qu’il a toujours avec lui. Une petite pierre toute bosselée de forme ovoïde. C’est elle qui nous a sauvé la vie…Eh oui ! La preuve ? lui, intact ! Moi, presque !
Nos chemins ont bifurqué depuis. Il est rentré au pays, et y occupe un poste important.
Le fait d’avoir vécu cet événement ensemble nous a unis étroitement. IL voulait que je parte avec lui, retrouver ses deux autres femmes, il avait des projets pour nous. Il se voyait bien ministre de la santé... J’ai décliné, deux concurrentes me faisaient peur, mais nous restons en contact, je l’ai revu trois fois à Paris.
Il passe toujours avec tendresse sa main sur mon front, à l’endroit de la cicatrice, et me demande des nouvelles du gri-gri avec une lueur complice dans les yeux.
Pendant que je vous écris, j’ai sous les yeux le petit caillou gri-gri, il est posé sur mon bureau.