Réenchanter la ville
Grondante, minérale, crucifiée par ses rues, la cité se soumet à ses monstres pressés. Urgences de tous bords qui roulent, se bousculent, courent sans s’accorder l’esquisse d’une halte.
Quel crédit consentir au brin d’herbe têtu qui s’obstine à forer le béton d’un trottoir ?
Qui voudrait honorer au revers d’un perron la rosette étoilée d’une humble dent de lion ?
Faut-il crever les yeux des pâles myosotis qui, dans l’eau du canal, cherchent un reflet du ciel ?
Dans la rue des Ecoles, où les mousses couronnent les genoux des pavés, souffle un vent de révolte parmi les graminées. La chaussée se soulève en vagues qui moutonnent, elle tangue et l’ivraie se pique d’insolence.
Si la vraie vie perçait la croûte hallucinée des mortiers corsetés de métal et de verre, on verrait s’émouvoir, fleurir les boutonnières des cœurs cadenassés.
Des bouches du métro monteraient vers les tours des nuées de baisers.
Place de la Mairie la brique rosirait sous la tendre morsure d’une touffe d’ortie. Les chardons sonneraient le glas d’une pelouse échappant à l'ennui de ses pensées trop sages.
Le lierre et les fougères coifferaient les fontaines, une rose trémière viendrait se déhancher contre le réverbère de la rue des Bouchers.
Leurs fenêtres battant dans un grand froufrou d’ailes, des immeubles en essaims, s’arrachant au bitume, sèmeraient des ruchers au cœur des pâturages.
Débarbouillée la ville irait à la campagne se refaire la santé, décrasser sa grisaille, dénouer ses carrefours cravatés de rigueur. Une prairie fleurie lui tiendrait lieu d’asphalte et, teintée de cobalt, la gorge des pigeons mettrait au diapason sa morne roucoulade avec la flûte à bec éblouie d'un pinson.