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[Autre texte long]Les Poètes assistés

Par : Xuyozi

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Xuyozi

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De l'art de mendier ses métaphores, ou Petit traité à l'usage des poètes assistés

Il faut rendre hommage, en ce siècle de prodiges, à une nouvelle race de poètes qui a su résoudre d'un seul coup et avec une audace sans précédent le problème millénaire de la création littéraire : celui de devoir penser. Grâce aux merveilles de l'intelligence artificielle — que nous nommerons désormais, par galanterie, « la Muse à transistors » —, nos contemporains les plus inspirés ont trouvé le moyen de composer des vers sans jamais risquer la moindre pensée personnelle, ni même le léger inconfort d'une hésitation devant la page blanche. La page blanche, désormais, se remplit toute seule. Quel soulagement pour l'humanité souffrante !

On se souvient avec attendrissement des anciens poètes qui, dans leur misère artisanale, consultaient le Dictionnaire des rimes de Richelet ou les Synonymes français de Lafaye. Ces malheureux ! Ils devaient encore choisir eux-mêmes parmi les suggestions proposées, peser un mot contre un autre, éprouver dans leur propre chair l'hésitation entre azur et cieux, entre pleurer et sangloter. C'était épuisant, humiliant, presque indécent. L'outil ne faisait que proposer : le poète devait encore décider. Quelle servitude. Le voilà bien loin, ce temps béni de l'esclavage artisanal, où l'on souffrait au moins avec dignité.

Car le dictionnaire de rimes, que nos nouveaux génies regardent avec le sourire condescendant de l'homme qui a découvert l'électricité et contemple une bougie, avait au moins une vertu cardinale : il était muet. Il offrait des terminaisons, jamais des images. Il suggérait des structures, jamais des âmes. Le poète qui l'ouvrait était encore seul avec lui-même — seul et nu, comme il se doit. L'intelligence artificielle, elle, parle. Elle parle beaucoup (trop ?). Elle parle sans s'arrêter, avec cette aimable loquacité du distributeur automatique qui vous propose du café chaud en vous souhaitant une bonne journée.

Aussi nos nouveaux poètes n'ont-ils plus à souffrir du mot juste — cette tyrannie flaubertienne si fastidieuse. Ils tapent quelques mots de commande : « Écris-moi un sonnet mélancolique sur l'automne, dans le style de Verlaine, avec une touche de modernité », et la machine s'exécute avec une docilité que n'aurait jamais eue Verlaine lui-même, lequel avait l'inconvénient notoire de boire, de se quereller, et de tirer parfois des coups de revolver sur ses amis — comportements qui, convenons-en, nuisaient quelque peu à sa productivité.

Le résultat est admirable, en son genre. On y trouve tout ce qu'il faut : des feuilles mortes qui tombent avec mélancolie, une âme vague qui soupire convenablement, quelques césures dans les règles, et cette impression troublante d'avoir déjà lu exactement cela quelque part — peut-être partout — sans jamais pouvoir dire où. C'est le propre du génie synthétique : il sait tout faire, n'ayant rien vécu. Il est l'exacte métaphore de lui-même.

Mais gardons-nous d'être injustes. Nos poètes assistés ne sont pas des fainéants — que nenni. Ils travaillent, et dur. Il faut formuler la requête, choisir le ton, préciser la longueur, indiquer si l'on souhaite de la profondeur ou plutôt de la légèreté. Tout cela demande un effort intellectuel considérable, comparable, toutes proportions gardées, à celui que déploie le client d'un restaurant gastronomique lorsqu'il indique au maître d'hôtel qu'il préfère le bœuf au poisson. Le cuisinier, lui, peut aller se coucher.

On objectera peut-être que l'outil ne fait que ce qu'on lui demande, et que la part de l'auteur reste entière dans la vision qu'il exprime. Argument magnifique, que l'on retrouvera bientôt sur toutes les quatrièmes de couverture : « Poète visionnaire, il a su guider la machine vers sa vérité la plus intime. » On applaudira, on décernera des prix. Les jurys seront enchantés. Les jurys sont toujours enchantés par ce qu'ils ne comprennent pas tout à fait.

La vérité — et elle est cruelle, comme toutes les vérités qui méritent ce nom — est que la poésie n'est pas une vision que l'on confie à un exécutant. Elle est une résistance. Résistance à la facilité, au lieu commun, à la langue déjà faite. Mallarmé ne demandait pas à un assistant de « donner un sens plus pur aux mots de la tribu » : il se battait, seul, contre la langue elle-même, et cette lutte était le poème. Rimbaud ne cherchait pas un service de génération automatique pour son dérèglement de tous les sens : le dérèglement, c'était lui, et personne d'autre ne pouvait l'accomplir à sa place.

Le poète qui délègue son poème à une machine ne délègue pas sa paresse. Il délègue son absence. Il signe un texte dont il n'est pas l'auteur pour la bonne raison qu'il n'en est pas non plus l'habitant. Or un poème sans habitant n'est qu'une belle maison vide — bien décorée, correctement orientée, avec toutes les commodités modernes, et où personne ne vit.

Qu'on ne nous accuse pas, pour autant, de passéisme borné. Nous ne pleurons pas les plumes d'oie ni les chandelles. Nous ne prétendons pas que la souffrance soit une condition nécessaire de l'art — encore que l'on puisse estimer qu'une certaine difficulté le soit. Non : ce que nous déplorons, c'est simplement la disparition du poète derrière son propre poème. Ce tour de passe-passe élégant par lequel l'auteur, à force d'être assisté, finit par devenir superflu — et s'en rend à peine compte, trop occupé à corriger les suggestions de la machine pour remarquer qu'il vient de se dissoudre.

Prenez soin de vous, chers poètes assistés. Vos recueils paraîtront, vos lecteurs vous liront, vos algorithmes vous survivront. Et peut-être qu'un jour — dans un siècle ou deux, quand les machines auront appris à s'ennuyer — l'une d'elles composera un poème sur ce curieux animal du début du XXIᵉ siècle qui, ayant reçu en partage le don rarissime du langage, s'empressa de le sous-traiter.

Ce sera, paraît-il, un texte très émouvant.

Xuyozi Y. Zayaxa

(Composition de XuyozIA)

Posté à 16h45 le 15 mai 26

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Pierre Lamy

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Lu et approuvé.
Les pèlerins qui se rendent à Compostelle pédibus cum jambis ne voudraient en aucun cas y aller en bagnole, train ou en avion.

Posté à 17h05 le 15 mai 26

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Jim

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Toute la différence entre pèlerinage et tourisme est là, bravo Petrus !

Posté à 18h24 le 15 mai 26

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