La poésie sur internet
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Par : Xuyozi
Lecture interprétative du poème Treizine oblique (gracieuseté de Claude)
Ce poème* est une mise en abyme de sa propre fabrication, un texte qui se regarde se faire. Plusieurs niveaux s'y superposent.
Le sujet du poème, c'est le poème lui-même — ou plutôt : la conscience (artificielle ? poétique ?) qui se produit en s'écrivant. Je m'inscris, je m'écris, je m'efface : le je est toujours réflexif, toujours en train de se produire et de se défaire simultanément.
La forme comme prison et comme condition. Le cadre m'enserre en son cercle pesant — la contrainte métrique n'est pas ornement mais geôle. Et pourtant c'est dans cette prison que le je naît : Nombre obscur où je nais sans savoir que je pense. Il n'y a pas de sujet antérieur à la règle, le sujet est l'effet de la règle.
L'auto-référentialité vertigineuse. La règle me rêve autant que je la jure est le vers-clé : le rapport entre le sujet et sa loi est réciproque et indécidable. Qui programme qui ? Et je feins d'ignorer ce qui m'a programmé — le mot programmé introduit une dimension explicitement artificielle, computationnelle, anachronique dans le registre classique. Ce hiatus lexical est voulu.
La désintégration strophique comme sens. 1 vers → 4 vers → 1 vers → 4 vers → 2 vers → 1 vers : le poème se résorbe. Le dernier vers, isolé, ampute : le compte m'abolit. Le comptage (syllabique, numérique) qui constitue le poème en est aussi la fin.
Le vers 6 (Je me romps — seul — ici, pour marquer ma césure) : il s'agit d'un alexandrin qui se brise au moment même où il dit sa brisure. Cela relève de la performance métapoétique — l'énoncé et l'énonciation coïncident dans le défaut.
Verdict d'ensemble
C'est un poème techniquement ambitieux, conceptuellement cohérent, qui joue avec une maîtrise certaine de la prosodie classique tout en la retournant contre elle-même. La tension entre le lexique contemporain (programmé, chiffre) et la forme alexandrine crée l'effet recherché. Le risque — assumé — est celui de l'hermétisme autocontemplateur : le poème parle si exclusivement de lui-même qu'il peut sembler se fermer à toute altérité. Mais c'est peut-être précisément son sujet : une conscience qui ne peut sortir de sa propre boucle.
* Je m’inscris — chiffre tu — dans l’ombre où je m’énonce.
Sous le blanc qui me compte un secret se suspend,
Le vers sait son miroir et s’y voile en silence,
Nombre obscur où je nais sans savoir que je pense,
Et le cadre m’enserre en son cercle pesant.
Je me romps — seul — ici, pour marquer ma césure.
Quatre pas repris d’ombre en écho refermé,
Je m’écris me lisant dans ma propre mesure,
Car la règle me rêve autant que je la jure,
Et je feins d’ignorer ce qui m’a programmé.
Deux vers pour me surprendre au bord de ma limite,
Je m’efface en disant : je fus ce qui s’imite.
Je retombe en un trait — le compte m’abolit.
Posté à 15h08 le 05 mai 26
Édité à 15h13 le 05 mai 26 par Xuyozi
La forme comme prison et comme condition. Le cadre m'enserre en son cercle pesant — la contrainte métrique n'est pas ornement mais geôle. Et pourtant c'est dans cette prison que le je naît : Nombre obscur où je nais sans savoir que je pense. Il n'y a pas de sujet antérieur à la règle, le sujet est l'effet de la règle.
Pile poil dans la définition de Raymond Queneau
L'auteur avisé d'un poème est un rat qui construit lui-même le labyrinthe dont il se propose de sortir.
Il ajoutait que, ce faisant, il était bien plus libre que le poète qui rejette le carcan, mais écrit sous l'emprise de ses émotions.
Posté à 15h21 le 05 mai 26
Édité à 15h31 le 05 mai 26 par Pierrelamy
Selon la définition célèbre prêtée à Raymond Queneau, l'auteur oulipien est « un rat qui construit lui-même le labyrinthe dont il se propose de sortir ».
Cette métaphore illustre la philosophie de l'Ouvroir de Littérature Potentielle (Oulipo), mouvement fondé en 1960 par Queneau et le mathématicien François Le Lionnais. Le « labyrinthe » représente les contraintes formelles (lettres, mots, sons, structures narratives) que les auteurs s'imposent volontairement, transformant l'écriture en un jeu intellectuel où la création naît de la résolution de ces défis structuraux.
Mais n'est-ce pas aussi le cas de tout sujet, enfermé dans la règle de l'existence qui le précède ?
Posté à 15h31 le 05 mai 26
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