Le cireur de chaussures
Gare de Lyon, six heures du matin,
Une chaise, un repose-pied, un petit banc,
Et tout le matériel,
Une brosse pour dépoussiérer les traces de vie,
Un shampoing pour le sébum des cuirs crapoteux,
Des cires grasses, brillantes, enfantines,
Des cires avec cette odeur sucrée
Qui enveloppe l’espace avec sauvagerie,
Des chiffons doux pour arracher le brillant de son sommeil.
Mon premier client me sourit, s’installe,
Je ne vois pas son pied,
je vois le cuir, la forme, l’élégance,
L’usure du talon, mémoire des cheminements,
La légère déformation qui épouse la chair.
Il aime ses souliers, il aime sa femme,
Elle vient de le quitter,
Il navigue en eaux troubles
Avec des tonnes de chagrin à laisser dériver.
Mon second client est une cliente,
D’habitude les femmes n’ont pas besoin de moi,
Je suis troublé, elle aussi, elle fait un petit signe complice,
Une de ses chaussures est nappée d’une boue indécente,
Collante, amoureuse, une glaise à dérober des sourires,
Le talon est vertigineux, d’une finesse infinie, envoûtante,
Je lève un peu les yeux et je vois toute la beauté du monde,
Une bouffée de jeunesse en plein cœur
Qui rapièce toutes mes blessures à gros points de beauté.
Parfois, juste pour renvoyer la balle,
Je cire les godillots des gens de peu,
Des traîne-savates, des loqueteux,
De ceux qui pensent à leurs pieds quand ils gèle,
Alors là, je vois des tennis éculées, maculées,
Des cuirs à piercing d’usure,
Impossible de ne pas voir les pieds,
Impossible de ne pas voir la vie revenir dans les yeux,
On dirait que pendant un instant,
ils ont débarrassé la table de la misère.
Le soir, quand je rentre, je parle boulot,
Je végète dans la beauté,
Je suis toujours en villégiature,
C’est la ronde des souliers,
On m’écoute, je les embrigade dans mon plaisir
Pour un petit voyage plein de brillance.
Le 13 juillet 2025
Christian Dumotier
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