La poésie sur internet
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Par : Tontonjacques
J’ai mis la main sur un vieil exemplaire (Seghers ; marqué 3 F 50, imaginez…) des « Yeux d’Elsa » d’Aragon, dont je n’avais lu que certains poèmes. Mais en l’occurrence, et même si les vers eux-mêmes sont toujours aussi remarquables, c’est surtout la Préface et les Appendices qui m’ont intéressé.
Dans la Préface, Aragon, bousculant toutes les règles de bienséance, explique un peu ses « recettes de cuisine ». Quelle horreur, ma chère ! Un poète qui se hasarde à parler concrètement de l’écriture (poétique), fi donc ! Le sujet, comme on le sait, est parfaitement tabou, et surtout sur les « réseaux sociaux » où toute appréciation un peu nuancée, aussi concrète soit-elle, ne soulèvera que des vagues de réprobation et entraînera des « blocages » immédiats, sinon des menaces de bannissement pour « appel à la haine ». Seuls les cris d’extase béats et connus d’avance sont admis, qu’on se le dise ! En vertu de quoi les adulateurs béats ne se privent pas de s’extasier, quelle que soit la soupe qu’on leur aura servie. Tout est donc pour le mieux.
Aragon, ce n’est pas de la soupe. Il peut agacer un peu avec son culte de la France (mais ça date de 1942, on peut comprendre), et on peut même tiquer sur certains de ses partis-pris. Et alors ? C’est ainsi que peut naître une confrontation féconde, ce qu’un « modérateur » de base de forum ne peut évidemment même pas imaginer : il est obligatoire d’être au moins « bienveillant », sinon le bûcher vous guette. Moi, Aragon, je ne suis ni pour, ni contre (enfin, quand même plutôt « pour », si on le compare à la décadence totale qui semble régner actuellement ; et même si je hais ses glorifications de Staline), mais ce qu’il dit là m’intéresse. Se montrer, et en préface à son propre bouquin, à la fois aussi honnête et aussi concret, c’est quand même plutôt rare. Je connaissais la double lecture, dans sa Nuit de mai, de certaines strophes (« Ô revenants bleus de Vimy… ») : « on voudra voir en ceci un jeu », remarque-t-il avec justesse. Oui, c’est un jeu, mais le talent transfigure le jeu. Il mentionne aussi les « rimes faibles », telles que « tremblent / ressemblent » (« deux verbes à terminaisons semblables, à la même personne du même temps », en expliquant comment il a transformé cette « faiblesse » en « beauté » ; on sera d’accord ou pas, mais l’avantage en tout cas, c’est que lui est pleinement conscient de ce qu’il fait. Il reconnaît volontiers que parfois, il « imite » (comme tout le monde). Il milite pour bousculer un peu la syntaxe, et pour la rime « à l’oreille » (moi aussi) et n’hésite pas à faire rimer « je dis » avec « incendie » (il rappelle d’ailleurs les origines de notre rime, qui n’est pas un universel en poésie). Il donne des exemples, en poésie classique, ou une diérèse rime avec une synérèse (« alli-és » avec « pieds », chez Racine, entre autres). Il joue sur les mots, et rime à l’occasion à l’hémistiche (« Une nuit de beau temps met les ombres d’accord / Comme l’aveugle tend les cordes sans connaître... »), mais il ne fait jamais n’importe quoi. Il est pour la liberté et contre la licence, pour la poésie et contre la logorrhée.
Certains ont vu dans ses poèmes des « chansons », notamment parce qu’il les avait lui-même intitulés « Chant », « Complainte », etc. Il a effectivement été plus tard chanté (Léo Ferré, Jean Ferrat...), et pourtant il ne s’agit nullement là de « chansons » (la « Chanson de Roland » serait-elle donc une « chanson » ?), mais bien de textes poétiques mis en musique, ce qui est très différent ; on l’entend d’ailleurs immédiatement.
Dans un appendice, il propose de renouveler la rime (quel apprenti poète n’a pas découvert avec consternation que la seule rime admise à « arbre » était « marbre » ? n’est-ce pas un peu pauvre ?) en y incluant les sons figurant au début du vers suivant :
« Ne parlez plus d’amour. J’écoute mon cœur battre
Il couvre les refrains sans fil qui l’ont grisé
Ne parlez plus d’amour. Que fait-elle là-bas
Trop proche et trop lointaine ô Temps martyrisé »
Là, on parlera carrément d’hérésie, même si, comme il le remarque à peu près, ceci augmente vertigineusement le nombre de possibilités des rimes françaises. Je crains que cette intuition n’ait été pudiquement oubliée par la suite. Et pourtant il parle de « la rime digne de ce nom, qui est à chaque fois résolution d’accord, et non pas de ce méprisable écho mécanique, qui n’est qu’une cheville sonore, et qui n’a pas plus droit de cité en poésie que le mirliton n’est poète, que n’est le faiseur de bouts-rimés ». Et pan. Glissons…
Sa controverse avec Joë Bousquet (à propos d’assertions de Banville) est plus difficile à appréhender, mais elle touche me semble-t-il à la « pensée » par rapport au langage poétique, et là, il y aurait à dire, avec notamment tous ces cuistres (scolaires, notamment) qui s’obstinent à expliquer que « le poète a voulu dire que... », exactement comme si le poète avait voulu produire une dissertation, ou un essai. Le poète a écrit de la poésie, messieurs. Et mesdames, tant qu’à faire (j’ai encore en travers la traduction « basée sur le sens » d’un superbe poème en allemand d’Ingeborg Bachmann, cadencé et rimé, et massacré par la traductrice). Après, on pourrait s’interroger (ce qu’Aragon, comme tant d’autres, s’abstient de faire), sur qui mérite l’étiquette de poète et qui l’on préférera oublier : peut-être le Poète est-il celui qui a été publié à compte d’éditeur par un éditeur de renom ? (à défaut d’autre définition). Ça se discute, là aussi.
Un des points sur lesquels je ne suis pas trop d’accord avec lui, c’est par exemple à propos de l’inversion. Marceline Desbordes-Valmore, remarque-t-il, en a largement usé, avec bonheur. Oui, euh, MDV : 1786-1859. Morte il y a 166 ans donc. A mon avis, on n’écrivait pas à l’époque comme on écrit aujourd’hui, d’une part, et d’autre part, il y a toute une gamme d’inversions possibles : certaines passent encore aujourd’hui (en poésie) sans problème, d’autres seraient carrément anachroniques, voire ridicules. C’est là qu’intervient le « bon sens » du poète : cette inversion-là, est-ce qu’elle reste belle, ou bien va-t-elle juste faire pouffer (ou s’étouffer) le lecteur ? Il n’est pas interdit d’avoir un peu de jugeote personnelle. Remarquez d’ailleurs comme, au cours des siècles passés, on n’hésitait pas à faire rimer par exemple deux adverbes similaires en -ment, ce qui paraîtrait consternant aujourd’hui. Etc. Les usages évoluent, la poésie aussi (et ce n’est pas Aragon qui me contredira).
Dans tous les cas, tout cela paraîtra bien désuet par les temps qui courent : il faut aujourd’hui, soit exprimer les beautés de son nombril en vers libres (mais non, je ne vise pas Rupi Kaur), soit essayer de se raccrocher péniblement à la versification classique, ce qui permettra peut-être même de décrocher un prix aux « Jeux floraux » locaux. Aragon, à mon avis, aura été l’un des tout derniers grands poètes « classiques » (adjectif qui le ferait peut-être bondir) de notre littérature. Aujourd’hui, nous en sommes au rap et à ses textes débiles, encensés bien entendu par des hordes de « jeunes » qui répondront automatiquement dans tous les cas : « OK boomer ». Sic transit gloria mundi.
Ce message a été édité - le 29-04-2025 à 17:05 par Tontonjacques
Posté à 16h41 le 29 avril 25
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Posté à 17h20 le 29 avril 25
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Posté à 17h54 le 29 avril 25
Je viens de retrouver sur mes étagères poussiéreuses cet exemplaire des Yeux d'Elsa réédité en 1995 dont je vais m'empresser de lire (relire?) la préface ainsi que l'appendice dont je n'avais gardé aucun souvenir ... Merci Tonton pour ce rappel dont je me régale par avance
Posté à 18h10 le 29 avril 25
Tonton, toi y en a faire plaisir à moi !
J'ai découvert Aragon par "les yeux d'Elsa" en 69, j'avais 17 ans. Ce fut le coup de foudre ! Enfin une suite à ces poètes du XIXème que j'adorais en sus de Villon. La musique omniprésente du vers aragonien. Ce qui me frappa, c'est sa filiation revendiquée avec les troubadours, via "la leçon de Ribérac" - et la découverte d'Arnault Daniel que même Dante situe dans sa "Comédie" -, qui explique le double sens de ses vers d'une part, et l'influence de ce "style" sur le sien d'autre part. Il adopte des trucs courants à l'époque tel que l'inversion par exemple. Et bien sûr, la poésie était destinée à être chantée, Orphée n'est-il pas accompagné de sa lyre ? Et le théâtre lui-même n'est-il pas un vaste poème, un spectacle total comme on dit aujourd'hui. Rappel: Aragon admirait Racine. Nombre de poèmes étaient accompagnés d'une partition, et la transition vers la "grande" musique ne fût-elle pas assurée par ces trouvères que furent Guillaume de Machault et Adam de la Halle, pour ne citer que les plus connus. Outre l'influence troubadouresque, il y a aussi celle de la poésie espagnole et celle de la poésie arabe, visible si on en doutait dans "Le fou d'Elsa". Juste un détail : être libre, ce n'est pas être obéissant. Et je ne goûte guère ceux qui ne jurent que par une technicité arrêtée à une certaine époque, les revendicateurs d'un Staline du style. Aragon, qui fut stalinien du politique (et il y aurait un peu de véritable réflexion à produire sur ce terrain...) ne l'est nullement sur le plan de l'écriture. Son roman "Les communistes" est indigeste, voici un ratage complet. Dommage, mais écrit trop à chaud. Alors que tout le reste frise le génie, de la facture la plus classique - "Aurélien" - à la modernité défiante d'œuvres telles que "Blanche ou l'oubli", "la mise à mort", etc. Sans oublier "La semaine sainte"... Et puis, ne pas oublier que ceux qui eurent quelques moments de génie dans leur vie ne sont que des humains, comme tant de lecteurs qui ne disposent pas de ces moments éclairés, bien que baignant dans la même médiocrité ambiante que leurs idoles. Pour supporter son image dans le miroir, il faut pardonner beaucoup à autrui. Et je refuse d'étendre le voile de la faute sur les quelques chandelles qui brulent encore.
Alors, la poésie, celle qui envoûte, qui charme, outre Aragon, rappelons Blaise Cendrars d'un côté, et de l'autre extrême, Jean Genet.
Il n'est pas interdit d'attendre un lecteur intelligent, alors que l'intelligence implicite de l'auteur n'est pas toujours évidente.
Posté à 19h17 le 29 avril 25
Aragon doit beaucoup à Bobby Lapointe, qui en 1960, le fit connaître au grand public.
Posté à 05h39 le 30 avril 25
Oui, j’aime beaucoup les poèmes d’Aragon (pas trop sa prose, en effet), mais ce qui m’a surtout frappé, ici, c’est la simplicité, l’honnêteté et le côté concret de ses explications, alliés à une culture remarquable : c’est bien rare ! Je peux comparer cette attitude au moins à deux autres textes, l’un de René Char (un – grand – poète), l’autre de Jakobson, qui n’était pas du tout poète, lui, mais linguiste, et s’intéressant à la poésie. Pour ce qui est de René Char (dont le poème « Allégeance », notamment, https://www.poesie.net/char1.htm m’a toujours subjugué), j’avais acheté un bouquin (NRF Gallimard) intitulé « La Planche de vivre », qui est un recueil de traductions depuis diverses langues, signé « René Char et Tina Jolas ». Il y a une brève introduction de Char, intitulée « Dans ces feuillets... » : on pourrait donc penser qu’on y trouverait quelques précisions, explications, etc, à propos des textes choisis et traduits. Mouais. Ça commence par « Dans ces feuillets, notre rencontre n’a pas eu lieu à une saison de prédilection de la vie, mais sur l’horizon alternant... » ; un peu plus loin, on apprend que « nous enjambions la ligne secrète commune au plaisir et à la souffrance, pour nous rapprocher de leur lecture. Une dure matrone se tenait à portée d’eux, tournant les pages, mais si pâle qu‘elle était coupée de toute parole », etc. Ça, c’est peut-être du style poétique, mais la valeur informative me paraît quasiment nulle. C’est curieux qu’un poète ne comprenne pas quand il peut s’exprimer poétiquement, et quand il faut changer de style pour devenir simple, concret et abordable ?
Ceci dit, le contenu du bouquin me paraît très intéressant par ailleurs. On retrouve là, même si brièvement, outre Raimbaut de Vaqueiras (« Jeu nouveau / M’ôte l’aube, l’aube, oui l’aube ! »), Pétrarque, Shelley (même Shakespeare), Miguel Hernandez, et surtout, parmi pas mal d’autres : une collection non négligeable de poètes russes (Tioutchev, Tsvetaieva, Pasternak, Mandelstam, Maïakovski…) C’est l’occasion de chercher à savoir qui était Tina Jolas, puisque Char ne veut pas nous le dire. Wikipédia nous informe lapidairement qu’elle était fille d’un couple d’écrivains américains, qu’elle fut traductrice, ethnologue et compagne de René Char. Apparemment, c’est surtout elle qui lisait le russe je suppose (même si n’étant pas russe), Char s’occupant plutôt de fignoler les versions françaises ?
Intérêt de la chose, les « textes primitifs » (terme qui me semble plutôt méprisant, pourquoi pas « textes originels » ou « textes sources » par exemple ?) sont proposés ici, y compris les textes russes en cyrillique ; on peut donc comparer, même s’ils ont été rejetés en fin de volume, alors que j’aurais préféré que l’original et la traduction figurent en regard l’un de l’autre. Je suppose que l’éditeur, au vu de la « maigritude » des traductions proprement dites (dans les 80 pages seulement), a dû suggérer aux auteurs de rajouter les sources, pour « faire du volume » ? Avec les quelques notes, on arrive ainsi à un peu plus de 150 pages. On aimerait savoir pourquoi, plus précisément, a été choisi tel ou tel texte de tel auteur, et ce qu’en pensent les traducteurs, mais non : le Poète ne va pas s’abaisser à partager avec le vulgum pecus. Il siège en majesté sur son Olympe. Lisez et vénérez, misérables mortels. Grrr.
(Pour Jakobson, je vais essayer d’en parler un peu aussi par la suite).
Posté à 08h17 le 30 avril 25
En 1960 "Aragon et Castille" fit un tabac
Castille devait être une de ses maîtresses
Posté à 09h05 le 30 avril 25
(A propos d’Allégeance, suno m’en a proposé une version chantée https://suno.com/song/24cbe2a7-1ee1-4ea0-854d-0fe6b60162c2, ne tenant aucun compte de mes indications (« deep male » ? on dirait plutôt une voix légère de femme !) mais finalement pas si mauvaise à mon avis – attention, exploitation commerciale interdite, l’auteur étant mort depuis moins de 70 ans !)
Alors Jakobson. Là, c’est une autre paire de manches. Comme dit, Jakobson était linguiste, pas poète ; ce bouquin (« Questions de poétique », au Seuil) constitue une collection de textes divers publiés ici ou là ; on peut donc choisir (l’intro est de Tzvetan Todorov). Justement, Jakobson s’est intéressé par exemple aux « Chats » de Baudelaire, ou au « sonnet CXIII » (« Si nostre vie est moins qu’vne iournée ») de Du Bellay, dans « L’Olive ». Ce dernier texte (35 pages ! dont 2 pages de « Publications utilisées et citées », de références en somme) m’a laissé proprement époustouflé. J’imagine la tête du correcteur du Bac qui le lirait en réponse au sonnet proposé comme sujet : là, c’est la syncope foudroyante et sans rémission. C’est certes d’un niveau universitaire, même si au début j’ai trouvé que ça faisait plutôt « fouillis » : pour un commentaire aussi long et détaillé, on imaginerait une structuration générale claire, qui aiderait le lecteur. En fait, à la seconde lecture, il y a bien des intertitres, pas assez mis en valeur par la typo à mon avis : « Sources / Sujet / Strophes / Significations grammaticales / Phrases et propositions / Verbes / Pronoms et adjectifs pronominaux / Substantifs / Adjectifs / Genres grammaticaux / Vers / Rimes / Texture phonique / Vue d’ensemble / (plus les références) ». Que demande le peuple ? Je vois d’ici la mine dégoûtée du « poète » : analyser, ou plutôt disséquer, ce malheureux sonnet (14 vers) sur 35 pages, mais que peut-il bien en rester ? Eh bien il ferait bien d’en lire au moins des extraits, le poète : il n’y a ici aucun « effet de manche » poétique, juste un boulot extrêmement fouillé de scientifique, et c’est à peu près lisible si on s’y reprend à plusieurs fois. Jakobson, qui n’était pas la moitié d’une pomme, remarque bien par ailleurs (« Structures linguistiques subliminales en poésie », article figurant aussi dans le même bouquin) qu’il est totalement impossible que le poète (ici, Du Bellay) ait pensé à tout cela en écrivant son poème ; pourtant il a dû « ressentir », plus ou moins confusément, pas mal des points mentionnés ici (syntaxe, phonétique, etc.) Jakobson s’occupe d’analyser le résultat, pas de pondre son propre poème. Et quasiment toutes les voies (sémantique, syntaxique, phonologique, etc – il est vrai que je n’ai pas trouvé de statistiques sur le nombre moyen de caractères des mots) sont explorées ici, et à fond.
Je serais incapable de résumer ici tout ce que l’auteur trouve dans ce sonnet, cela représenterait déjà un travail considérable en soi. Il faut au moins que je relise le chapitre en soulignant ce qui me paraît le plus important – c’est vrai qu’on est parfois agacé par le niveau maniaque de détail, qui se mêle aux grandes idées. Jakobson compte par exemple le nombre de substantifs masculins ou féminins par strophe, en précisant comment ils sont utilisés, tout en reconnaissant que parfois il y a des exceptions : ceci me paraît assez normal, vu que le matériau de base est la langue, qui elle n’est pas mathématique, mais empirique : chercher par exemple le synonyme qui, instinctivement, « irait mieux » à tel endroit d’un poème n’est pas toujours une mince affaire, et parfois aussi la recherche reste stérile (et en plus, ce qui est vrai pour une langue ne le serait pas dans une autre). J’ai été plus amusé par sa critique d’une étude précédente, due à Leo Spitzer (théoricien de la littérature et autrichien, sauf erreur) : si Spitzer, qui ne devait pas être un âne non plus, s’est fourvoyé ici ou là, qu’est-ce qui nous dit qu’il n’en a pas été de même pour Jakobson ? Je n’ai pas la compétence pour en juger. Mais j’ai appris, et continue à apprendre, énormément de choses dans ce bouquin, et c’est vraiment intéressant – sinon reposant – de voir parler en connaissance de cause d’un poème par quelqu’un qui n’est pas un poète. Cela permettrait d’ailleurs de dégonfler au passage quelques baudruches – et je ne parle pas de Du Bellay.
Ce message a été édité - le 30-04-2025 à 09:34 par Tontonjacques
Posté à 09h28 le 30 avril 25
A propos d’Aragon, qui a tout de même écrit (entre autres) des alexandrins, même si « à sa façon », j’ai remarqué par ailleurs quelques autres poèmes « classicisants » du 20ème siècle : certes, ce n’est pas du Racine, mais c’est quand même très beau, à mon avis, et notamment parce que l’auteur comprend des notions telles que la cadence, les rimes et autres, qui ont fait la beauté de notre poésie classique. Et ce bien qu’Apollinaire soit passé par là, et malgré les dadaïstes et assimilés. Peut-être s’agissait-il juste d’attardés, d’« OK boomers » que l’on tolérera avec un petit sourire de commisération ? Chacun sait que ce n’est plus à la mode, et pourtant… nostalgie…
Lisez par exemple ces quelques extraits de Patrice de la Tour du Pin (1911-1975, « Légende ») :
« (…)
Car les marais sont tout embués de légende,
Comme le ciel que l'on découvre dans ses yeux,
Quand ils boivent la bonne lune sur la lande
Ou les vents tristes qui dévalent des Hauts-Lieux.
Dis-lui que j'ai passé des aubes merveilleuses
À guetter les oiseaux qui revenaient du nord,
Si près d'elle, étendue à mes pieds et frileuse
Comme une petite sauvagine qui dort.
Dis-lui que nous voici vers la fin de septembre,
Que les hivers sont durs dans ces pays perdus,
Que devant la croisée ouverte de ma chambre,
De grands fouillis de fleurs sont toujours répandus.
(…) »
C’est quand même magnifique, non ?
Ou de Claude Roy (1915-1997, « La Nuit ») :
« (...)
Mais elle vient la nuit de plus loin que la nuit
à pas de vent de mer de feu de loup de piège
bergère sans troupeaux glaneuse sans épis
aveugle aux lèvres d'or qui marche sur la neige. »
(L’article sur Claude Roy dans Wikipédia parle essentiellement de ses orientations politiques successives – au début, plutôt d’extrême-droite, virant progressivement vers le communisme, puis semblant finalement considérer qu’après tout, chacun fait comme il veut. Accessoirement, on semble considérer que bon, d’accord, il a aussi été un peu poète). Je me fiche de ses idées politiques, qui comme souvent varient d’ailleurs au gré du vent ; mais ses vers !
Ou de Jean-Claude Renard (1922-2002, « Incantation des enfances » ; j’espère que je ne vais pas être dénoncé pour pédophilie par les inquisiteurs de service) :
« Où sont les doux enfants qui savaient des voyages,
les enfants envoûtés dont j'ai gardé l'odeur
et qui laissent en moi des paradis sauvages ?
Ils sont morts dans la mer, ils sont partis ailleurs,
Ils se sont endormis comme des princes blancs,
ils dorment dans la nuit qui ressemble à mon sang... »
Etc, il y en a sûrement bien d’autres (ne serait-ce que Catherine Pozzi...) Certes, ce n’est qu’une façon d’écrire parmi d’autres, certes bien d’autres se sont montrés plus « modernes », je ne condamne aucun style, mais quand même, là, on est pris à la gorge…
Aujourd’hui, ça fait ringard d’écrire ce genre de choses, et effectivement, les tenants de l’alexandrin à tout prix sont généralement plutôt ringards (ils copient – mal – les poètes des siècles passés). Mais pas tous. Et selon moi, si on veut vraiment se libérer de la versification classique et de sa musique, pourquoi pas, mais il faut alors apporter quelque chose d’autre en échange : quoi ? L’idée ? L’originalité ? Autre chose ? (A propos d’originalité, j’ai été assez stupéfait de constater combien de « poètes », certes de bon niveau, se contentaient de copier servilement des auteurs tels que Pierre Torreilles, dont voici un extrait au hasard (« Où se dressait le cyprès blanc ») :
« (...)
Le mot,
déjà reçu,
dans mes pas
, oublié,
oblique lame sinueuse
l’éclat…
de quel sentier,
de quelle cicatrice ?
Vacille
le miroir
le fleuve où s’est réfugié la mer.
(...) »)
Oui, au début, c’est bien. Quand on en a lu quelques kilos, ça commence à énerver, à la mode ou pas. Les règles principales sont claires : il faut être super-concis et énigmatique, très attentif à la mise en page, ne pas laisser paraître un sentiment quelconque ni rien de pittoresque, encore moins d’humoristique, évoquer absolument le « silence » ou le « vide », puis de préférence une « fêlure », « déchirure » ou autre terme assimilé, le « roc » (rester surtout dans le minéral, éviter autant que possible le végétal, l’animal ou l’humain), la « lumière » (« blancheur » etc), quelques autres trucs en plus, infiniment répétés. C’est vrai, au début, ça impressionne. Au début.
(Heureusement, depuis, on a fait pire).
Posté à 11h17 le 01 mai 25
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