Une idée qui s'est formée ne se borne pas à être, elle se réfléchit : elle existe. Ainsi le concept de la surréalité pendant deux années revint sur lui-même entraînant avec soi son univers de déterminations. Et dans ce repliement il retrouve d'abord les images qui présidèrent à sa genèse, comme un fils ses parents alors que tout son corps est assemblé et mû dans ses parcelles, prêt à de grands mystères et déjà tout oublieux de ces vieillards. Il retrouve à son point de départ le rêve, d'où il est sorti. Mais maintenant le rêve, à la lueur du surréalisme, s’éclaire, et prend sa signification. Ainsi André Breton, s'il note alors ses rêves, ceux-ci pour la première fois depuis que le monde est monde, gardent dans le récit le caractère du rêve. C'est que l'homme qui les recueille a accoutumé sa mémoire à d'autres rapports que les pauvres réalités des veilleurs. Aussi Robert Desnos apprend à rêver sans dormir. Il parvient à parler ses rêves, à volonté. Rêves, rêves, rêves, le domaine des rêves à chaque fois s'étend. Rêves, rêves, rêves, le soleil bleu des rêves enfin fait reculer les bêtes aux yeux d'acier vers leurs tanières. Rêves, rêves, rêves sur les lèvres de l'amour, sur les chiffres du bonheur, sur les sanglots de l'attention, sur les signaux de l'espoir, dans les chantiers où se résigne un peuple auprès des pioches. Rêves, rêves, rêves, tout n’est que rêve où le vent erre, et les chiens aboyeurs sortent sur les chemins. Ô grand Rêve, au matin pâle des édifices, ne quitte plus attiré par les premiers sophismes de l'aurore ces corniches de craie où t'accoudant tu mêles tes traits purs et labiles à l'immobilité miraculeuse des Statues ! Ecarte ces clartés intolérables, ces saignements du ciel qui éclaboussent depuis trop longtemps mes yeux. Ta pantoufle est dans mes cheveux, génie au visage fumé, ténèbre éclatante entourée à mon souffle.. Empare-toi du reste de ma vie, marée montante à l'écume des fleurs. Des présages par-dessus des tours, des visions au fond des mares d'encre, dans la poussière du café, des migrations d'oiseaux sur la latéralité des devins, des cœurs consultés par des doigts sanglants, des rumeurs, annoncent – les temps se déroulent des draperies – ton règne et ton cyclone, adorable sirène, clown incomparable des cavernes, ô songe adossé au corail, couleur des chutes, odeur du vent ! 1924 : sous ce nombre qui tient une drague et traîne après lui une moisson de poissons-lunes, sous ce nombre orné de désastres, étranges étoiles dans ses cheveux, la contagion du rêve se répand par les quartiers et les campagnes. De grands exemples se lèvent des champs purs. Quel est cet homme au bord des mythes et de la mer, tout à la neige et au silence ? Un autre fermé à tous vit dans sa roulotte avec une arme de domestiques. Un autre, qui ouvrait à peine les yeux sur ce monde, est mort devant la police et son père, comme la voiture passait sous les murs d'une prison ; et cette femme, cette femme qui avait écrit au mur d'un café : « Il vaut mieux essuyer les verres que les coups de feu. » Un autre, qu'a-t-il fait en Chine tout ce temps, entre deux rêves qui ont le son du sel ? Un autre, un autre : vous avez peint la Nuit et c'était la Nuit même. Et vous le ciel : et c'était toute l'émeraude du destin. Un autre rêve, encore un autre rêve : le désert au-dessus des villes, les volets tous pareils et les pas feutrés de la vie, on tuerait à bien moins. C'est à bien moins que celui-ci se tue : une pipe de mauvais romanesque, un décor comme nous les aimons, et un beau chronomètre en or sur la table. Et ce grand-là, il n'a pas honte de ses petites chansons impossibles ? Il n'a jamais imaginé qu'une vie enfin s'organise. Quel bénéfice en carton cet autre qui a porté une main froide sur les sentiments de l'homme, et les purs rapports des familles ? Saint-Pol Roux, Raymond Roussel, Philippe Daudet, Germaine Berton, Saint-John Perse, Pablo Picasso, Giorgio De Chirico, Pierre Reverdy, Jacques Vaché, Léon-Paul Fargue, Sigmund Freud, vos portraits sont accrochés aux parois de la chambre du rêve, vous êtes les présidents de la République du rêve.
Et maintenant voici les rêveurs.
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Dans un roman de Marcel Allain, quand le mystérieux Cœur-Rouge, après mille péripéties et la soif et les longs dangers, leurs mirages, arrive au fond du Céleste Empire à ce tombeau fabuleux où il espère trouver l'anneau qui confère le pouvoir, que voit-il, tandis que les oiseaux de nuit s'envolent sur la dalle poussiéreuse de la sépulture profanée ? La trace bien marquée d'un talon Wood-Milne. Et, sans doute que cette fois encore, mes amis, nous lâchons la proie pour l'ombre, sans doute que vainement nous interrogerons l'abîme. Mais c'est l'ombre, mais c'est le silence que nus poursuivons de toute éternité, mais c'est ce grand échec qui se perpétue. Par quel hasard ne lit-on pas sur un monument de nos villes : à Phaéton, l'humanité reconnaissante ? Qu'importe il a eu le goût du vertige et il est tombé !
Si je considère soudain le cours de ma vie, si j'oublie cet entraînement de l'esprit, si je domine un peu le sens de cette vie qui me traverse, qui m'échappe, soudain... Qu'est-ce que tout cela signifie ? Soudain. Je n'attends rien du monde : que m'importe une découverte, et l'application de cette notion ? Connaître ! La pierre dans le gouffre ne connaît que son accélération, ne la connaît pas à vrai dire. Il faut voir l'homme en proie à ses miroirs, s'écriant avec l'accent pathétique de son théâtre : Que devenir ? Comme s'il avait le choix. Grande inutilité, mer moutonnante, je suis ta falaise rongée. Monte, monte, enfant des lunes, ô marée : je suis celui qui s'use, et que le vent m'emporte. Une simple habitude, quand la nuit est trop dense, avec ses spectres, ses épouvantements, si je tends les mains aux lueurs des phares tournants du lointain. Si j'unis de ce trait mental qui les dessine les fameuses constellations, simple habitude. Si je chante tout bas. Si je vais, si je viens. Si je pense. Si j'ouvre seulement ces yeux qui n'ont rien vu.
Mais entre tous les airs que parfois je fredonne, il en est un pourtant qui me donne aujourd'hui une libre illusion du printemps et des près, une illusion de la liberté véritable. Cet air je l'ai perdu, et puis, je le retrouve. Lire, libre : c'est l'heure où la chaîne des anneaux clairs du vent par les moires du ciel s'envole, c'est l'heure où le boulet devient l'esclave des chevilles, où les menottes sont des bijoux. Il arrive qu'aux murs du cachot le reclus taille une inscription qui fait sur la pierre un bruit d'ailes. Il arrive qu'il sculpte au-dessus du rivet le symbole empenné des amours de la terre. C'est qu'il rêve, et je rêve, emporté, je rêve. Je rêve d'un long rêve où chacun rêverait. Je ne sais ce que va devenir cette nouvelle entreprise de songes. Je rêve sur le bord du monde et de la nuit. Que voulez-vous donc me dire, hommes dans l'éloignement, criant la main en porte-voix, riant des gestes du dormeur ? Sur le bord de la nuit et du crime, sur le bord du crime et de l'amour. Ô Rivieras de l'irréel, vos casinos sans distinction d'âge ouvrent leurs salles de jeux à ceux qui veulent perdre ! Il est temps, croyez-moi, que l'on ne gagne plus.
Qui est là ? Ah très bien : faites entrer l'infini.
©Louis Aragon – Une vague de rêves (écrit en 1924)
Editions SEGHERS - 2024
Ce message a été édité - le 20-12-2024 à 00:07 par Jim