L'homme qui passe

Par : Jim
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Jim

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(…)

devant ma cour de récré
un vagabond disserte avec son chien

l'homme est fatigué
sa démarche porte son secret
et ses années d'errance

une partie de lui s'est absentée
dans un endroit qui s'agrandit
au fur et à mesure qu'il vit dans la rue

son corps est un naufrage
il cherche une rive
il ne sait pas que je le regarde

à la craie
j'ai ouvert le portail
pour orienter sa marche

exclu de la communauté
l'espace blanc entre ses mots s'est agrandi
il ne rencontre plus

il cherche une place qui ne dérange pas les murs
un lieu où il peut revenir
un endroit qu'il pourrait tutoyer

sa maison est dans son passé
les cailloux dans ses chaussures
le présent sur son dos

sous le préau
la sonnerie qui annonçait
les débuts et fins de choses ne fonctionnent plus
le vagabond peut dormir tranquille
le sommeil ne sera pas une menace

das quelques heures
la nuit et lui veilleront ensemble
les mots leur diront de se taire

dévorer les heures d'hier
retrouver des liens
entendre la peur déchirer les pages
ouvrir une parenthèse qui ne se referme jamais

dans quelques heures
la nuit et lui
comme l'enfant qui efface l'instant
en fermant les yeux

Les contours de l'être s'estomperont
il surlignera le chemin du désert affectif

plus personne ne le touche
il voudrait être deux
il voudrait être ensemble

sa colère contenue va s'épuiser cette nuit
elle reviendra sûrement demain
fera face à l'indifférence

son besoin de tendresse
ira s'ajouter à son besoin de tendresse
jusqu'au dernier étage du ciel

juste une fois
il voulait être en paix
au fond de la mer des songes

il n'a plus d'âge

demain
comme une page déjà écrite
pendant qu'il dort
je vois son reflet d'hier
sur la vitre de la classe du directeur
comme un affront à l'autorité

hier à Montpellier
assis à l'intersection des portes vides
il traquait sur le visage des passants
le moindre sourire
le moindre regard

sortir un instant de l'indifférence

il écoutait ceux qui parlent sans le voir
ceux qui se lavent du froid et de la pluie

il portait sa fureur et sa peine
comme quelqu'un qui ne peut plus porter

un soir
il s'est couché contre la statue de Jaurès
il parlait à un confident qui ne le rejette pas

dormir contre quelqu'un
se blottir au chaud
s'endormir sur la pensée d'un ami

son chien protecteur est toujours là
par amour
par fidélité
il comprend quelque chose qui nous fait peur

hier
au pieds de la statue de Jaurès
le vagabond libérait sa poésie

aucune oreille ne l'entendait crier contre l'oubli

hier
premier jour des soldes
la procession des fourmis dévoreuses proliférait
sous les néons fluorescents

ravitailler la fourmilière
de la saison précédente à la saison suivante
la faim appelle sans faim

il a été expulsé de la place Jean Jaurès
il dérangeait les consommateurs
il gâchait le paysage

disparaître
n'être au monde
prendre un train pour nulle part

ici sous le préau
son souffle s'est apaisé
je pense à ses chaussures qui pensent
à ce qu'elles ont marché

tout ce qu'il pourra construire demain
parmi les corps déambulants
c'est une vérité propre
qui cherche le lieu de sa tombe

cet homme a une histoire mais
il n'a plus de murs pour accrocher ses souvenirs

son regard mélancolique
est assis à la même table que nous

depuis longtemps sans abri au cœur
il raconte tous les matins
les histoires les plus authentiques
qui le font rester debout
après la traversée de la nuit

je l'ai entendu déclamer à qui veut l'entendre
alors que ses mots prenaient tout l'espace

chacun a porté sa pierre
il n'y avait pas de division
Jérusalem était la base

chaque génération porte
les péchés de ses aïeux

qu'est-ce que je peux laver
du rien que je suis
du rien que je porte

chaque fois que vous vous détruisez
vous renaissez
c'est comme une espèce
comme un arbre
qui accueille l'intelligence


nos regards se sont croisés
il a aussitôt arrêté de dire

il y a avait une sorte de fil invisible
entre son regard et le mien
je ne pouvais plus m'échapper
il m'avait attrapée

j'avais envie d'aller m'asseoir à côté de lui
j'avais envie de lui dire
que j'étais émue de l'entendre

lui dire
que je n'ai pas oublié
lorsqu'il disait un an avant
dans le quartier de Figuerolles

il faut arroser le mots
pour faire pousser les hommes


je n'ai rien osé

je lui ai simplement souri
pour lui parler sans mot

la peur d'être happée
absorbée par sa situation
comme s'il était contagieux

la peur de ne pas être à la hauteur de son courage
la peur de ma maladresse
de mon ignorance

la peur d'apprendre
ce qu'il pourrait faire pour moi
plutôt que l'inverse

il ne tend pas la main
il tend un miroir
quelle image je ne veux pas voir

comment peut-il faire
celui qui veut fuir l'exclusion
pour communiquer
et soigner l'errance du cœur

dans ce coin de préau
le vagabond poète me fait penser
à un enfant privé de récré

le masque est tombé
l'homme épuisé s'est endormi

celui qui vit caché
dans un courant d'air de l'ombre
fait une pause dans son chant du livre
pour demain peut-être
ne plus vivre contre
mais avec

(...)

Extrait du poème L'homme qui passe de Rabia, long et beau poème de 102 pages, bien que le déclarer beau ne suffise pas. D'origine Kabyle née dans le Gard, elle vit à Montpellier.

©N&B Éditions - 2019



Ce message a été édité - le 14-06-2024 à 00:09 par Jim
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Assonance

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Voilà un bien beau poème, des perles lumineuses ici et là.

Le premier tiers du texte est tellement bon que j'ai tout lu avec plaisir.

Les images sont bien trouvées et illustrent comme elles doivent, cette histoire.

Puissent les nécessiteux trouver paix et réconfort en la vie.

Merci pour la lecture.



Ce message a été édité - le 15-06-2024 à 11:32 par Assonance