EXTRAIT DE MEDEE
de
SENEQUE (-4 ante JC, 65 post JC)
La pièce débute alors que Médée a appris avoir été flouée par Jason lequel en épouse une autre que celle qui a tout sacrifié pour qu'il conquiert la Toison d'Or.
Sénèque s'inspire ici d'Euripide ; il inspirera à son tour Corneille.
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ACTE I, scène 1 (entre Médée et sa nourrice)
MEDEE
Je suis morte !
J'ai entendu les chants du mariage.
Je n'arrive pas à le croire, non,
je n'arrive toujours pas à croire à un si grand malheur.
Jason a donc osé ?!
Après m'avoir enleveé à mon père,
à ma patrie, à mon royaume,
il a eu la cruauté de m'abandonner,
de me laisser seule sur une terre étrangère ?
Il a osé mépriser ce que j'ai fait pour lui
après m'avoir vu triompher, par le crime,
des flammes et des flots ?
Est-il à ce point convaincu
qu'en matière de monstruosité
j'ai épuisé toutes mes ressources?
Indécise, insensée, et l'esprit égaré,
je me laisse emporter de tous côtés.
Où pourrais-je trouver moyen de me venger ?
Si seulement Jason avait un frère !
Mais il a une épouse : c'est contre elle
qu'il me faut diriger mon poignard.
Cela suffit-il à me payer de mon malheur ?
(s'adressant à elle-même.)
Si les villes des Grecs, si les villes barbares
ont été témoins d'un forfait
que tes mains n'aient pas encore commis,
ce forfait, c'est maintenant qu'il faut t'y préparer.
Que tes crimes passés t'y exhortent,
qu'ils te reviennent tous à l'esprit :
le vol de la fameuse Toison
qui faisait la gloire de mon royaume,
le meurtre de mon petit frère
qui m'avait accompagnée
- moi, la vierge criminelle,
je l'ai mis en pièces avec mon épée,
j'ai jeté son cadavre à mon père,
j'ai éparpillé sur les flots
les morceaux de son corps -,
la mort du vieux Pélias, démembré,
mis à cuire dans un chaudron de bronze.
Que de victimes j'ai saignées à mort
- sans qu'aucun de ces crimes
m'ait été inspiré par la colère :
si j'ai tuée, si je me suis déchaînée,
c'est par amour.
(se ravisant)
Mais que pouvait faire Jason,
soumis comme il l'était
au pouvoir et à la loi d'autrui ?
(de nouveau menaçante)
Ne dis pas ça, oh, non, ne dis pas ça
- la douleur te renf folle !
Si c'est encore possible, que Jason vive
en restant mon mari, comme autrefois ;
si ce n'est plus possible,
qu'il reste en vie malgré tout,
et conserve, en mémoire de nous,
le souvenir de ce que j'ai fait pour lui.
(de nouveau menaçante)
Tout cela, c'est la faute de Créon,
qui abuse de son pouvoir
pour briser notre union,
pour arracher une mère à ses enfants,
et rompre un lien de fidélité que ces gages d'amour
avaient encore plus étroitement resserré.
Qu'il soit ma seule cible
et reçoive le châtiment qu'il mérite.
Je réduirai son palais en cendres.
Le noir tourbillon soulevé par les flammes
sera visible jusqu'au promontoire de Malée,
qui contraint les navires à faire de long détours.
LA NOURRICE
Tais-toi, je t'en suppie, et étouffe tes plaintes
dans le secret de ton cœur douloureux.
C'est lorsqu'on supporte les graves offenses
avec patience, constance et en silence,
que l'on parvient à rendre la pareille ;
c'est lorsqu'on dissimule sa colère
que l'on conserve son pouvoir de nuisance,
Mais lorsqu'on crie sa haine,
on perd tout moyen d'assouvir sa veangeance.
MEDEE
Légère est la douleur
qui peut rester prudente et se dissimuler.
Les grandes douleurs ne peuvent rester muettes !
On prend plaisir à riposter.
LA NOURRICE
Réprimes tes élans de fureur, mon enfant :
Même si tu restes silencieuse et tranquille,
ta vie ne tient qu'à un fil.
MEDEE
Le destin craint les braves ; les lâches, il les accable.
LA NOURRICE
On ne doit approuver le courage
que lorsqu'il y a lieu de le manifester.
MEDEE
Il y a toujours lieu de le faire !
LA NOURRICE
Il n'y a aucun espoir, et ta détresse est sans issue.
MEDEE
Même quand on ne peut rien espérer,
il ne faut désespérer de rien.
LA NOURRICE
La Colchide est bien loin ;
son époux a trahi ses serments ;
de toute la puissance que tu détenais autrefois,
il ne te reste rien.
MEDEE
Il me reste Médée.
En elle, tu peux voir
et la mer et la terre,
et le fer et le feu,
et les dieux et la foudre.
LA NOURRICE
Tu dois craindre le roi.
MEDEE
Roi, mon père l'était.
LA NOURRICE
Tu ne redoutes pas ses soldats ?
MEDEE
Non, quand bien même ils auraient surgi de la terre !
LA NOURRICE
Tu vas mourir.
MEDEE
C'est ce que je désire.
LA NOURRICE
Sauve-toi !
MEDEE
Je l'ai déjà fait une fois, et m'en suis repentie.
LA NOURRICE
Médée...
MEDEE
Je vais montrer qui est Médée !
LA NOURRICE
Tu es mère.
MEDEE
Vois pour quel genre d'homme je le suis devenue...
LA NOURRICE
Tu hésites à t'enfuir ?
MEDEE
Fuir, je le ferai, mais d'abord, je me vengerai.
LA NOURRICE
On te poursuivra, tu le paieras.
MEDEE
Peut-être trouverai-je moyen d'en réchapper.
LA NOURRICE
Tais-toi donc, insensée,
et désormais, épargne tes menaces,
modère tes ardeurs : il faut s'adapter à la situation.
MEDEE
Le destin peut m'ôter sa puissance ;
mon ardeur, impossible !
Mais j'entends grincer les portes du palais royal.
Qui va là ?
C'est Créon en personne, tout bouffi
de l'orgueil qu'il éprouve à régner sur les Grecs.
Bio de Sénèque :
https://fr.wikipedia.org/wiki/Sénèque