Il est minuit nous sommes le 12 juin 2022, Caroline est étendue sur le lit, le bras de son partenaire posé sur sa poitrine. Elle examine avec attention le plafond de cette chambre d'hôtel. Elle séjourne là depuis deux jours dans le cadre de son travail, elle est venue participer à un congrès de chimie des polymères à Lyon. Les hasards de la plateforme de réservation du CNRS ont jeté une dizaine de congressistes dans cet hôtel, dont Ludo qui partage son lit cette nuit.
Il vient de Strasbourg et elle de Dijon. Ils se sont plu instinctivement dès le premier bonjour poli à l'accueil du congrès. La forme d’un nez, un éclair dans les yeux, un ride creusée, une façon de bouger, sait-on jamais ce qui nous fait chavirer au fond. Ils se sont dragués pendant les conférences. Après le dîner de gala , ils ont marché dans la ville, un peu bu, beaucoup parlé et une fois sur le pas de la porte de la chambre d'hôtel de Caroline, ils se sont embrassés comme par erreur. Ou plutôt comme par convention, comme dans des films des années de leur jeunesse. Non qu’il soient vieux, juste un peu mûrs, 115 ans à eux deux.
Ils sont entrés dans la chambre puis ont fait l’amour par mégarde, vite, mal, sous les coups de butoir de l’horloge du clocher de l’église toute proche.
Caroline, les yeux toujours sur ce plafond blanc tacheté d'excrements de mouches, attend que Ludo s’endorme profondément. Quand elle juge que les ronflements sont suffisamment installés, elle se lève et va s'asseoir devant la fenêtre, nue. Elle regarde dehors, le clocher de l’église Saint Guglin, entouré de gargouilles représentant des chiens et des créatures mythiques. Une d’elles, une sorte de dragon, est dirigée droit vers la fenêtre de la chambre, elle semble observer, à l'affût. Avec son regard de pierre, sa bouche déformée et ses serres tordues, elle est magnifiquement affreuse. “revenons à nos moutons” pense Caroline et elle se concentre pour “finir le boulot”. Caroline a besoin de beaucoup d’attention pour prendre du plaisir et ce micro rapport avec ce presqu’inconnu ne l’a pas satisfaite alors elle “finit le boulot”, là devant ce clocher à gargouilles. La tête dans des souvenirs plus fastes, son corps jubile au premier coup de cloche. Encore cette cloche ! Souvent, des chansons déboulent sans crier gare dans la tête de Caroline , là c’est “les yeux d’un animal” qui surgit, une chanson étrange qui s’accorde assez bien avec la bête du clocher. Elle rejoint le lit et s’endort bien décidée à se debarrasser de Ludo-l’incompetent dès le lendemain.
Le réveil est un peu poisseux, les têtes sont grises de la veille. Ils descendent tous deux à la salle à manger pour le petit déjeuner. Ludo étale son beurre avec minutie sur sa tartine, il corrige l’épaisseur, en ajoute, aplani, tente la confiture puis, ayant épuisé toutes les possibilités de silence, se jette à l’eau : “je suis confus , hier soir, je n’ai pas été bon”. Caroline, tel un glaçon humain, l’assure que cela n’est pas grave. Elle espère ainsi faire battre en retraite l'énergumène. Le reste du repas est silencieux.
Ils remontent ensuite dans la chambre de Caroline, Ludo rassemble ses affaires et s'apprête à rejoindre sa chambre quand le clocher commence à sonner huit heures. Il sent alors des papillons de désir dans son ventre, se tourne vers Caroline, et la trouve désirable. Elle même, semble troublée. En un instant, les voilà de nouveau collés l’un à l’autre comme des lapins. Le huitième coup du clocher sonne l'apothéose de ce rapport, “apothéose” étant en l'occurrence un terme très surdimensionné. Ludo se réveille de cette transe à la fois déçu, honteux et malheureux d'avoir joué encore une fois si vite et si mal sans penser à elle, il file à l'anglaise dans sa chambre pour se doucher. Propre comme un sou neuf et beau comme un camion (comme disait sa grand-mère), il toque à la porte de Caroline pour partir avec elle jusqu'au palais de congrès où se déroule les conférences. Il est 8h56 quand elle ouvre la porte, elle finit son brossage de dents, enfile des bas et un tailleur rouge vif, très élégant. Fin prête à 9h00, heure du clocher, elle entend le premier et majestueux dooooong, et se sent perdue “ah, non ! pas encore !”. De nouveau aimantés, chauffés à blanc, les deux polyméristes, se regardent hagards, perdus, ils s’extraient avec la plus grande peine de cette chambre ensorcellée.
Ils remontent à présent l'avenue Finet, silencieux, soucieux. Enfin, Ludo émet l'hypothèse qui les hante tous les deux : “croyez vous que ce soit le son de cette cloche qui nous excite ? Je ne comprends pas ….”
Caroline se tait, elle non plus ne comprend pas. La matinée passe en conférence, ils ont tous les deux la tête ailleurs, dans ce mystère…
Vers 15h, Ludo décide de prendre les choses en mains, il réserve une chambre dans un hôtel loin de ce maudit clocher et entreprend de séduire à nouveau sa belle. Il veut lui montrer qu'il est un amant attentionné, délicat et qu' il peut la mener au plaisir. Il y tient par fierté de mâle, peut-être, mais surtout pour son plaisir à elle.
Il lui envoie des blagues par texto (il faut bien dire que les conférences ne sont pas toutes palpitantes même pour des spécialistes comme eux). Assis plus à gauche et un rang au-dessus d’elle dans l'amphithéâtre, il surveille les réactions de Caroline du coin de l'œil: elle rit, c'est encourageant. Femme qui rit , à moitié dans ton lit disait Coluche (à moins que ce ne soit Boujena? - il ne sait plus). Il poursuit par des petites attentions, flatte ses seins par de petits poèmes, l’enveloppe de petites douceurs, tisse sa toile.
La belle semble réceptive et entre dans le jeu, répond par quelques notes d'humour un brin grivoises.
Vient la fin de la journée de conférences, Ludo, ayant négocié habillement les flux de personnes, se trouve seul dans l' ascenseur avec Caroline et déploie son arme fatale : le baiser dans le cou. Caroline est debout au milieu de l'ascenseur. Ludo se place derrière elle et écartant la touffe de cheveux bruns, il dépose un baiser léger, enfantin presque furtif juste sous l’oreille de Caroline. La belle, troublée par le frisson qui parcourt sa colonne vertébrale, se dit que peut être ce petit bonhomme mérite qu’on lui accorde une seconde chance. Elle corrige aussitôt: non , ils méritent tous les deux une seconde chance !
Ils se joignent, pour le repas, à un groupe de collègues dans un petit restaurant breton au centre ville. Restés un moment sur le trottoir pour laisser filer les autres après le repas, ils osent enfin se toucher, un petit bécot sur les lèvres. Ludo propose: “si tu le veux bien, j’aimerais que nous passions la nuit ensemble et que nous repartions à zéro, le veux tu ?” Caroline a très envie d’accepter mais sa bouche reste scellée : les cloches ! ce sentiment désagréable de présence dans cette chambre d’hôtel, cette incompréhension la paralyse. Voyant qu’elle hésite, Ludo précise “j’ai loué une chambre, loin de toute église”. Un sourire libéré accompagne le “oui” massif de Caroline.
Voilà donc deux esprits scientifiques, cartésiens, analytiques fuyant l’influence invisible et irrationnelle d’un cocher et sa gargouille !
Arrivés dans la chambre, leurs mains s’accrochent et jouent un instant paume contre paume, leur langue se gouttent timidement d’abord puis plus ardemment. Par trois fois au cours de la nuit, ils font l’amour. La chambre s'emplit d’une odeur douceâtre. Ils sont comme saouls, alanguis et sombrent dans un coma amoureux. Au petit matin, ils se séparent, chacun rentre dans son université, chacun avec un goût étrange dans la bouche, une sensation de non fini et d’infini tout à la fois.
Et le clocher ? et les gargouilles ? me direz-vous, qu’en est-il ?
Et bien, faites-en vous-mêmes l'expérience : Saint Guglin à Lyon …