Salut !
Concernant tes premières réflexions, Pierre, je ne suis guère d'accord avec toi ; cet excellent poème de Verlaine, à mon avis tient d'une espèce de bouffonnerie, un remake pastiché - et bref - de l'"Art Poétique" que Boileau nous asséna jadis ; ce texte, à mon sens, recèle autant de vérités verlainiennes que d'inventions éhontées, et quand on y lit que "l'impair" serait plus musical, ou que la rime n'est qu'un hochet, je pense tout simplement qu'il galège, contrairement au précepte " De la musique avant toute chose" que sa poésie suit de près, ou à sa tirade sur la nécessaire imprécision sémantique, ouvrant le texte à la muse du lecteur ; couac île en soie, comme dirait Lau, réécoutons ce magnifique morceau de musique littéraire, dont les deux dernières quartes comptent parmi les plus beaux vers qu'il m'ait été donné d'écouter :
Art poétique
De la musique avant toute chose,
Et pour cela préfère l’Impair
Plus vague et plus soluble dans l’air,
Sans rien en lui qui pèse ou qui pose.
Il faut aussi que tu n’ailles point
Choisir tes mots sans quelque méprise :
Rien de plus cher que la chanson grise
Ou l’Indécis au Précis se joint.
C’est de beaux yeux derrière des voiles,
C’est le grand jour tremblant de midi ;
C’est par un ciel d’automne attiédi,
Le bleu fouillis des claires étoiles !
Car nous voulons la Nuance encor,
Pas la couleur, rien que la Nuance !
Oh ! la nuance seule fiance
Le rêve au rêve et la flûte au cor !
Fuis du plus loin la Pointe assassine,
L’Esprit cruel et le Rire impur,
Qui font pleurer les yeux de l’Azur,
Et tout cet ail de basse cuisine !
Prend l’éloquence et tords-lui son cou !
Tu feras bien, en train d’énergie,
De rendre un peu la Rime assagie.
Si l’on y veille, elle ira jusqu’où ?
Ô qui dira les torts de la Rime !
Quel enfant sourd ou quel nègre fou
Nous a forgé ce bijou d’un sou
Qui sonne creux et faux sous la lime ?
De la musique encore et toujours !
Que ton vers soit la chose envolée
Qu’on sent qui fuit d’une âme en allée
Vers d’autres cieux à d’autres amours.
Que ton vers soit la bonne aventure
Éparse au vent crispé du matin
Qui va fleurant la menthe et le thym…
Et tout le reste est littérature.
Paul Verlaine, Jadis et Naguère (1885)