Comment taire ?

Par : Jim
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Jim

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Sombres obscurités, j'adore vos abîmes,
J'adore les secrets de cette belle nuit
Dont vous avez couvert le sort qui nous conduit,
Et cache dans le sein d'une mer si profonde
Ces conseils, ces arrêts qui gouvernent le monde.

(Jean Rotrou – L'illustre amazone)


Comment taire ?


Je n'aime pas mon avenir et l'air qu'il a c'est un vieil homme
J'ai peur de lui de chaque ride sur son front sa bouche amère
Et ce tic à tout propos de se souvenir comme un voyeur
Trop familier J'ai peur de ses mains de sa bouche
Et ce qu'il dit qu'il ne dit pas mais que je sais
Qu'il sait Je n'aime pas mon avenir

Cette ombre devant moi

Je n'aime pas mon avenir Il est le gouffre
A mes pieds l'inévitable et j'ai beau j'aurais
Beau faire Il me faut bien le reconnaître Il me
Guette il m'attire il m'entraîne il m'
Étouffe Il est
Un feuillage autour de moi qui s'épaissit s'étoffe chaque jour
D'un jour qui fait d'un jour de plus plus profonde ma nuit plus
Lourd le poids du passé

Il me semble toujours qu'il joue aux cartes mon destin Pariant
Sur l'inavouable l'interdit l'oublié si bien
Que de lui je détourne les yeux dans la peur de me voir
Autre que mon regard Pareil pourtant j'en conviens
A moi-même à cet égarement surpris par les miroirs
A ce chuchotement trahi d'entre deux portes

Je le rencontre par angoisse à quelque
Détour de rue ou dans un lieu
De si violente lumière que c'est pire ténèbre
Il m'attend on dirait qu'il m'attend toujours au tournant
D'une phrase ou d'une foule et depuis
Quelque temps je tombe sur lui partout même
Où je ne fais que passer d'un mouvement d'humeur
Au coude des hasards Que me veut-il
Rien sans doute sinon
Me croiser

Revenir de ses pas dans mes pas reprendre
Une route perdue un sentier de lui-même
Expliquer les veines de ses mains l'affolement
De son cœur l'odeur de sa chair et devant lui
L'escalier qui descend marche à marche la nuit

Je n'aime pas mon avenir de cheval couronné
Le bruit de bête fourbue au bout du monde
L'achoppement des sabots d'ombre au loin
Les balbutiements du silence

Et toutes les portes fermées
Nulle brèche à l'enclos d'autrui
Qui rêve dans sa paille à l'abandon des heures
A mes naseaux remonte la buée au fond des paddocks
Je n'aime pas mon avenir sa brume ses embruns
Ah ce regard brouillé d'on ne sait quel présage

Ce train de banlieue en souffrance à l'entrée
D'une gare

Les paroles dont on entoure une fin d'année
Ou la fin d'un homme
Ce remue-ménage indiscret

(Louis Aragon - Théâtre/Roman – Gallimard - 1974)