La musique... C'est en moyenne six heures d'écoute par jour, surtout la nuit. Comme disait l'autre, sans elle, la vie serait insupportable. L'approche de la musique, comme la vie elle-même, est faite de paradoxes.
Je suis issu d'une famille de tout petis bourgeois commerçante, qui ne put (sut?) se dégager de la prégnance de belles familles, en raison d'un écart faible entre générations : à ma naissance, ma mère avait vingt ans, mon père pas encore dix-huit. Mes grands parents respectifs sont enfants de paysans pauvres, ouvriers agricoles, de l'Ariège du côté maternel, de l'Hérault pour l'autre. Je dois beaucoup à mon grand-père paternel. S'il jouait mal, n'ayant aucun sens du rythme, il jouait du trombone, du baryton, de la trompette. Adolescent, il avait avec des copains monté un orchestre pour faire danser son village, comme Trénet et Brassens le firent...
Mon père, son fils, disposait de facilités musicales. En Allemagne pendant l'occupation française post-guerre, alors qu'il était pré adolescent, la famille Hönner lui avait offert un piano Gaveau et tout un jeu d'harmonicas. D'oreilles et en autodidacte, il avait appris le piano, l'accordéon et l'harmonica. C'est là que l'on voit les limites culturelles et donc éducatives d'un milieu familial : il fut un diamant que personne ne dégrossit. Ma mère, de son côté, pour laquelle j'ai un amour inclassable, chantait fort bien, dotée d'une voix grave et puissante, tant du Piaf que du Mouloudji. Charles Dumont, qui était un des amis de la famille, lui avait proposé d'enregistrer. Mais cela n'entrait pas dans ses perspectives... Elle dessinne aussi fort bien et, bien que ne peignant pas est férue de peinture. Elle est l'archétype d'une femme (très) intelligente qui acquiert son indépendance durant la seconde moitié du siècle passé. Elle justifierait à elle seule l'écriture d'un roman. En trois mots, n'ayant pu faire d'études, elle accédera à l'expertise comptable puis, une fois à la retraite, entrera à l'université pour suivre des cours de cinéma – une de ses passions -, de psycho et de psychanalyse, pour se mettre à son compte en tant qu'analyste. A bientôt 91 ans, elle continue d'impressionner par son jugement, sa vivacité, sa curiosité tout azimuth, sa mémoire. Récemment opérée, pour se désennuyer, elle se récitait du Corneille, du Racine...
Jusqu'à l'âge de trois ans, je vécus avec mes parents et grands-parents paternels, puis de trois à sept avec mes grands parents paternels uniquement. J'ai donc entendu d'abord mon père jouer du piano, de l'accordéon et de l'harmonica. C'est avec cela en mémoire que je passais les quatre années suivantes avec mon grand-père en Algérie, à Constantine. Avant de me scolariser, il m'apprit à lire, écrire, compter, calculer, m'apportait des tas de BD, me racontait des histoires qu'il inventait, me commentait chaque soir un tableau du Louvre dans des bouquins que j'ai toujours, organisait des séances ciné dessins animés pour les gamins du voisinage, m'amenait au ciné même quand la séance était interdite aux enfants... C'est ainsi que je vis « le pont de la rivière Kwaï » quand il sortit. Et, bien sûr, chaque fois qu'il se rendait à un bal avec ma grand-mère, j'étais de la partie. Tandis que les robes des dames virevoltaient, je passais mon temps assis près de l'orchestre, des pupitres, à observer et écouter fox-trots, paso doble, tcha-tcha, tango, valse, etc. Et, bien sûr, ayant souvenir de mon père au piano, j'étais persuadé d'en savoir jouer... A la radio, il n'y a pas encore de TV, ma grand-mère écoutait Gloria Lasso, Maria Candido, Dalida, Miguel Amador, André Dassary, Luis Mariano, Georges Guétary, André Claveau, et j'en oublie... et Doris Day dont elle chantait le fameux « Que sera » titre de Hitchcock...Avant de revenir en France, mon grand-père avait commencé de m'apprendre le solfège et... l'arabe. Je ne doute pas que j'aurais assimilé cela si j'étais resté avec lui, tant il fut un pédagogue génial !
Une fois rentré en France, à Toulouse, force est de constater que je ne joue pas de piano, snif ! En raison du faible écart d'âge entre mon père et moi, j'hérite des enthousiasmes de son âge, en particulier le boogie woogie et le rock and roll avec Elvis Presley, Eddy Cochrane, Buddy Holly, Gene Vincent, Jerry Lee Lewis, Ray Charles, ce qui pour moi demeure le rock authentique... Et plutôt que sur Johnny, je flashe sur Vince Taylor. Cela dit, mon père ne se plantait pas quand un artiste nouveau pointait son nez, il aime Adamo, Brassens, Gainsbourg, Lenny Escudero, Félix Leclerc, Brel, Ferrat, Ferré, Polnareff, Nino Ferrer, et... les double six ! Une fois ado, même un peu avant, j'ai un faible pour les farceurs comme Henri Salvador, Marcel Amont, Guy Marchand. Je n'adhère ni aux Yéyé, ni aux Beattles et consorts. Par contre, le son Motown, oui ! Comme j'ai déjà entendu les blues avant que Rolling stones et autres Clapton ne les relookent, j'entre dans le blues et le blues rock. J'écoute « Salut les copains », je dois avoir neuf ans quand j'arbore mon tee-shirt à cette enseigne alors que « les chausettes noires » entonnent « Ô Daniella ! » que je fredonne... Je conmmence à trouver que les filles présentent de sympa panoplies d'elles-même. J'aime bien « les chats sauvages », j'ai toujours aimé les chats, normal ! Bref, tandis que je m'imbibe de Rythm & Blues, j'entre en Jazz grâce à Dave Brubeck, Elek Bacsik, dont les ondes déversent « Take Five ». Dès l'achat de ce 33T, je découvre les autres titres, et ce 33 reste un de mes vinyles de référence. Puis je tombe sur un viel enregistrement de Porgy and Bess, que quelqu'un a bienheureusement oublié là, de même que sur deux 45T, l'un de Georges Arvanitas, l'autre de Sammy Price. Ces deux là sont d'époque, j'y tiens ! Parallèlement, côté classique, terme fourre tout, mais je suis pour ce genre de classification large tant je les trouve généralement ridicules... il n'y a guère chez moi que des extraits, mais c'est fort bien car, j'ai douze ans, je tombe sur des Préludes de Liszt, coup de foudre ! Et, tandis que mon exploration du Jazz va bon train depuis l'adolescence, celle plus « sérieuse » démarre vraiment quand je trébuche sur le Requiem du chéri du bon dieu, puis sur ses opéras que mon grand-père maternel m'offrira quand il verra mon engouement pour ce punk d'avant l'heure que fut Mozart. A seize ans, grâce au film de Kubricks « l'odyssée de l'espace », irrémédiable et définitif chef d'oeuvre, je découvre Richard Strauss, car quand on a pris une gifle musicale, on tend l'autre joue. Conséquence de ce désir maso, on cherche de la nouveauté chez tous ces anciens qui ont oublié de vieillir ! Donc, on remonte l'échelle, le haricot du magicien, romantisme, classique, baroque et avant, depuis au moins Guillaume de Machaut … et le Grégorien. Et côté Jazz, depuis le Gospel, les chants de travail, le festif New Orleans, qui fusionnent en divers styles oscillant entre le populaire et dansant et le sophistiqué Be bop, j'ai du mal à estampiller entre grande et moins grande musique, ce serait oublier que les plus sophistiqués des compositeurs tant européens que Jazz s'appuient en permanence sur le populaire, danses norvégiennes, écossaises, roumaines, slaves, ou follia portugaise, etc. Il suffit de prendre un bout de la ficellle et de se laisser tirer par elle jusqu'à être pris dans la pelote. De même qu'il ne faudrait pas oublier que nombre de ces compositeurs, quels que soient les lieux et les siècles, étaient des fous de l'impro et de vertigineux virtuoses, et qu'il exsistait entre Liszt et Czerny, par exemple, des tournois comme entre Charly Parker et Coleman Hawkins. Ce serait oublier aussi l'ambition de ce pianiste de ragtime de composer de l'opéra, après avoir découvert la musique européenne, et dont il n'en reste qu'un superbe, Tremonisha de Scott Joplin. Duke Ellington aussi fut influencé par la musique européenne, en particuleir celle dite impressioniste.
Dans les années soixante, celles de mon adolescence, émergèrent ce que nous appelions alors « les grands groupes », à savoir les Who, Pink Floyd, Moody Blues, suivis qqs années plus tard par Led Zeppelin. Personne alors ne les désignait par le terme commercial de rock. Leut ambition était de sortir du format 45 T en proposant des « comcepts » 1 vinyle = 1 œuvre, bâtis sur des morceaux dépassant les 10 mn... La recherche mélodique, rythmique, mais aussi sons nouveaux, électroniques entre autres, était évidente, ainsi que la référence au classique, ces jeunes d'alors possédant souvent une très solide culture musicale dépassant de très loin ce à quoi les média tentaient de la réduire. En parallèle, il y eût des interprètes poètes comme Cat Stevens, Donovan, Bob Dylan, ce qu'on appelait le folk song avec The Mamma's and the Papa's, Peter Paul and Mary, et j'en oublie...
Pour ce qui est du distingo entre les styles, j'avoue que cela m'est devenu de plus en plus difficile, tant ces personnes sont... intelligentes, c'est à dire, curieuses, ouvertes, réceptrices et capables de mêler tout cela de façon originale. Jacques Loussier scandalise les puristes sclérosés en jazzifiant Bach, et d'autres. D'autres le suivront. Et qualifier Brad Meldhau ou Bill Evans de pianistes de Jazz révèle surtout l'impuissance de l'étiquetage. Mais il faudrait parler de l'invention du Scat, du saxophnone, de la batterie, de l'épanouissement de la guitare (j'ai un faible pour la Gibson...) depuis Charlie Christian et Django, jusqu'à Bireli Lagrene, Sylvai Luc et... Stevie Ray Vaughan, des pianites extraordinaires (Earl Hines, Art Tatum, etc.), de l'évolution de l'orgue, en particilier l'orgue Hammond B3, des chanteurs et chanteuses (mes trois graces : Ella, Billie et Sarah).
Quand j'étais en seconde, j'avais une copine dont le charme principal était son harmonium. je me déclarais afin de pouvoir poser mes menottes sur son clavier. Le fait de pouvoir prolonger les accords avec cet instrument permet d'effectuer des recherches avec la main libre. J'identifiais ainsi divers morceaux que je commençais à jouer. Mon frère cadet observait les conséquences de cet auto apprentissage quand chez nous je m'installais au piano. Ayant pigé la façon de faire, il se l'appropria et au bout de quelques années, il jouait d'oreille, en bon autodidcate, une floppée de morceaux entendus, et improvisait. Pour ma part, quittant Toulouse et donc le piano, je ne pus continuer mon exploration. Bien sûr, comme des tas d'ados, je gratouillais guitare et banjo.
Parallèlement à tout cela, je découvrais sur le tard, c'est à dire à vingt ans passés, le monde de l'opéra, m'enthousiasmais pour des interprètes parfois jugés anciens (déjà!) comme Callas, Tébaldi et Schwarzskopf, Stich-Randall, Berganza, Kathleen Ferrier, puis Kiri Te Kanawa, Jessie Normann, et la merveilleuse Renée Flemming ! Puis, il y a celles et ceux de mon âge, et les jeunots qui suivent, ça fait du monde, du beau monde ! Et je n'ai rien dit des mâles qui ne sont pas mal non plus, depuis les Mario del Monaco, à Villazôn en passant par Domingo, sans oublier les chefs d'orchestre, et certains intrumentistes, mon faible pour cette superbe brune au caractère bien trempé, Martha Argerich, la blonde aux loups (son élève) Hélène Grimaud, et la violoncelliste inclassable Jacqueline Dupré. Et Horowitz, et Rubinstein, et Glenn Gould, et Samson François, et Dino Lupati, et Lazare Bergman, et... et... tous les jeunots qui émergent ! Entrer en musique, c'est comme vouloir parcourir tous les océans à la nage, sans se noyer.
Il ne faudrait pas oublier le rôle du cinéma qui permet à tant de gens de découvrir des chefs d'oeuvre, de Kubricks pour Strauss et Beethoven, à Bizet, Verdi, et Mozart, et d'autres. Peu me chaut la vérité historique, ce n'est pas le propos, c'est d'offrir du voyage à partir d'un vaisseau spatial qui s'y prête idéalement, le reste n'étant qu'avis de pisse-froids désséchés.
Et il faudrait aussi parler de la place et du rôle des femmes dans la musique et son histoire, depuis l'antiquité... en passant par Hildgarde de Bingen jusqu'au sœurs Boulanger, en s'attardant sur Nanerl, la soeur de Wolfgang, Clara Schumann, et la sœur de Félix Mendelssohn, Fanny, et la première soprano noire, Marian Anderson, et l'extraordinaire Shirley Verret, surnommée la Callas noire, qui vient de mourir à 79 ans. En Jazz, outre les chanteuses évoquées et d'autres, de superbes instrumentistes, comme la pianiste Mary Lou Williams.
Et puis, comment passer à côté de tous les inter-croisements entre répertoires issus de cultures différentes. Sur ce plan là, les musiciens sont moins cons que le commun des mortels, surtout ceux qui se croient culturés et responsables de quelque chose de nécessairement indifini pour qu'ils en puissent traiter, nos impuissants des coucougnes encéphalliques !
Mais là, on entrerait dans le pitoyable domaine du grand guignol. Bref, il y a ceux qui bâtissent, et les parasites complexés.
Et puis, comment ne pas remarquer que toutes ces personnes, sans se départir d'une haute exigence, se prennent d'autant moins au sérieux qu'elles sont douées, à l'image de Auber, Rossini, Offenbach...
Heureusement, même à faible dose, il en naît chaque jour, surtout où on ne les attend pas.
Ce message a été édité - le 06-04-2022 à 20:26 par Jim