C'est une rue un peu à l'écart du centre ville sans en être vraiment éloignée.
Le quartier est peu visité. On lui prête une mauvaise réputation. Il est, dit-on peuplé de gens pour le moins inquiétants : matrones obèses houspillant des hordes d'enfants dépenaillés, jeunes au majeur toujours dressé, au vocabulaire fleuri, vieux en marcel et mules éculées...
A la frontière de ce quartier, les honnêtes gens s'aventurent pourtant. Mais juste à la frontière.
Ils savent y trouver un disquaire comme on n'en fait plus, chez lequel on peut s'isoler dans de petits box, écouteurs rivés aux oreilles, pour apprécier quelque trouvaille dûment signalée, l'air gourmand, par le tenancier des lieux.
Le passant se trouve tout ragaillardi par la musique diffusée généreusement à l'extérieur, sono festive oeuvrant. Et c'est le pas dansant qu'il poursuit son chemin, les narines sollicitées par d'irresistibles effluves de café. Le torréfacteur est là, trois boutiques plus loin. Le cuivre rutilant de ses machines, les tables et chaises bistrot, les ardoises indiquant les crus des grains, tout invite à la dégustation.
Mais l'inquiétante frontière incite à faire demi-tour.
Pourtant...
Animés par quelque esprit d'aventure, certains poursuivent leur chemin. Les matrones en ont le bec cloué, les jeunes essaient de quitter leur air de conspirateurs, et les vieux portent leur main à leur front en guise de bienvenue. Trois secondes après cette pause, les acteurs reprennent le cours normal de leurs activités. Avec la curiosité d'un chat découvrant un lieu inconnu, les audacieux explorateurs se laissent guider par une odeur indéfinissable. Et ils débouchent sur la rue évoquée plus haut.
C'est une véritable caverne d'Ali baba. Des étals foisonnant de denrées exotiques regorgent de produits aux senteurs puissantes. Celle qui domine, c'est celle de la morue sèche. Mais d'autres, plus délicates, flattent l'odorat. Toutes s'échappent de gros sacs de jute. Anis, cardamone, fénugrec, vanille, curry, origan, ras el anout...
Dattes en branche, pruneaux, fruits secs, confits et autres délices aiguisent l'appétit, et il n'est jusqu'à la vue de petits bocaux de confiture ambrée ou plus acidulée qui fait saliver. Lire leurs étiquettes fait partie du plaisir, la palme revenant à la confiture gratte-cul.
C'est une petite rue, un peu à l'écart du centre ville, sans en être vraiment éloignée.
Et les gens ne savent pas ce qu'ils perdent en l'évitant.
Seuls les petits futés y ont accès. Et c'est très bien comme ça.
Ce message a été édité - le 04-04-2022 à 18:11 par Miouz