Etrangement d'actualité...
Mais vous aussi, hommes qui faites justice, il vous faut être pleins de bon espoir à l'égard de la mort et ne considérer comme une vérité rien d'autre que ceci : qu'il n'est pas possible qu'il n'y ait aucun mal pour un homme de bien, ni pendant sa vie, ni une fois qu'il est mort ; que les Dieux ne se désintéressent pas non plus de ce qui le concerne proprement, que, pas davantage, ce qui est arrivé aujourd'hui pour ce qui me concerne n'est dû au hasard, mais la preuve qu'il était pour moi meilleur de mourir dès à présent et être libéré des choses de ce monde ! Voilà pourquoi aussi, à aucun moment le divin signal ne m'a détourné et pourquoi je ne suis pas, quant à moi, très fâché contre ceux dont les votes m'ont condamné, ni contre mes accusateurs.
Ce n'est pas dans cette pensée toutefois, ni qu'ils ont voté contre moi, ni qu'ils m'ont accusé, mais en croyant me causer un dommage. Cela, c'est quelque chose dont ils méritent d'être blâmés. A la vérité, tout ce que je leur demande, le voici : « Quand mes fils seront devenus grands, châtiez-les, vous, en leur infligeant exactement les mêmes souffrances que je vous infligeais, si, à votre avis, ils font passer le souci de leur fortune, ou de quoi que ce soit d'autre, avant celui de la vertu ; s'ils se croient quelque chose alors qu'ils ne sont rien, faites leur le reproche que je vous faisais : de ne pas avoir souci de ce qu'il faut, et, quand on ne vaut rien, de se croire quelque chose. Si vous faites cela, vous aurez fait envers moi des actes de justice, envers moi personnellement comme envers mes enfants ! »
Voilà pourtant que l'heure est déjà venue de nous en aller, moi pour mourir dans quelques temps, vous pour continuer à vivre ! Qui, de vous ou de moi, va vers le meilleur destin ? C'est pour tout le monde chose incertaine, sauf pour la Divinité !
Apologie de Socrate – Platon (Ed. : Idées / NRF / Gallimard – 1950)
Trad. : Léon Robin et M. J. Moreau
Ce message a été édité - le 16-03-2022 à 17:04 par Jim