Britannicus est un traité de politique, un art de la duplicité, du masque et de la parole, qui renvoie nos amateurs-producteurs de petites phrases à la candeur du club des cinq. Dans cette tragédie, le crime prophylactique est monnaie courante. Devant Racine, sa finesse et sa justesse, nos rhéteurs s'écrasent dès qu'ils l'ouvrent. La modération n'est qu'une vertu ordinaire quand elle ne se rencontre qu'avec des qualités ordinaires (préface adressée au duc de Chevreuse).
Mais puisqu'il s'agit de Néron, ne nous trompons pas :
Il y en a qui ont pris même le parti de Néron contre moi. Ils ont dit que je le faisais trop cruel. Pour moi, je croyais que le nom seul de Néron faisait entendre quelque chose de plus que cruel. Mais peut-être qu'ils raffinent sur son histoire, et veulent dire qu'il était honnête homme dans ses premières années. Il ne faut qu'avoir lu Tacite pour savoir que s'il a été quelque temps un bon empereur, il a toujours été un très méchant homme. (…)
D'autres ont dit, au contraire, que je l'avais fait trop bon. J'avoue que je ne m'étais pas formé l'idée d'un bon homme en la personne de Néron. Je l'ai toujours regardé comme un monstre. Mais c'est ici un monstre naissant. Il n'a pas encore mis le feu à Rome. Il n'a pas tué sa mère, sa femme, ses gouverneurs. A cela près, il me semble qu'il lui échappe assez de cruautés pour empêcher que personne ne le méconnaisse.
Prenons garde, en l'aimant, à ne pas trop lui ressembler, Sénèque lui cédera, ainsi que le gouverneur de Britannicus, Narcisse : Néron, dit Tacite, porta impatiemment la mort de Narcisse, parce que cet affranchi avait une conformité merveilleuse avec les vices du prince encore cachés.
Mais dépassons le cas d'un seul personnage – le cas particulier - , aussi signifiant soit-il, pour nous aventurer vers ce que les critiques, toujours sagaces, nous ouvrent sur la mise en scène des passions et des actions – l'universel, ou le global comme on dit.
Que faudrait-il faire pour contenter des juges si difficiles ? La chose serait aisée, pour peu qu'on voulût trahir le bon sens. Il ne faudrait que s'écarter du naturel pour se jeter dans l'extraordinaire. Au lieu d'une action simple, chargée de peu de matière, telle que doit être une action qui se passe en un seul jour, et qui s'avançant par degrés vers sa fin, n'est soutenue que par les intérêts, les sentiments et les passions des personnages, il faudrait remplir cette même action de quantités d'incidents qui ne se pourraient passer qu'en un mois, d'un grand nombre de jeux de théâtre, d'autant plus surprenants qu'ils seraient moins vraisemblables, d'une infinité de déclamations où l'on ferait dire aux acteurs tout le contraire de ce qu'ils devraient dire. Il faudrait, par exemple, représenter quelque héros ivre, qui se voudrait faire haïr de sa maîtresse de gaieté de cœur, un Lacédémonien grand parleur, un conquérant qui ne débiterait que des maximes d'amour, une femme qui donnerait des leçons de fierté à des conquérants. (…)
Nous devons sans cesse nous demander : « Que diraient Homère et Virgile, s'ils lisaient ces vers ? que dirait Sophocle, s'il voyait représenter cette scène ? » (…)
Il n'y a rien de plus naturel que de se défendre quand on se croit injustement attaqué. (…)
On me peut faire bien d'autres critiques, sur lesquelles je n'aurais d'autre parti à prendre que celui d'en profiter à l'avenir. Mais je plains fort le malheur d'un homme qui travaille pour le public. Ceux qui voient le mieux nos défauts sont ceux qui les dissimulent le plus volontiers. Ils nous pardonnent les endroits qui leur ont déplu, en faveur de ceux qui leur ont donné du plaisir. Il n'y a rien, au contraire, de plus injuste qu'un ignorant. Il croit toujours que l'admiration est le partage des gens qui ne savent rien.(première préface)
Le temps passe, et voici ce que dit alors Racine de celle de ses tragédies qu'il a le plus travaillée : les critiques se sont évanouies, la pièce est demeurée. (seconde préface)
Pourrais-je dire mieux et plus sans ajouter de la boue à ce filon aurifère ?
Ce message a été édité - le 21-01-2021 à 03:03 par Jim