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L'élégance du Jar (1)

Par : Jim

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Jim

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in Les contes d'huile chaude et d'eau bouillante,
de Alain Stuart-Maynard

«Mon cœur n'a jamais rêvé
d'habiter dans un cœur
qui ressemble à une maison meublée
où l'on vous loge à la nuit !»

- Céleste Mogador

«Je brave tout le feu, le fer et le ciel même !»
Carmen – Ludovic Halevy & Henri Meilhac

1 - Les poussins mènent la danse

Dans un de ces pays chauds, où tout n'est qu'or sable et poussière, fort peu éloigné de chez nous, vivaient, en Haute Cour, princes et princesses, à souvent la roture mêlés, desquels nous ne dirons rien tant cela le fut si nombreuses fois bien avant nous.
Dans la poussière même vibrionnait une toute autre Cour, dite la Basse.
Ce jour là, à la même heure que d'habitude, la chaleur était telle que même le sable siestounait (1). On n'aurait pas entendu une fourmi pousser sa boulette ! Mais ce détail climatique n'empêcha jamais les poussins de s'exprimer. Jouer, chicaner, moquer, rire et provoquer sont leur privilège !
Baissons-nous, même à plat ventre couchons-nous pour, les yeux empoussiérés, observer, au ras du sol, l'animation et tendre l'oreille aux chants de la Nature et de la jeunesse insouciante et joyeuse :

C'est nous les petits poussins
Qui picorons le jardin
La crête dodelinante
Zim boum boum tralalala

Et du soir jusqu'au matin
Nous coquelinons sans fin
La crête dodelinante
Zim boum boum tralalala



2 - Le maître des lieux

Dans ce milieu aristocratique, car tout milieu, qu'il soit de haute ou basse cour, possède son aristocratie, il était d'usage d'unir les maisonnées en mariant les enfants avant même parfois qu'ils ne fussent nés.
Ainsi cela se passa-t-il entre les familles de Belergot et Pafinaude, les Chanteclair et les Passetongrin. Belergot se souvenait de ce jour où, encore poussin, on lui avait présenté la photo de sa promise, laquelle ne l'avait pas emballé plus qu'il ne seyait, lui trouvant le regard un peu absent et l'ovale du visage un peu trop ovoïde : un œuf. Depuis, ils avaient grandi, chacun confirmant ce qu'il annonçait. Tenir ses promesses initiales, pour des dynastes, est déjà pas si mal. L'amitié et l'habitude régnaient en paix entre eux. Pafinaude buvait son charme. Mais elle est gentille, oui, elle est gentille, on pourrait même dire qu'elle est très gentille ! Belergot n'avait le temps de ne penser à rien, trop occupé qu'il était à se contempler dans les miroirs. Car il est beau, très beau, et cela lui sauterait mieux aux yeux s'il se débarrassait de tous ces colifichets, médailles et décorations familiales, dont il se pare. Dessous ce harnachement réside un jeune coq qui se croit beau, ignorant sa beauté réelle que tout ce fatras masque. Peut-être qu'un jour, Pafinaude la découvrira-t-elle pour leur plus grande surprise ?
Ce sont là certains privilèges d'appartenance à de vielles familles, d'en être héritiers.
Voici quelques générations, durant trente mois, les maisons des Chanteclair et des Passetongrin se firent la guerre, restée célèbre dans les annales claniques comme étant celle des deux épis, en raison des emblèmes respectifs de chacune de ces honorables familles : un épi jaune pour les Chanteclair, un épi vert pour les Passetongrin. Ce conflit se solda par la mort de Jobar III de Passetongrin lequel, de ce fait, laissa le titre à son adversaire, Barjo VII, qui fonda la dynastie des Chanteclair en épousant, pour garantir la paix entre les clans, Adélaïde, la fille de son rival, une aïeule de Pafinaude. Barjo VII, pour bien signifier sa volonté d'apaisement et d'unité de la Cour, adopta comme armoiries un épi mi-vert mi-jaune. Ces cousinages étroits, entretenus par la suite, expliquent sans doute la gentillesse bien connue de cette branche, raison pour laquelle la promise de Belergot est surnommée Pafinaude la Bonne.
A la grande et bonne surprise de tous, cette union, fondamentalement politique, se révéla heureuse, sans doute en raison, d'une part de la gentillesse d'Adélaïde, d'autre part de la clairvoyance de Barjo VII, dont le règne resta dans l'Histoire comme celui du Grand Coq Éclairé. Tout le temps que celui-ci dura, il œuvra pour le bien être de ses gens, déclarant qu'un peuple heureux n'offre aucune prise aux velléités bellicistes de ses gouvernants. Il admirait l'entreprise de ce grand monarque, le Grand Coq de toutes les Russies, Crochu le Terrible, mais se refusait à en adopter la méthode brutale, bien qu'il en reconnut l'efficacité et en approuva sa sentence : «  On ne fait pas de César sans casser des œufs ! »
Adélaïde et Barjo eurent de nombreux poussins, dont la plupart survécut aux affres de la naissance. Père, grand-père, arrière grand-père et même au-delà, il aimait sa descendance qu'il sut gâter sans la pourrir, lui permettant, en raison de son grand nombre et de sa propre longévité, de vivre heureuse et oisive, sans troubler le bon ordonnancement de son État. Dès leur naissance, il confia, à son ami et protégé le peintre Nicolas Lepiou, la création de sa célèbre galerie de portraits de ses dauphins et dauphines, parmi lesquels de futurs régnants, saisis sur le vif dès leur naissance, rassemblés et visités depuis par des millions de curieux, d’amateurs, de nostalgiques d'un temps plus rêvé que connu, dans la fameuse et réputée galerie des Œufs.

(1) Siestouner : faire la sieste doucement, sans heurt ni violence, afin de ne pas se fatiguer durant le repos.

... à suivre...https://lespoetes.net/forumvoirtopic.php?t=16901



Ce message a été édité - le 21-03-2022 à 14:20 par Jim

Posté à 18h13 le 16 juin 20

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