https://soundcloud.com/ann-cordonnier/marcel?fbclid=IwAR1zaK1yqL5u0xRLE-WzkzcPBPvw7nAojXH9Nj1XoaKQ6gY_zoJP6-vG9DY
A midi, on bouffe Marcel.
Je vous explique.
Je venais de poser mon fusil sur le coin de ma paillasse. Les pattes croisées sur son infortune, le bec replié sur son croupion, ce pauvre Marcel tout chaud, tout bouillant, les pattes croisées, tentait encore de résister à mon appétit. Je plaide coupable.
Je plongeai mon long couteau entre ses cuisses fermes de coq sportif posé sur un lit d’herbes de Provence détrempé de sa graisse couleur de châtaignes.
Deux jours auparavant, Marcel venait d’apprendre à ses dépens que la chair est faible quand l’objet de ses convoitises attise les sens. Les miens s’étaient envolés dans toutes les directions. Je ne résistai pas ! Ce pauvre Marcel, c’est de sa faute aussi ! Il ne lui eut pas fallu qu’il montât sur ses ergots, qu’à mon passage, il gonflât d’orgueil son jabot. Je ne plaide pas en ma faveur mais je veux que vous compreniez chers convives : son toison blanc était à ma vue une provocation à mes instincts. Marcel grattait après les vers, il s’osa même à chanter. C’était un artiste. Marcel battait de l’aile dans les airs. Marcel était un sportif. Il courrait dans la basse-cour. Il courrait après les poules. Marcel était un coquin.
N’allez pas croire que je sois jalouse, voyez ! Je partage mon repas dominical avec mes amis. J’assume cet homicide d’amour, je revendique cet acte de chair.
Enfin, j’écartèle sans remords la poitrine encore tendre de ce cher Marcel que la veille j’ai plumé, plume à plume jusqu’à la dernière que je dépense à vous décrire mon délicieux forfait.
***
Le poulailler était à l’ancienne. J’veux dire par là qu’on offrait à la volaille un gaillard de coq qui faisait la pluie et le beau temps sur son carré de fumier. On prélevait juste les œufs qu’il fallait, un œuf coque pour le petit et six autres pour la crème anglaise. Le fermier n’aimait pas les œufs mais il aimait les anglaises et les gâteries de fin de repas. Sa femme n’avait pas sa pareille pour fouetter les jaunes et battre les blancs et lui travaillait au noir pour un coup de rouge. Tout le monde y trouvait son compte et même le renard qui rôdait autour de l’enclos.
C’est dans une bassine de fer blanc garnie de paille de ce poulailler qu’il avait sorti le bec de sa coquille. Marcel était alors un poussin innocent suivant sa mère quand son père roula jusqu’à la mare comme un ballot de vieux chiffons. La place de chef était libre. Ses frères et sœurs de couvée disparaissaient l’un après l’autre. Marcel avait d’autres ambitions à l’époque que de finir dans mes bras. Mais le fermier me fit : « Je ne peux rien refuser aux dames. Vous avez de la chance, il me reste encore celui-là. Il est temps qu’il passe à la casserole ! Il commence à faire la loi dans ma basse-cour mais la moitié de mes poules sont ses sœurs et les autres vont finir au pot ». C’est ainsi que je croisai pour la première fois, l’œil rond de Marcel. « Il me le faut coute que coute ! » fis-je salivant à l’idée d’une peau dorée craquant sous ma langue. Marcel comprit que son heure était venu, il eut peur quand le fermier lui lia les pattes en l’air qu’il battit sans conviction de ses ailes. Ce fut la seconde fois que son œil rond plongeait dans mon regard humide. Aux derniers soubresauts de Marcel, son sang perlait déjà goutte à goutte dans un bol que j’emportai avec sa dépouille.
Et voilà, je ne fis rien pour sauver Marcel, j’avais trop envie de mordre dans ses filets, de saucer ses sucs, de sucer ses os honorant le courage de l’animal sacrifié. Quand j’ouvris la poubelle pour jeter le cou de Marcel, ce fut la troisième fois. L’œil crevé du brave Marcel me regardait.
– Vous reprendrez bien une part de brioche arrosée de crème anglaise ! proposai-je à la cantonade quand j’eus fini mon récit.
A ma table que du beau linge : un petit juge dégarni que j’avais invité par erreur, un amant de passage qui ne repasserait pas, un ami fidèle qui ne mangeait pas pendant trois jours avant de passer à table, enfin à la mienne, léchant son assiette jusqu’à user sa décoration fleurie et repartant sans jamais oublier d’emporter les restes. Quelques autres convives qui piquèrent du nez dans leur verre. Le petit juge s’osa même à préférer ma carafe d’eau au Mercurey, dix ans d’âge. J’en conclus qu’aucun n’aimait la crème anglaise sans avoir le courage de me l’avouer.
– Sinon, il me reste une aile et le bréchet de Marcel dans le four !
Décidemment, je fis choux blancs. Mes convives prirent congé aussi vite que s’ils fuyaient les flammes de l’enfer, que même ce vieux carnivore de notaire en oublia son chapeau à plumes.
Ce message a été édité - le 23-02-2020 à 19:03 par Ann