Le test

Par : Jim
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Jim

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- Il est moins cinq, d’accord ?
- Oui, répondit-elle en regardant sa montre au poignet.
- Nous sommes donc synchrones.
- Crois-tu que ça marchera ?
- Nous le verrons bien…
- Qui sait à part nous ?
- Personne.
- Personne au labo n’a rien vu ?
- Non, personne, j’ai été discret.
- Plusieurs mois, c’est dur que rien ne filtre ?
- Rien ! te dis-je, personne n’a rien vu, ni mes papiers dans le coffre, ni mes manips toutes faites durant la nuit.
- Es-tu sûr d’avoir bien maîtrisé le confinement ?
- Autant que possible… tu sais bien qu’aucune référence à ce genre de travaux n’a jusqu’ici était établie. Je dois donc me faire confiance.
- Il faut donc attendre…
- Oui, et cette fois-ci, à chacun son attente.
- La preuve sera là.
- Combien de temps déjà doit tenir le confinement des lasers ?
- Moins d’un milliardième de pico secondes.
- Juste assez pour que s’en fasse sentir l’effet ?
- Juste assez, pour qu’il s’amortisse avant de ne se propager trop loin.
- Jusqu’ici…
- Jusqu’ici !
- Et l’énergie confinée atteindra sa valeur critique ?
- Elle la dépassera juste assez pour que l’effet soit mesurable.
- Nos montres, toujours synchro ?

Mouvement du poignet.

- Oui, toujours.
- Le démarrage automatique était bien réglé à 22 heures ?
- Pile.
- Ça a donc commencé depuis 5 minutes.
- Et l’effet sera perceptible…
- … dans un quart d’heure maintenant.
- Les montres sont fiables ?
- Oui, je les ai faites moi-mêmes, calées sur la fréquence du rayonnement laser.
- Que va-t-il se passer…
- Tu sais bien, à 20, nous serons chacun sur nos chaises, à chaque bout de la pièce, et les 6 mètres 30 qui nous sépareront suffiront pour que nous observions le décalage temporel sur nos montres.
- Oui, j’ai beau savoir sur le papier… j’ai refais tes calculs mais, qu’en sera-t-il vraiment ?
- Arrivera ce qui a été prévu.
- Ou rien.
- Ou autre chose…
- C’est à dire ?
- T’inquiète, la vague passera et tout sera comme avant.
- Comment peux-tu être si sûr !
- Les calculs sont justes, tu le dis-toi même, alors, y’a qu’à attendre.
- Je sais, l’amortissement… c’est un équilibre stable… mais l’amplitude ?
- Elle est bornée, tu sais bien.
- Oui je sais, mais je ne peux m’empêcher d’être inquiète ; l’irrationnel en moi reprend le dessus.
- C’est humain, moi aussi je traque. Faut pas laisser bouffer la pensée par nos craintes primitives.
- Pensons à autre chose en attendant.
- C’est le mieux, puisqu’il faut attendre encore un peu.
- Café ?
- Café. Reste encore des cookies ?
- Tu les as pas tous bouffés, donc il en reste, morfale !
- Pas le temps d’un câlin…
- Faut savoir ce que tu veux, ta preuve ou le câlin !
- … après, on aura le temps.
- Tout le temps que tu voudras, promis, obsédé !
- On est deux.
- On rivalise en tout…
- Au labo
- Au lit
- Faudrait une piaule au labo…
- Est-ce bien utile ?
- Ce serait mieux que de s’en passer
- T’aimes plus les acrobaties ?
- Non, non, j’aime bien aussi me laisser faire.. ça m’aide à cogiter quand tu t’occupes de moi.
- Macho ! t’es pas le seul à avoir une cervelle, même si parfois, elle baisse sa garde…
- Baisser, baisser, t’es pas toujours bien placée pour en juger !
- Oh que si ! car non seulement moi aussi je pense, mais j’observe…
- Tu m’épies !
- Quand tu baisses ta garde, j’adore !
- Douée et s…
- L’heure ! tu deviens vulgaire.
- Vulgus, commun. Je suis commun ; j’aime être commun, de temps en temps…
- L’heure ! 20 à ma montre !
- Moi aussi, ç’est parti. Va t’asseoir.
- J’ai froid.
- C’est psy, et puis, mon coin est plus proche du labo que le tien.
- Ah ! c’est sensé me rassurer ?
- L’heure ? 21 pour moi.
- Un peu moins pour moi.
- De combien ?
- 17 secondes.
- Tu vois, ça marche !
- À 22, on regarde à nouveau ?
- Oui, toutes les minutes pendant une demi heure.
- Ben, c’est maintenant, 22 pour moi.
- Et 2 minutes de plus pour moi…
- Alors ?
- Un peu fort, faudra voir pourquoi.
- L’écart croîtra jusqu’à…
- … la moitié. 15 de croissance puis autant de décroissance.
- Je suis presqu’à 23, et toi ?
- …moi, vingt… ? y’a un truc qui va pas !
- Quoi ?
- Toujours à 22 ? elle s’est arrêté ! impossible, ça !
- …
- Non ! elle avance !
- Alors ?
- Elle indique 37 maintenant !
- Elle a la gigue ta montre !!! c’est pas encore 24 !
- Et là, elle est à 12 !
- Pardon !
- Oui, et toujours en avançant !
- Attends, montre moi !
- Non ! bouge pas ! reste assise ! on continue la manip, on va comprendre.
- Bien, moi, elle indique 25 maintenant, et toi ?
- …52 !
- Dis, macho de mon cœur, tu sais que t’as quelques cheveux blancs, j’avais pas remarqué.
- C’est le moment de voir çà ; j’ai pas de cheveux blancs.
- Si, si, les premiers, c’est mignon.
- J’les aurais vus ce matin, l’éclairage sans doute.
- Ben si, tu en as, tourne la tête un peu !
- Comme çà, ça t’amuse?
- Hé, pas mal !
- Pas mal ?
- Oui, plus que je n’avais remarqué, toute une mèche.
- L’heure !
- On a raté une minute, c’est 27 ;
- Et 44 pour moi…
- Pourquoi ma montre avance régulièrement et pas la tienne ?
- Mais ma montre avance régulièrement, et dans le bon sens, c’est ça que je ne pige pas !
- Attend, c’est absurde ce que tu dis. Si nos montres avancent régulièrement, comment tes indications peuvent-elles être aléatoires ?
- Parce qu’elles ne le sont pas !
- Tu sais que t’as la voix grave.
- J’ai toujours eu la voix grave.
- Je sais, mais elle est un peu plus basse, j’avais pas fait attention jusqu’ici.
- Je croyais que tu m’observais à mon insu…
- Les femmes sont des auditives, les hommes des visuels, et je te dis que ta voix s’aggrave, hi, hi !
- Ouais, restons dans le sujet, veux-tu !
- Je veux, je veux, mais inutile de chevroter en me le disant.
- Ah ! parce que je chevrote en plus ! c’est ma fête ce soir !
- C’est tous les jours ta fête avec moi… mais c’est fou comme tu ressembles à ton père, assis comme tu l’es…
- L’heure ! nom d’une pipe !
- Quel goût ! 28 et 13 secondes.
- Tu vois, on cause et on fait n’importe quoi ! Merde !
- Quoi !
- L’heure !
- Quoi l’heure, je te l’ai donnée !
- Non, pas l’heure ! les heures !
- Alors !
- Je faisais pas gaffe à la lecture de l’heure, concentré sur les minutes puisque la manip ne doit durer que 30 minutes !
- Oui, et alors…
- Il est 11 heures ! 11 heures 7 minutes ! ma montre a avancé de 12 heures 39 minutes par rapport à la tienne !
- Ça veut dire que…
- … l’intensité est plus forte que prévue !
- Bornée tu disais ?
- Tiens ! J’ai des taches sur les mains…
- Mais non, t’as une peau blanche et lisse de jeune pucelle.

Elle lève les yeux sur lui. Blêmit.

- Paul ! tes cheveux sont tout blanc !
- Tu rêves !
- Non ! et sur ton visage, des taches aussi… c’est pas possible, ta peau de bébé…
- J’ai… Aïe ! j’ai mal dans les mains, de l’arthrose déjà ?
- Pas à ton âge, t’en as jamais eu.
- Ça existe, l’arthrose précoce.
- Ce doit être une crampe ?
- C’est pas musculaire, c’est dans l’articulation.
- Et ta voix qui chevrote vraiment maintenant… plus les cheveux blancs, l’arthrose, les taches, et…
- … et quoi ? en plus ! t’as envie de changer de mec, et tu as choisi ce moment et cette façon pour me le dire !
- Hé ! tu déconnes, là ! t’as des rides ! c’est pas possible, ça !
- Ça suffit ! tu m’emmerdes !
- Regarde tes mains, elles sont tachées dis-tu !
- Oui, quelques taches, mais…
- …
- …
- Mais quoi ?
- J’ai la peau fripée, mes mains sont fripées !
- …
- la montre s’affole, et…
- … et ?

Il passe ses mains dans ses cheveux.

- Je perds mes cheveux…
- T’as toujours bouché la baignoire en te lavant la tête.
- Oui, mais pas en me passant la main dans les cheveux, regarde !

Elle se lève et s’approche de lui. Il se lève. Une douleur dans les reins le retient courbé.

- Reste où tu es ! gueule-t-il.
- Quoi ! dis, tu me parles pas…
- Tais-toi ! Fais ce que je te dis ! Assied-toi !

Sidérée, elle s’assied.
Il prend son carnet sur la table, regarde ses notes. Elles sont brouillées. Il lève ses yeux sur elle. Sa silhouette, seulement sa silhouette.

- J’ai compris, dit-il
- Oui, mais pas moi.
- Toi aussi, fais pas semblant.
- Je t’aime
- Et moi donc
- Je reste avec toi
- C’est pas… plus le moment.
- Que veux-tu dire ?
- On a réussi.
- Que veux-tu dire ?
- L’expérience a marché. Mais surtout ne t’approche pas.
- Pourquoi ?
- Ça va passer, la vague va passer…
- … et tout sera comme avant.
- Presque. Tu vois que tu as compris.
- Je voudrais être idiote !
- On n’aurait pas été ensemble alors.
- Ta gueule avec ton élitisme à la con !
- Je t’…

Les mots restent dans sa bouche. Il saisit le carnet, le stylo.

- Ne tremble pas comme ça ! Je ne veux pas !
- …

Son écriture, il ne reconnaît pas son écriture. Il écrit. Dessiner une lettre. Il avait oublié combien cela avait été si difficile, avant, est-ce déjà si lointain, le banc de l’école, l’encrier bourré de buvard, et ses premières lettres hésitantes.

- la demi heure est passée, l’expérience est finie.
- … pas …sûr…

Elle se lève. Il fait non de sa tête. De la main, il lui fait signe de s’asseoir. Son regard la foudroie et l’effraye. Un ordre qui s’éteint. Vaincue, elle s’assied. Il ne se ressemble plus. Qui est-il ? elle pleure. Elle ne sait pas pourquoi. Elle ne peut dire pourquoi. Elle ne sait dire ce qu’elle voit.

Respirer entre chaque lettre. Et retenir son souffle sur chacune, pour en avoir assez. Juste ce qu’il faut pour chaque lettre. Pas trop de mots, pour tenir la distance. Ne pas s’écrouler avant le fil d’arrivée. À ce souvenir de sprinter avec les potes de la fac, il sourit. Elle le voit sourire. Toujours ce rayonnement quand il sourit, chaque fois qu’il a trouvé une solution, la porte de sortie d’un problème que tous cherchaient, son triomphe d’enfant un peu vaniteux, heureux de pouvoir narguer les copains. Il a encore trouvé la porte de sortie, pense-t-elle, quand il s’écroule.

Elle crie, hurle, se précipite. Ramasse le carnet tombé avec lui.

- Détruis tout, j’aurais du plus t’aim…
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Cidroline

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Très bien!
Le dialogue se lit comme une stichomythie, de manière haletante...
Ce qui transparaît grâce au dialogue fait froid dans le dos. Les signes du vieillissement sont décrits au compte-goutte.
Une nouvelle de fiction qui se lit d'une traite...
Bravo pour la chute : à demi-mot, la mort est suggérée.
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Pierre

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merci pour "stichomythie" que je ne connaissais pas du tout...!
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Catriane

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Avec le temps va tout s'en va !
n'oublie pas bientôt on change l'heure ;)
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Cidroline

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Tu vois, Pierre, je t'apprends ce qu'est une "stichomythie", tu m'apprends ce qu'est un "regret"...Echange de bons procédés!
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Pierre

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ouais je suis pour les procédés.
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Evemarie

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Je me souviens avoir lu ce texte sur un des anciens forums.
Tu as bien fait de le porter à la connaissance des nouveaux poètes.
J'aime ce dialogue philosophique.
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Jim

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Oui, Cidroline, un jeu dialogué de réponses brèves, du tac au tac, mais pas en vers, raison pour laquelle tu dis "comme". C'est bien le rythme que par cela je voulais donner, qui correspond aux répliques que l'on se donne dans la conversation courante, sans tomber dans le néant à la Fogiel et consorts... Je voulais tester la difficulté à faire évoluer une histoire par le seul jeu du dialogue, sans commentaires ni descriptions. Imaginer cela sur des centaines de pages comme dans certains romans ou des scénarios permet de prendre conscience de la difficulté que maîtrisent les professionnels, les dialoguistes de théâtre en particuliers. Alors, avec plus de deux personnages... pas du tout trivial !
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Machajol

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Je decouvre, bravo, un texte haletant ....
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Jim

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Merci Macha pour ce petit coup de pouce !