De plus haut, les vents lugubres déchirent les destins. Des fragments de ciel tombent sur terre comme des écailles sèches. laissant filtrer, par les vides créés, de puissants rayons noirs.
Les écailles tranchent et lacèrent les monceaux accumulés. Rabotant égos et cathédrales. Une fumée au goût de soufre remonte du noyau terrestre, bouchant les horizons.
Le ciel cristallisé est une matière noble, révélatrice, outils et savoirs-faire sont nécessaires pour le refaçonner.
Comme il est en mouvement perpétuel, les fragments que je récolte viennent de tous les cieux - des savanes fourmillantes aux calottes polaires, du vieux passé au présent.
Dans mon bunker, sous la maison, j'en tapisse l'espace, reconstituant un ciel à l' instinct. Dans ma grotte souterraine, je dors parfois sous les étoiles, mais là, je puise dans sa mémoire, façonnant un puzzle à la chronologie aléatoire.
Je mélange mes fluides à la parcelle, faisant se matérialiser une déesse, un ange de beauté, de douceur, c'était avant sa lapidation. J'ai pu désinscrire à jamais le miroir ayant réfléchi son massacre, il sera gris et rien d'autre, et arrosera les roses du désert. Justice est rendue à cette innocente qui n'avait rien demandé, nous peignons ensemble des azurs plus dorés.
D'une autre fenêtre céleste, affleurent des arbres aux fruits gorgés de soleil, nous posant au bord d'une rivière, on s'en régale en riant. Le ciel vert opaline ne s'y reflétant pas, l'eau est transparence, deux truites bleutées sautent dans une poêle sur trépied, laissée par des trappeurs.
La chair délicate, devenue blanche. se détache et fond sur la langue.
Je ne rétablis plus les ciel, pour l'heure, on flotte avec la vie.
Dans ce petit chalet on restera sans compter. Le quinzième soir, un croissant de lune, brillant comme du miel, est à porté de main, cette fois il se reflète dans la rivière où les roches lisses deviennent incandescentes. Dans ses yeux je comprends qu'on aura un enfant, il nous emmènera au delà de tout.
Un jour, les rayons noirs disparaîtront à jamais, ils drainent tant d'âmes, raclent les parois de tunnels humides, elles sont épuisées de douleurs et d'injustices.
Ils font sombrer les collines dansantes et se perdre les rivières, creusant des abîmes qui ensevelissent le présent dans un passé cruel.
On a appris à distribuer le ciel comme on donne les cartes, remettant de la couleur jusqu'à l'hombre des croix.
Une petite fille me dit qu'elle ne veut plus avoir peur : - N'aies pas peur! Lui dis-je.
J'envoie des bribes de ciel, créant une plaine ondulée et fertile où elle retrouvera ses parents.
À cet homme ayant vécu trop d'années sur le béton rugueux, sans que personne ne prononce jamais
son nom, je redonne l'éclat initial à ses yeux, puis le sourire, et des amis qui l'attendent.
De plusieurs strates que je superpose, jaillissent des mers chaudes et poissonneuses, des rivières ondulantes retrouvent leurs lits.
Plus personne ne remplira des boyaux de sciure, ces guirlandes macabres à la table des besogneux. De carafes empilées naissent des oasis, en plein cœur du désert, la fontaine de jus de fruits frais étanche les soifs, jusqu'au sable orangé.
Les ciels de misères, ceux des sales guerres, des propres, des charniers, des enfants qui ont vu leurs parents humiliés, sont enfouis dans l'oubli, il en sortira de l'énergie pour éclairer les astres.
C'est ainsi que se reforme un ciel nouveau, lavé de ses pires souvenirs, où les bleus de l'âme se diluent vers le haut - où en bas, la main que l'on tend est désintéressée, et où celui qui n'avait rien accède à l'essentiel.
Notre enfant a grandi, il s'est fabriqué un univers à lui, un grand lac, une montagne dominante enneigée au sommet, une maison sur l'eau, une prairie fleurie, de grosses meules de foin, du coton, des troupeaux, des indiens, un amas de taules avec de vieux bidons rouillés, deux pompes à essence américaines des années 50, des boules d'herbes séchées, poussées par le vent comme dans les western...
Nous, on a choisi notre âge, on ne vieillira plus. Notre éden est en Corse, sa beauté brutale, sa féerie symphonique, son eau, réceptacle d'un ciel vivant, la regarder nous renvoie notre image telle qu'on la rêvait.
Dans les yeux se reflète l'azur, dans les cœurs soufflent des vents de liberté, même l'objet le plus insignifiant a un superbe éclat.
Ce monde est neuf, les fumées blanches n'élisent plus les papes, les bibliothèques sont à ciel ouvert.
Il nous appartient de tout réécrire.