Je ne comprends pas comment Pierre Lamy qui écrit des poèmes (souvent humoristiques) de qualité puisse rendre grâce aussi facilement à l'IA...L'IA qui se caractérise par un rythme régulier trop « propre » avec des strophes équilibrées où les rimes, voire les assonances, sont placées de manière très académiques avec des images « clichés », des oppositions genre « ombre/lumière » avec chaque mot où on l'attend statistiquement...Effets d'autant plus accentués que l'on demande à l'IA un style, par exemple, hugolien qui permet une emphase lyrique sans aspérités. Sans oublier les erreurs de prosodie multiples, sauf à ce qu'une main humaine vienne les corriger pour faire plus « vrai »...Avec la puissance actuelle de calcul de l'informatique, il est d'autant plus facile d'aller rechercher dans des textes déjà existants tous les éléments que j'ai cités précédemment et de les ordonner dans tel ou tel ordre et d'obtenir à chaque fois un texte certes agréable à lire à la première lecture, mais sur le fond emphatique et bien trop lisse. Et l'IA peut vous débiter à l'infini des alexandrins au kilomètre en adoptant tel ou tel style suivant les consignes données. Je reprendrai pour l'exemple le poème que Pierre a demandé à ChatGPT de générer en demandant à cette même IA d'écrire une suite différente de la première strophe dans un style hugolien :
Liberté, flambeau clair qu’aucun vent ne consume,
Tu marches dans la nuit comme un astre éclatant ;
Sous ton pas souverain l’ombre elle-même s’allume,
Et l’homme enfin se dresse en se reconnaissant.
Dans les cœurs asservis tu ranimes la flamme,
Tu brises les verrous forgés par la terreur ;
Et même au fond des nuits où chancelle l’âme,
Ton souffle impérieux relève la grandeur.
Tu parles sans un mot, mais ton cri nous enivre,
Il gronde dans le sang comme un vaste océan ;
Et l’être, à ton appel, ose enfin vouloir vivre,
Debout face au destin, lucide et conquérant.
Nul trône n’est assez pour contenir ta marche,
Nul sceptre ne saurait te réduire au silence ;
Tu franchis les remparts, tu renverses les arches,
Et fais plier le fer sous ta seule présence.
Ô force qui grandit au cœur de chaque lutte,
Tu nais du désespoir pour forger l’avenir ;
Et l’homme, en te suivant hors de la sombre chute,
Apprend à se connaître et choisit de tenir.
Vous pouvez comparer les deux « poèmes » : même structure, même rythme des phrases, même syntaxe, mêmes images clichés mais formulées à des endroits différents du poèmes, mots communs qui reviennent, même début de strophe finale avec un Ô de circonstance...
Même exercice avec Baudelaire en gardant la première strophe :
Liberté, flambeau clair qu’aucun vent ne consume,
Tu marches dans la nuit comme un astre éclatant ;
Sous ton pas souverain l’ombre elle-même s’allume,
Et l’homme enfin se dresse en se reconnaissant.
Mais ton feu n’est point pur — il mord et il enchaîne,
Il trouble les esprits d’un charme impérieux ;
Et l’âme, en t’embrassant, goûte une étrange peine
Où le mal se confond aux désirs glorieux.
Tu verses dans les sens un philtre insatiable,
Qui change en volupté la morsure du fer ;
Et l’homme, ivre de toi, superbe et misérable,
S’élève en frémissant au bord de son enfer.
Ô double enchanteresse ! ô lumière infernale !
Tu fais de chaque cœur un théâtre en feu ;
Où l’ange et le démon, en lutte fraternelle,
Se disputent l’encens d’un rêve audacieux.
Et pourtant, dans la nuit lourde où tout se résigne,
Ton éclat, fût-il noir, demeure un firmament ;
Car même en ses excès, ta splendeur nous désigne
L’abîme où l’homme apprend son propre jaillissement.
C'est ça l'IA, des textes bluffants mais qui sont plus des imitations lisses sans émotion de choses existantes que des créations humaines, parfois imparfaites, mais avec des aspérités et ruptures qui font transparaître des sentiments humains profonds et émouvants. Plus me plaît l'imparfait poème créé par l'homme ou la femme que le parfait poème généré par l'IA Tartempion ! Pour employer une métaphore culinaire, je dirais que l'IA est un plat dans lequel on a ajouté un ou plusieurs agents de sapidité (les fameux exhausteurs de goût) qui sur le moment donnent un goût agréable en bouche, mais qui par la suite deviennent vite lassants et rendent les plats répétitifs et sans âme...Plus un bon camembert pain beurre avec un verre de pinard qu'un plat de fast food bourré de parfums chimiques !
Juste pour conclure, s'il est vrai que l'IA sort naturellement des « poèmes » classiques en vers réguliers rimés (comme le dit Ombrefeuille), on peut lui demander également d'écrire en vers libres. Pour l'exemple, j'ai demandé à ChatGPT (encore lui le bougre !) de nous sortir un poème sur le thème du concours dans le style de Prévert. Voici l'opus :
La liberté
ce n’est pas un grand mot
qu’on accroche au mur
entre deux discours poussiéreux
c’est une fenêtre ouverte
quand la pièce manque d’air
c’est quelqu’un
qui dit non
et qui tremble un peu
mais qui le dit quand même
c’est une chaise renversée
dans une salle trop bien rangée
et des regards
qui n’osent pas encore suivre
la liberté
elle marche pieds nus
dans les rues interdites
elle rit trop fort
là où il faudrait se taire
elle ne demande pas la permission
elle ne remplit pas les formulaires
elle oublie les règles
et parfois
elle les réinvente
c’est une main tendue
pas pour supplier
mais pour entraîner
et ça commence comme ça
presque rien
un pas de côté
un mot de travers
et puis soudain
ça respire
et puis soudain
ça vit.
Comme aurait dit le regretté Desproges, étonnant, non ? Presque plus bluffant qu'en vers classiques !
Bonne lecture à toutes et tous, en espérant ne pas vous avoir embêtés. Et continuons à nous respecter les uns les autres...