La poésie sur internet
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Par : Pierre Lamy
Merci Miouz et Aviateur
"Ils ont un drapeau noir
En berne sur l'Espoir
Et la mélancolie
Pour traîner dans la vie
Des couteaux pour trancher
Le pain de l'Amitié
Et des armes rouillées
Pour ne pas oublier
Qu'y'en a pas un sur cent et qu' pourtant ils existent
Et qu'ils se tiennent bien bras dessus bras dessous
Joyeux et c'est pour ça qu'ils sont toujours debout
Les anarchistes"
L’assistance, chauffée à blanc, se dresse pour reprendre en chœur le dernier couplet. Plus ou moins justes, mais passionnées autant que tonitruantes, les voix s’éteignent bientôt sous l’orage des applaudissements. Qui finissent par cèder eux même à l’inévitable rappel.
Après s’être affairé quelques minutes en coulisses, Léo Ferré revient sur scène et lève les bras pour réclamer le silence. On vient de lui apprendre que les étudiants anarchistes ont investi le quartier latin et y ont érigé des barricades, sans que les flics ne réagissent. Les forces de l’ordre attendent en effet l’issue des négociations menées par une délégation des leaders de la manif dans le cabinet du préfet Grimaud.
Mais ce n’est que le calme avant la tempête. L’artiste sait trouver les mots pour inciter les volontaires à aller prêter main forte aux insurgés. Les plus jeunes se pressent illico vers la sortie. Une basse à la voix de stentor entonne le premier vers de « Thank you Satan ». Les têtes grises qui ont passé l’âge des bagarres de rue, reprennent en chœur et se lèvent à regret pour quitter la salle.
Quelques heures plus tôt, Isidore avait rejoint la place Denfert-Rochereau où se pressait la fine fleur de la contestation estudiantine : les trotskistes de toutes obédiences, les maoïstes, les situationnistes, les anarcho-communistes, les anarcho-syndicalistes, etc. Comme le répétait finement quelque humoriste amateur, il y régnait une ambiance d’enfer. La foule de plus en plus compacte reprenait en chœur des slogans souvent inventifs, parfois au ras du bitume, que diffusaient les mégaphones. De temps en temps un hymne révolutionnaire, la Jeune Garde ou l’Internationale, prenait le relais de la litanie.
Bras dessus-bras dessous, un peloton quasi-militaire remontait en marge le flot du cortège afin d’en occuper la queue.
Impeccables de discipline, ses membres trottinaient en cadence en scandant : « Che, che, Guevara, Ho, ho, Ho Chi minh ! ». Quelques premiers de la classe, vêtus comme des employés modèles, jouaient aux gardes rouges en agitant ce qu’ils considéraient comme un nouvel évangile : le fameux petit livre des pensées de Mao-tse-toung.
Lorsque la place fut pleine à craquer, « Dany le rouge », alias Cohn-Bendit, se saisit du mégaphone pour clamer le signal du départ et conclut sa brève allocution par un slogan pompé sur un de ces nombreux graffitis qui fleurissaient les murs de la capitale : « Cours camarade ! Le vieux monde est derrière toi ! ». Ses faits d’armes contre l’oppresseur, sa faconde et son culot l’avaient tout naturellement désigné comme général en chef.
En le qualifiant avec mépris d’ « anarchiste Allemand » et en l’invitant à rentrer dans son pays d’origine, le tribun communiste Georges Marchais lui avait offert ses lettres de noblesse. La presse de droite avait envenimé l’expression sous la forme de « Juif Allemand » et une manif en avait fait un slogan : « Nous sommes tous des juifs allemands ».
« Cours camarade ! Le vieux monde est derrière toi ! ». Electrisée par le lyrisme du mot d’ordre, la foule s’engouffra dans le boulevard Arago sous les applaudissement des badauds et des gens aux fenêtres. Il se trouva quelque poète pour voir dans le tintamaresque cortège, agémenté de banderoles et de drapeaux rouges ou noirs, un gigantesque boa constrictor.
Le pauvre Isidore y avait vainement cherché Josiane Hamelin. Décidément, il jouait de malchance : plus tôt dans l’après-midi, il avait appris que le concert de Léo Ferré se jouait à guichets fermés.
Heureusement, ses bonnes fées rectifièrent le tir. Lorsque le cortège passa devant la Mutualité, où était programmé le gala annuel du Groupe anarchiste Louise Michel, il put voir l’artiste en personne rayonner sur le trottoir et improviser de lyriques encouragements.
Notre chrononaute préféré eut surtout la divine surprise de croiser un spectateur qui, brûlant d’en découdre et prouvant ainsi qu’on peut avoir simultanément le cœur à l’extrême gauche et le sens du commerce, lui revendit son billet au prix fort.
Isidore quitta sans regret l’homérique déferlement pour rejoindre le fauteuil qui lui était désormais attribué. La première partie venait de s’achever. La vedette américaine, qui en l’occurrence était Néerlando-Bretonne, apparut sous un tonnerre d’applaudissements.
Le programme spécifiait qu’il s’agissait d’Anne Van der Love, annoncée comme Grand Prix de l’Académie de la chanson Française 1967. Un peu timide, la lauréate était une sorte de petite soeur celtique de Juliette Gréco. Elle en avait le charme et les longs cheveux bruns mais sous la frange qui débordait les sourcils, le regard était bleu.
«Ils ont au tréfonds de leurs yeux
Des chevaux blancs et des navires
Et puis des larmes au milieu
De leurs chansons ou de leurs rires.»
Sa voix pure était un cadeau du ciel.
Après quelques autres chansons, toutes empreintes de la même simplicité mélancolique, la chanteuse conclut par « Ballade en novembre », le tube qui lui avait valu le Grand Prix du disque.
« Qu'on me laisse à mes souvenirs,
Qu'on me laisse à mes amours mortes,
Il est temps de fermer la porte,
Il se fait temps d'aller dormir
Je n'étais pas toujours bien mise
J'avais les cheveux dans les yeux
Mais c'est ainsi qu'il m'avait prise,
Je crois bien qu'il m'aimait un peu
Il pleut
Sur le jardin, sur le rivage
Et si j'ai de l'eau dans les yeux
C'est qu'il me pleut
Sur le visage. »
Isidore, au comble de l’émotion, estima que ces seuls instants d’intense poésie justifiaient qu’il eut entrepris ce voyage dans le passé.
Ce message a été édité - le 03-04-2022 à 05:59 par Pierrelamy
Ce message a été édité - le 03-04-2022 à 06:45 par Pierrelamy
Posté à 05h57 le 03 avril 22
Isidore avait préparé son voyage en surfant sur Internet. Il savait donc comment évoluerait la manif du 10 mai 1968.
Au crépuscule, des négociations s’engageraient entre le rectorat et les représentants des étudiants. Suivies heure par heure par Alain Peyrefitte, le ministre de l'Education nationale, elles dureraient jusqu'à 1 h 55. Ordre serait donc donné aux milliers de policiers postés au Quartier latin de ne pas bouger.
Mauvaise pioche. Mettant à profit cette trêve inespérée, les plus politisés des manifestants édifieraient des barricades dignes des trois glorieuses de 1830. Le vénérable Quartier Latin prendrait des allures de camp retranché. Rue Gay Lussac, un immense chantier de travaux publics offrirait les outils et la matière première : parpaings, morceaux de palissade, sacs de ciment, rouleaux de fils de fer. Viendraient s'y ajouter pavés, poubelles, arbres abattus, poteaux de signalisation, voitures retournées… pour édifier ce qui deviendrait le fort Alamo de la révolte estudiantine.
Les forces de l'ordre recevraient enfin le feu vert à 2 heures du matin. 6255 policiers qui se languissaient d’en découdre, chargeraient comme un seul homme, pour se retrouver au coeur d'une véritable insurrection. Il y aurait autant de bruit et de fureur que dans les gigantesques combats des temps farouches. Epuisés, les émeutiers ne rendraient les armes qu’aux premières lueurs de l'aube.
Au petit matin, le spectacle serait saisissant: 125 voitures détériorées, 63 incendiées, des rues dévastées et dépavées comme après une scène de guerre, 247 policiers blessés, sans compter les manifestants. « Dont le nombre était impossible à déterminer, la plupart ne s'étant pas fait connaître », comme le signifierait le rapport de police. 469 personnes seraient interpellées. Dont la future universitaire Evelyne Pisier, le fantaisiste Patrick Topaloff, mais aussi Michel Vauzelle qui, plus tard, serait garde des Sceaux avant de présider la région PACA.
Bien que ceinture noire de judo, Isidore était d’un naturel pacifique et n’éprouvait aucune attirance pour le combat de rue. D’autant qu’il ne voyait pas trop où voulaient en venir les insurgés. Il estima donc que le plus sage était de retourner sans attendre au vingt-et-unième siècle.
Mais un superbe crépuscule, qui céderait bientôt la place à un clair de lune en fin de croissance, offrait à la scène des lumières grandioses. Il ne manquait plus que du Wagner pour tourner un film d’un romantisme échevelé. L’esthétisme et la curiosité l’emportèrent sur le bon sens. Les CRS ne devant charger qu’à 2 heures du matin, pourquoi ne pas participer, à son rythme, à l’édification des barricades ?
S’il était très habile à combiner les nanomatériaux, Isidore se montra particulièrement maladroit dans l’arrachage des pavés et le transport des éléments de palissade. Il se trouvait toujours un Gavroche monté en graine, pour le chambrer et le pousser au cul.
Alors qu’il trébuchait une fois de plus en portant deux mètres cinquante de poutrelle en béton armé, à cheval sur ses deux épaules, un petit rigolo qui le marquait à la culotte se crut obligé de faire un bon mot.
— Tu me fais penser à Jésus-Christ montant au calvaire, lança-t-il d’une voix gouailleuse.
Isidore se retourna pour lui servir une réponse appropriée. Ce faisant il en oublia la poutrelle dont une extémité heurta la tête du plaisantin. Le malheureux s’effondra sans un mot. Pendant que le maladroit tentait de se débarrasser de son fardeau, les émeutiers les plus proches se précipitèrent au secours de la victime qui paraissait évanouie.
— Il saigne de la tempe.
— Laisse-moi faire, je suis secouriste.
Joignant le geste à la parole le type saisit le poignet du blessé.
— Il est mort.
— Arrête, t’es pas marrant !
— Sans déconner. Son coeur ne bat plus.
— Merde, c’est Cohn-Bendit !!!
Isidore sentit le monde vaciller et s’effondra à son tour.
La nouvelle se répandit comme une traînée de poudre et dix minutes plus tard, la radio annonçait le décés accidentel de Dany le rouge.
Une ambulance stationnait déjà au verso de la barricade. Les brancardiers choisirent le point le moins infranchissable mais se refusèrent à emporter le corps avant d’avoir l’autorisation de la police. Trois flics en civil se pointèrent, recueillirent les témoignages et prirent les photos d’usage. La cause accidentelle ne faisait aucun doute et le meurtrier involontaire, qui se rétablissait doucement de sa syncope, suivit sans moufter les enquêteurs.
Les ambulanciers purent accomplir leur tâche et la dépouille de Dany le Rouge quitta le Quartier latin dans une cacophonie pimponesque. Dans la voiture qui le conduisait au commissariat, le pauvre Isidore était en loques. A son douloureux sentiment de culpabilité venait s’ajouter, plus horrible encore, celui d’avoir irrémédiablement modifié le cours de l’Histoire.
Il ne lui restait qu’une chose à faire : s’éclipser. Ce qu’il fit lorsqu’il fut dans le couloir d’attente du commissariat. Trois minutes d’obscurité plus tard, il retrouvait le calme du Jardin du Luxembourg à l’heure du déjeuner. Il se précipita à la brasserie le Petit Suisse, qui se trouvait à proximité. Le serveur qui lui apportait un demi bien mousseux fut un peu surpris de sa requête :
— Connaissez-vous Daniel Cohn-Bendit ?
Posté à 06h00 le 03 avril 22
C'est hallucinant. Cela tient du reportage si précis que l'on a l'impression de (re)vivre les évènements. Merci aussi pour l'évocation de la chanteuse.
Si on connait Dany ? Ben il est passé il y a peu à la télé !
Tu as pris des libertés avec l'histoire là .
En tout cas, chapeau.
Les épisodes sont longs mais se dégustent comme une récompense (quand on a passé une journée à s'emmerder.)
Posté à 18h11 le 03 avril 22
Merci Miouz
— Cohn Bendit ? Je le connais bien. Quand il est à Paris, il lui arrive de passer boire un sérieux et, selon l’heure, de commander une choucroute. Il est comme à la télé. Grande gueule mais sympa.
— Vous parlez bien du politicien qui a mené la liste écolo aux élections européennes ?
— Oui. Ou aux présidentielles. Vous savez, moi et la politique…
— Merci. Du coup ça me donne envie de me farcir une choucroute.
— Avec jarret ?
— Avec. Et vous me mettrez un sérieux.
Soulagé, Isidore n’en était pas moins perplexe. Deux heures plus tôt les flics avaient constaté le décès de Dany le Rouge et l’ambulance emporté sa dépouille. Aurait-il ressuscité avant d’arriver à la morgue ou sur la table du légiste ?
Sa choucroute terminée il appela son vieil ami, le Professeur Spinec.
— Bonjour Professeur. Isidore à l’appareil. Je reviens du 10 mai 68.
— Tu n’as pas du t’ennuyer. A l’époque je faisais mon service militaire à Papeete. J’ai donc suivi de loin les évènements. As-tu vécu la nuit des barricades ?
— Deux heures avant la charge des CRS, j’ai tué Cohn Bendit. Accidentellement, je vous rassure.
— Un demi-siècle plus tard il me semble pourtant avoir gardé bon pied bon oeil.
— Je suis au courant. Le garçon du Petit Suisse me l’a confirmé. Puis-je passer vous voir pour parler de tout ça ?
— Tu sais que tu es toujours le bienvenu.
— En attendant, pouvez-vous aller voir sur Internet si cet épisode est pris en compte dans l’histoire des évènements ?
— Je vais faire mieux. Je vais téléphoner à un vieux copain qui a participé au mouvement du 22 mars et à la nuit des barricades. Il est resté pote avec Cohn Bendit
— Merci Professeur. A tout de suite.
Un quart d’heure plus tard, il était rue des Vignoles.
— Isidore. J’ai une bonne nouvelle. Personne n’a tué Cohn Bendit. Mon vieux copain me l’a confirmé.
— Croyez-moi, Professeur. Je n’ai rien inventé. Les flics ont constaté le décés et une ambulance à emporté le corps.
— Rassure-toi Isidore, je ne mets pas ta parole en doute. Je crois seulement que les faits que tu viens de vivre se sont déroulés dans un Univers parallèle.
— Précisez.
— Depuis le début de tes voyages dans le passé je m’attendais à un évènement de nature à modifier l’Histoire. Certes, de moindre gravité. Tu aurais pu simplement engrosser Adélaïde, une patricienne ou une manifestante.
— Voyons Professeur, sourit le chrononaute.
— Tu connais le fameux postulat du Papillon énoncé par Bradbury. Comme tu étais un élément incongru, le moindre de tes gestes pouvait avoir des répercussions, en mal ou en bien. Ce qui est arrivé me rassure. Tes voyages ne se déroulaient pas dans le Passé, stricto sensu, mais sans doute dans le Présent d’un Univers parallèle que tu contribuais à construire. Tout ceci n’est bien entendu qu’une hypothèse.
— Qui rejoint celle des multivers et des trous noirs chers à Stephen Hawking.
— Pas précisément, mais c’est un peu l’idée.
Le professeur s’interrompit pour sortir deux verres et une bouteille de Glenfiddich.
— Il y a une seconde hypothèse. Tes voyages s’effectueraient bel et bien dans le Passé de notre Univers. Mais les modifications que tu pourrais y apporter s’effaceraient automatiquement lorsque tu le quittes.
— Ainsi Cohn Bendit serait ressuscité à la seconde même de mon départ ?
— Mieux que ça. Il n’aurait jamais reçu un coup de poutrelle dans la tempe et n’aurait jamais chambré un Isidore qui n’aurait jamais participé à l’édification des barricades.
— Cette seconde hypothèse me semble un peu fantaisiste, mais plus facile d’accès que celle de Stephen Hawking s’amusa Isidore.
— J’en ai deux autres.
— Je me languis de les entendre.
Le professeur prit le temps de s’offrir une lampée de son précieux breuvage.
— La troisième hypothèse relève du bon sens, cher à Monsieur Tout-le-monde. Tu n’aurais jamais vécu ces voyages, tu les auraient simplement rêvés.
— Rien que ça ? Certes, c’est une explication « de bon sens », mais elle n’est pas crédible. Dans le Présent, il ne se passe qu’une vingtaine de minutes entre mon départ et mon retour. Cela tient à la programmation de mon ordinateur de bord. Mes voyages dans le Passé durent bien plus longtemps. Surtout le premier qui s’est étiré sur cinq jours. Je n’ai pas pu le rêver en moins d’une demi-heure.
— Bien sûr que si. A mon âge, il m’arrive parfois de m’endormir cinq minutes devant la télévision. Et d’avoir la sensation que mon rêve a duré bien plus longtemps. C’est comme quand tu lis ou que tu regardes un film. Le temps de lecture ou de visionnage est bien inférieur à celui de l’histoire
— Ce n’est pas faux.
Le professeur saisit la bouteille et l’approcha du verre d’Isidore qui déclina l’offre d’un geste de la main.
— Je te sens décontenancé.
— On le serait à moins, vous venez de remettre en cause le fruit de dix ans de recherche.
— Sois cool Isidore. Il ne s’agit que d’une hypothèse. Il en reste une quatrième.
— Je brûle de la connaître.
— Connais-tu le Passe-Muraille ?
— Le bouquin de Marcel Aymé ?
— C’est ça.
— Je lis dans votre regard et je m’attends au pire.
— Sais-tu d’où venait ce don singulier qui permettait au brave Dutilleul de passer à travers les murs ?
— De l’imagination de l’écrivain ?
— Tout juste. Eh bien, je me demande si toi et moi ne sommes pas, nous aussi, les produits de l’imagination débridée d’un quelconque plumitif. Certes bien moins talentueux que Marcel Aymé mais tout aussi friand d’histoires capillotractées.
— Le plumitif en question, est un ami d’enfance à qui je confie mes notes. Il n’imagine rien. Il ne fait que mettre mes brouillons en bon français.
— Et si ce brave homme n’était lui-même qu’un personnage créé de toute pièce ? s’esclaffa le Professeur.
— Et si on mettait Paris en bouteille et les cachalots dans des boîtes d’allumettes ?
— Je vois que tu as une bonne culture cinématographique.
— Vous de même. C’est quand même assez flippant cette quatrième hypothèse.
Un ange passa rue des Vignoles
— Professeur, après réflexion, je vous accompagnerais volontiers pour ce second Glenfiddich.
— Ca nous donnera le temps de réfléchir à une cinquième hypothèse.
Posté à 06h06 le 04 avril 22
Isidore était rentré chez lui vers seize heures, avait pris une douche et s’était couché pour une petite sieste.
Des élucubrations du Professeur Spinec, il avait surtout retenu que le cas du citoyen Cohn Bendit, décédé accidentellement le soir du 10 mai 1968, mais pétant la forme un demi-siècle plus tard, ne valait pas qu'on s'y attarde et qu'il convenait de réfléchir à une autre destination.
Mais auparavant, après toutes ces émotions et tous ces va-et-vient dans les couloirs du temps, une bonne semaine de lâcher-prise ne serait pas superflue. Isidore la mit à profit pour encore améliorer son chronoscaphe. Il le dota d’une commande vocale et de la possibilité de changer d’époque en cours de voyage. Pour faire bonne mesure, il inventa un chargeur de batterie exploitant ses changements de position et sa chaleur corporelle.
Ce faisant, il avait mis sous le boisseau l’énigme posée par le mort-vivant Daniel Cohn Bendit. Alors qu’il se prélassait dans sa baignoire, une idée que n’aurait pas désavouée Archimède, lui vint inopinément à l’esprit.
Dany le Rouge serait bien décédé accidentellement au soir du 10 mai 1968, mais les conséquences de cet évènement sur le cours de l’Histoire ne se propageraient qu’au fil du temps. Un demi-siècle plus tard, elles auraient certes rejoint le début du 21ème siècle, mais l’agitateur appartiendrait depuis belle lurette au Passé. Le Présent, fort de ses cinquante ans d’avance caracolerait déjà dans le dernier tiers du vingt-et-unième siècle.
Pour vérifier cette cinquième hypothèse — qui remettait en cause le postulat du papillon du Jurassique — pourquoi ne pas retourner en l’an de grâce 1874, qu’il avait prématurément quitté en fin d’après-midi du 9 juin ? Il avait conservé sa vêture de l’époque. Il lui suffisait de passer chez un numismate afin de compléter son pécule.
Après les Buttes-Chaumont et le Jardin du Luxembourg, il choisit de partir et d’arriver au Jardin de Bagatelle. Devant la pagode, il prononça distinctement : « 9 juin 1874 à 17 heures ».
Après dix minutes d’obscurité totale et de blizzard dans les oreilles, il se retrouva face au même édifice. Les vêtements des promeneurs ne laissaient aucun doute. Il était plus que probable qu’il ait atteint son objectif.
Le lecteur attentif se souvient peut-être que, le 7 juin 1874, lors d’une reprise de la « Belle Hélène » au Théâtre des variétés, il avait rencontré la non moins belle Adélaïde et qu’il l’avait connue bibliquement et longuement après le coucher du soleil.
Charmée par ses belles manières, la finesse de son esprit et son élégance au déduit, elle lui avait proposé le gîte et le couvert. Si sa cinquième hypothèse était pertinente, Isidore devait pouvoir reprendre cette Idylle à l’instant où il l’avait interrompue.
Le domicile de la jeune veuve ne se trouvait qu’à quelques encablures du Parc de Bagatelle, qu’il avait choisi à dessein. Il s’y rendit donc pedibus cum jambis.
— Bonsoir, Monsieur Isidore. Vous avez passé un bon après-midi ? Madame vient de rentrer à l’instant.
Ce message a été édité - le 04-04-2022 à 06:16 par Pierrelamy
Posté à 06h14 le 04 avril 22
— Bonsoir Isidore. C’était ma journée de rendez-vous. Je suis vannée. J’espère que je ne t’ai pas trop manqué.
— Bonsoir Adélaïde. J’étais aussi très occupé. Je suis allé à l’usine acheter des piles Leclanché pour mes expériences. J’ai fait quelques montages et l’après-midi j’ai écumé le Quartier Latin. Tu n’imagines pas la joie que j’ai de te revoir.
— Chante, beau merle. Je ne suis pas née de la dernière averse, gloussa la jolie veuve.
Isidore savourait in petto l’extravagance de la situation. Pendant qu’Adélaïde prenait le thé dans son petit univers, il passait quelques jours dans la Rome antique, mettait au point les chronoscaphes 2 et 3, manifestait en mai 68 et provoquait le décès accidentel de Daniel Cohn Bendit. Cela faisait donc quatre mois et des poussières qu’il n’avait pas mis le pied dans son superbe logis. Mais l’ordinateur du chronoscaphe les avait réduits à un peu plus d’une heure.
Ces considérations le mirent de belle humeur et il fit un sort au succulent dîner mitonné par la fidèle Stéphanie. Puis, sans attendre la tombée du jour, Isidore honora la maîtresse de maison. Il y mit toute l’ardeur d’un navigateur solitaire qui vient de boucler le Tour du Globe en cent vingt cinq jours de mer.
Le lendemain, laissant sa bienfaitrice à ses rêveries, il s’offrit une marche rapide au Parc de Bagatelle.
Né le jour du solstice, il adorait ce mois de juin où l’aube pointe de très bonne heure et où le crépuscule n’en finit pas. Quelques messieurs en tenue de gymnastique trottinaient dans les allées.
Isidore les aurait bien imité, mais en tenue de ville il n’aurait pas manqué d’attirer les sourires moqueurs. Il consacra donc le reste de la matinée à déambuler dans les beaux quartiers de Paris.
Il venait de vérifier la cinquième hypothèse et brûlait d’en faire part au Professeur Spinec.
Une heure plus tard, après avoir emprunté ces couloirs du temps qui lui étaient devenus coutumiers, il prenait le thé en sa compagnie.
Après avoir refait les Mondes parallèles avec son mentor, il m’invita pour dîner à « L’homme tranquille » afin de remettre à l’homme-plume que je suis, l’USB de ses dernières notes. Dans le contexte, l’enseigne du restau n’était pas sans saveur.
Posté à 06h20 le 04 avril 22
Ainsi s'achève la saison 1 des aventures d'Isidore.
Y aura-t-il une saison 2 ?
L'avenir le dira. Mais comme au cinoche et dans la littérature, il faudra de nombreux mois pour que l'affaire s'échaffaude.
Posté à 06h27 le 04 avril 22
Génial.
Les lecteurs demandent une saison 2, évidemment!
- Un interview de Socrate?
- La participation (en retrait) à une bataille fameuse?
- Ou bien Isidore invitera-t-il le narrateur à voyager avec lui pour un récit émerveillé à la première personne?
Vivement la suite
Posté à 07h01 le 04 avril 22
Un fameux feuilletonniste ne se refuse jamais très longtemps au "à suivre..." réclamé par ses lecteurs assidus, à la limite du fanatisme !
Ce message a été édité - le 04-04-2022 à 08:27 par Jim
Posté à 08h26 le 04 avril 22
Ces histoires de Présent dans un univers parallèle m'ont quelque peu déstabilisée.
C'est fort !
Prête bien entendu à me laisser balloter dans le temps avec Isidore, dans ses futurs voyages.
Posté à 10h22 le 04 avril 22
Je reviens sur les lieux. Il n'y a pas à dire, c'était addictif, la lecture quotidienne.
Et maintenant, qu'allons-nous foire ?
Posté à 10h39 le 05 avril 22
Merci Miouz, Aviateur et Jim.
à bientôt 81 ans il me faut du temps pour recharger mes batteries, d'autant que je suis atteint de capillarité manuelle double.
Pour ma toubib, je n'en viendrai à bout que par le repos.
Posté à 10h51 le 05 avril 22
en tous les cas vous avez du répondant et vos batteries ne semblent nullement à plat...
comme ce héro vous semblez avoir eu plusieurs vies ou pas mal de vécu pour être aussi précis dans vos récits
félicitations puissiez-vous encore nous charmer longtemps par vis vivacité d'esprit et cet humour bien d'iode
Posté à 16h31 le 05 avril 22
En tout cas, merci pour ce partage.
Ce message a été édité - le 07-04-2022 à 12:46 par Miouz
Posté à 16h47 le 05 avril 22
Merci Miouz et Kerdrel
Au saut du lit, après avoir satisfait mes impératifs organiques, mon premier réflexe est de consulter ma messagerie. Ce matin j’y ai trouvé cet email d’Isidore :
— Ça te botterait de faire en tour en chronoscaphe ?
Si ça me botterait ? Un peu mon neveu. Depuis le début je ne cesse d’y songer. Dans mon gîte ou ailleurs.
J’appelle illico mon vieux pote pour une visio. Il devait lui aussi consulter sa messagerie car, instantanément, sa tronche apparait sur l’écran.
— Salut Isidore. Je viens de lire ton mail. Bien sûr que ça me botterait une virée en chronoscaphe. J’en crève d’envie. Mais je crains fort de faire une gaffe et de rester à tout jamais dans une autre époque.
— Je comprends. Mais on peut le faire en tandem, comme pour un baptême de parapente ou de parachute.
— Génial ! On part où et quand ?
— Quand ? Dès que j’aurai mis au point un second exemplaire et que je l’aurai connecté à l’original pour qu’on puisse rester en contact. Où ? Pour l’instant je n’en ai pas la moindre idée.
— Moi, j’en ai des masses, mais ça revient au même.
— Trouve m’en une aussi bonne que celle d’aller visiter Rome sous César et je suis preneur.
— Parfois, je me demande ce qui ce serait passé si comme toi, j’avais rencontré Mercurocrom.
— Si tu es vraiment sa réincarnation, l’un de vous deux aurait phagocyté l’autre. Du point de vue scientifique j’aurais bien aimé étudier la chose.
— Tu me fous les boules.
— Maintenant si la métempsychose n’est qu’une fumisterie, il ne se passera rien.
— Je ne veux pas prendre le risque.
— Dommage, tu perds l’occasion de faire avancer les sciences occultes.
— C’est çà, oui…
— Réfléchis-y. À plus !
Depuis qu’Isidore m’avait chargé de mettre ses notes en bon français, je me languissais de l’accompagner dans ses aventures. D’être en quelque sorte le Passepartout de cet émule de Philéas Phog.
Non seulement il me le proposait, mais en prime, il me déléguait le choix de notre destination.
J’ai tout de suite pensé qu’après Vitruve, il aimerait peut-être rencontrer celui qui l’immortalisa ? Léonard de Vinci himself. Non pas en tant que peintre, mais en qualité d’ingénieur. En Touraine de préférence, afin de profiter par la même occase des délices de la cour de François 1er
Maintenant, il n’était pas exclu que sa virée en mai 68 lui ait donné le goût de l’adrénaline. Auquel cas il pourrait s’en offrir un max entre 1789 et 1794. En évitant bien sûr d’y perdre la tête.
— Mon petit doigt me dit que tu t’es fait guillotiner dans une vie antérieure, estima-t-il lorsque je lui fis part de mon idée sur FaceTime.
— Ce n’est pas impossible, mais je n’en ai nulle souvenance. Il faudra que je consulte ma thérapeute préférée.
— En tout cas, c’est une fière idée. J’aimerai bien faire causette avec Olympe de Gouges.
— Et plus si affinités comme en 1868 avec Adélaïde ?
— On ne peut exclure aucune éventualité, mais dans mon idée, ce serait plutôt en tout bien tout honneur.
— Perso, j’aurai plutôt pensé à Danton ou Robespierre.
— Ils avaient les mêmes objectifs. Mais elle voulait qu’on y parvienne par la voie démocratique et l’a fait savoir sur une affiche intitulée « les trois urnes ». Du coup ces belles âmes l’on guillotinée.
— Les saligauds !!!
— Ils ont trouvé plus saligaud qu’eux et ont connu la lame de la veuve à leur tour.
— C’est ce qu’on appelle la justice immanente.
— Vendu. Je vais potasser la biographie de la belle et courageuse Olympe pour choisir la meilleure date pour atterrir dans son siècle.
Ce message a été édité - le 08-04-2022 à 12:21 par Pierrelamy
Posté à 11h24 le 08 avril 22
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