La poésie sur internet
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Par : Pierre Lamy
Je ne peux que répéter ce que je dis chaque fois : c'est passionnant.
Ce message a été édité - le 30-03-2022 à 15:56 par Miouz
Posté à 13h02 le 30 mars 22
moi j'attends toujours plusieurs épisodes pour savoureux mieux encore
Posté à 15h42 le 30 mars 22
Merci Miouz et Kerdrel
Un graveur anonyme de l’an de grâce 1654 prêtait à Vitruve les traits d’une sorte d’ecclesiastique barbu. Isidore pût constater qu’à la pilosité près, l’artiste n’était pas trop loin de la vérité. L’illustre ingénieur lui rappelait ce prof « sévère mais juste » dessiné par Gotlib dans la Rubrique-à-brac.
Chargé de mettre en oeuvre les grands travaux de l’Etat, l’architecte-en-chef avait convoqué Titus et la crème de ses concurrents, pour leur soumettre un projet de temple à Cupidon. L’époux de Fausta avait invité Isidore à l’accompagner. A l’issue des palabres il approcha le Maître.
— Vitruve, permets-moi de te présenter Isidore, dont je t’ai déjà parlé.
— Ainsi, voici celui qui veut confier à Éole la bonne marche des moulins, fit le Grand Homme en dévisageant le chercheur d’un oeil ironique.
— Éole souffle en tout lieu. Et plus encore sur le littoral, sur les plateaux ou au sommet des collines. Là où sa course n’est pas gênée par la végétation, mais où l’absence d’eaux vives ne permet pas de faire fonctionner des moulins à eau.
— Vu sous cet angle le projet ne manque pas d’intérêt, mais je vois mal les roues des moulins tourner sous la force du vent.
— C’est bien pour cela que je cherche un nouveau procédé.
— Puisse le dieu du vent t’inspirer dans tes recherches.
Il eut été facile d’exhiber à cet instant un petit moulin, qu’il avait bricolé dans son cubiculum et qui tournait à toute vitesse lorsqu’on l’exposait face à la brise. Au dernier moment, pour ne pas céder à la tentation d’épater Vitruve, Isidore avait décidé de le laisser dans son coffre mural.
A son retour du Paris de 1874, il avait lu « Un coup de tonnerre » de Ray Bradbury, que lui avait prêté le professeur Spinec. Un voyageur du temps y écrase un papillon à l’Ére Jurassique et cette négligence entraîne des conséquences dramatiques 60 millions d'années plus tard.
Si d’écraser un simple lépidoptère pouvait dérégler à ce point le cours de l’Histoire, populariser le moulin à vent un millénaire plus tôt que prévu, ne pouvait être anodin. Ce dispositif, utilisé en Perse dès le sixième siècle, n’avait été connu en Occident qu’au retour des Croisés. La navigation à voile y existait depuis l’Antiquité, mais il ne s’était trouvé nul savant pour avoir l’idée de les disposer en hélice autour d’un axe. C’était d’autant plus surprenant que la vis d’Archimède fonctionnait sur le même principe.
Telles étaient les pensées que ruminait Isidore, les yeux dans le vague devant la statue d’un quelconque demi-dieu. Depuis cinq jours, il sillonnait la ville pédibus cum jambis en se garant des incivilités, car les rues de Rome tenaient de la Cour des Miracles ou de certaines « zones de non-droit », qui surgirent en lisière des grandes métropoles deux millénaires plus tard. Il s’était régalé l’œil de statues gigantesques et de célèbrissimes monuments dans leur état d’origine.
En cette fin d’après-midi, sans prévenir, son appétence avait diparu pour faire place à une forme atténuée de spleen. Il constatait un peu décontenancé qu’il en avait ras la patère de ces palais romains aux fronts audacieux et de ces nuits altérées par le passage des chariots aux roues cerclées de fer. Si dans le Paris du 19ème siècle, il pouvait héler un fiacre au gré de ses humeurs ou prendre le tortillard pour se rendre au Crotoy, deux mille ans plus tôt, dans la Rome de Cicéron dépourvue de telles commodités, Isidore avait l’impression d’être assigné à résidence.
« Si tes recherches sur un hypothétique moulin à vent tournaient court, je me ferais un plaisir de jouer de mes relations pour te trouver un emploi à la mesure de tes talents. » lui avait proposé Titus.
Son hôte était bien gentil, mais notre ami polytechnicien n’avait pas renoncé à une brillante carrière dans l’industrie de pointe du 21ème siècle pour favoriser l’essor de la minoterie dans l’Antiquité Romaine. Ses recherches sur le moulin à vent n’étaient qu’un fake.
Ce prétexte lui était venu spontanément sous la langue lorsqu’il lui avait fallu justifier de but en blanc son séjour. Mais il prenait bien garde à ne pas écraser de papillon.
Sauf que…
N’était-ce pas ce qu’il avait fait en jouant les médiateurs dans la promotion d’Acmos ? Tout à la joie d’avoir rendu service aux différents protagonanistes (y compris à Suzine qui s’était offert deux superbes Numides) il en avait oublié la nouvelle de Bradbury.
Sous l’effet de son coup de mou, Isidore fantasma une idylle entre le précepteur et une patricienne désireuse de s’encanailler. Le fruit de cet amour morganatique engendrait une lignée maudite dont le plus fameux rejeton assassinait Gustave Eiffel, juste avant que le célèbre ingénieur n’entreprit de construire sa tour.
Si cette sinistre hypothèse était fondée, Isidore retrouverait son Paris du vingt et unième siècle dépourvu du monument que le monde entier nous envie.
Ce message a été édité - le 31-03-2022 à 05:45 par Pierrelamy
Ce message a été édité - le 31-03-2022 à 09:53 par Pierrelamy
Posté à 05h40 le 31 mars 22
Afin de prévenir tout « effet papillon », que son passage dans l’Antiquité Romaine pourrait avoir sur la bonne marche de l’Histoire, Isidore envisagea de réactiver le chronoscaphe et de débarquer à Rome quelques heures avant sa précédente arrivée. Il n’y resterait que quelques instants, le temps de marquer le coup, en s’abstenant de toute initiative, puis repartirait vers de nouvelles aventures. En bonne logique, cette seconde visite effacerait la première. Ainsi, ni Titus ni Vitruve n’auraient entendu parler de moulins à vent, Acmos resterait au service de Suzine et tout rentrerait dans l’ordre.
Mais était-ce vraiment une bonne idée ? Isidore se rappelait un gag de Mister Bean qui l’avait bien fait rire. En voulant effacer une petite tache sur le canapé blanc de ses hôtes, le roi des patachons l’avait irrémédiablement barbouillé. Cette évocation chassa ses papillons gris et lui fit voir la situation sous un angle différent.
En supposant qu’un marivaudage entre l’esclave Acmos et une patricienne se traduisit par un heureux évènement — ce qui restait tout de même dans le domaine de l’hypothèse — rien n’indiquait que l’enfant illégimime engendrerait une lignée maudite. Tout au contraire, fondée sur la transgression d’un ignoble tabou, celle-ci ne pouvait être que porteuse d’espérance. Deux millénaires plus tard, plutôt qu’assassiner Gustave Eiffel, son ou sa rejeton(e) de l’époque pouvait inventer un vaccin contre la sottise.
À son retour, Isidore aurait la divine surprise de retrouver une Humanité qui, délaissant ses turpitudes et son goût de la castagne, serait devenue une gigantesque Abbaye de Thélème.
Il prit donc, en conscience, la sage décision de laisser les choses en l’état.
Fatigué par sa pérégrination, le brouhaha de la foule et un semblant de canicule qui s’était installé prématurément sur la péninsule italique, il revint au Domus pour profiter de la fraîcheur de l’atrium. Une petite esclave à genoux en récurait le sol. Elle n’avait pas dix ans.
Il y en avait plusieurs au domicile et ne coûtaient rien. Même pas le prix de leur médiocre nourriture. Ils ne consommaient en effet que les produits de la ferme appartenant aux propriétaires du Domus. Ferme où s’affairaient tout aussi gratuitement d’autres esclaves. Si on y ajoutait les ouvriers de l’entreprise, la famille en possédait plus de trois cents. A raison de deux mille sesterces en moyenne par tête, le capital représenté par son cheptel humain dépassait les six cent mille sesterces.
Titus et Fausta profitaient en toute candeur de ce monstrueux système. Sans une once de méchanceté. De ce qu’avait pu observer Isidore, leurs gens de maisons étaient plutôt bien traités. Ses hôtes étaient ce qu’il est convenu d’appeler des braves gens. Dotés d’une bonne conscience en airain.
Par déférence, notre ami n’avait jamais abordé le sujet. Mais, tôt ou tard, il était inéluctable qu’il y vint. La sagesse commandait de donner son congé dans les meilleurs délais, après avoir acquitté le coût de sa demi-pension et inventé un prétexte pour justifier son départ.
Et pourquoi pas tout de suite ?
Fausta venait justement de rentrer et prenait le frais dans l’atrium.
— Ave Fausta. Je dois me rendre inopinément en Egypte où l’on m’a signalé les travaux d’un chercheur sur l’utilisation de la force du vent. Demain à l’aube, un bateau appareille d’Ostie en direction d’Alexandrie. J’ai l’intention de profiter de cette occasion. Il y a au moins six heures de marche jusqu’au port. Je vais partir tout de suite afin de réduire autant que possible le trajet de nuit. Vous voudrez bien me dire ce que je vous dois pour la demi-pension et transmettre mes excuses à Titus. A mon retour, je ne manquerai pas de venir le saluer.
Comme disait Goebbels, ministre de l'Information et de la Propagande sous le IIIe Reich : « Plus le mensonge est gros, mieux il passe ».
Vingt minutes plus tard, dans la grotte attenante au souterrain datant des Etrusques, Isidore actionna la manivelle de sa dynamo pour remettre la batterie de son système informatique à niveau.
Il lui fallut mouliner plus longtemps que prévu, mais bientôt la diode passa au vert. Il retint sa respiration et appuya sur la touche retour.
A la sortie du souterrain, un concert de klaxons le mit d’humeur guillerette. Il héla un taxi en maraude et rejoignit son hôtel au bord du Tibre. Le réceptionniste ne s’étonna pas qu’il reprenne la chambre qu’il avait réglée en début de matinée.
— Puis-je téléphoner à Paris s’il vous plait ?
— Prenez la seconde cabine.
A l’autre bout du fil le Professeur Spinec reconnut la voix de son meilleur disciple.
— Ave Isidore, quel temps fait-il à Rome ?
— Ave Professeur. Il y fait très beau. Dites-moi, la tour Eiffel est-elle toujours à sa place ?
— S’il ne l’ont pas démontée dans la nuit, il est probable qu’elle doit toujours y être. Pourquoi ?
— Je vous expliquerai. Savez-vous si quelqu’un a inventé un vaccin contre la sottise ?
— Ce serait à coup sûr la découverte du siècle, mais pour l’instant, aucune revue scientifique n’en a fait état. Pourquoi ? Tu envisages de te lancer dans ce créneau ?
— Nous verrons ça à mon retour. À bientôt Professeur.
— À bientôt Isidore. Il me tarde de t’entendre me raconter ça devant une bouteille de Trebbiano d’Abruzzo.
.
Posté à 05h47 le 31 mars 22
Ave Pierrelamy,
Une fois n'est pas coutume. J'ai à signaler une petite coquille. Avant-dernier paragraphe de l'avant-dernier épisode : coup de mou, non ?
Posté à 09h24 le 31 mars 22
Ave Miouz. Gratias tibi
Posté à 09h56 le 31 mars 22
Il est grand temps que je reprenne tout cela à zéro...
Je n'achèterai pas de livre ce mois-ci..
Salut plume alerte...littéraire s'il en est
Posté à 11h40 le 31 mars 22
Merci Tonin
— Coucou, c’est moi.
La bonne tronche de mon ami d’enfance venait d’apparaitre sur l’écran de mon Imac.
— Salut Isidore. Tu es en partance pour la Rome Antique ou tu es déjà de retour ?
— Je viens d’y passer cinq jours, mais je ne me suis absenté de notre siècle qu'une trentaine de minutes.
— C’est dingue, répondis-je en singeant Jacouille la Fripouille.
— Tu sais que j’ai eu l’honneur de t'interviewer lorsque tu étais décurion. J’ai même tourné une vidéo qui vaut son pesant de cacahuètes. Tu pourras la voir demain matin. Je pensais passer la nuit à Rome avant de repartir pour un trip dans la Renaissance Italienne, mais finalement je rentre à Paris.
— J’ai hâte de voir ma tronche. Je me ressemble ?
— Tu jugeras sur pièce. Je rentre plus tôt que prévu car je crois avoir trouvé un truc pour libérer le chronoscaphe de la contrainte d’une aire de départ et d’arrivée. Il me tarde de le mettre en oeuvre.
— C’est à dire ?
— La carosserie n’a qu’un rôle décoratif et protecteur. Mais ce second point n'est peut-être que psychologique. Je pense qu'on pourrait s'en passer. Mieux agencés, avec des modules miniaturisés, le bloc moteur et ses accessoires devraient pouvoir tenir dans un sac à dos. J’envisage donc de modifier le chronoscaphe afin de le rendre portatif.
— C’est pas con.
— Merci.
— Ca ne te fiche pas la pétoche de t’engouffrer ainsi, avec ta bite et ton couteau, dans les couloirs du temps ?
— Je testerai d’abord le truc sur un clebs ou sur un chimpanzé.
— Et s’ils se débinent et se perdent dans la nature ?
— Pas de problème, je programmerai l’ordi pour que l’heureux élu, où qu’il soit, revienne à son lieu de départ au bout d’un temps déterminé.
— Et s’il revient en bonne santé, tu vas t’y coller à ton tour.
— Comment as-tu deviné ?
Huit jours plus tard, l’énergumène expédia un malheureux labrador, chargé comme un baudet, passer une petite heure sous le règne de Louis Quinze. L’animal en revint un tantinet abasourdi mais reprit très vite du poil de la bête. Un vétérinaire du quartier confirma qu’il était en pleine forme.
Isidore décida donc de se lancer à son tour dans l’aventure. Après moultes réflexions, il choisit de les vivre au bon vieux temps des sixties. Avec son sac à dos, on l'y prendrait pour un routard en partance pour Katmandou. Ou pour un frimeur désireux de passer pour tel. Mais l’effet serait le même : il ne se ferait pas remarquer. Il n'aurait nul besoin de se déguiser, son ensemble en jeans était déjà très tendance.
Né bien après cette période, il ne risquait pas de se rencontrer. Ses parents devaient y être d’adorables bambins, entre la maternelle et le cours préparatoire. Si un hasard mal intentionné — mais statistiquement très improbable — faisait que son chemin croisât celui de l’une ou l’autre de ses grand-mères, il aurait suffisamment de retenue pour ne pas chercher à la séduire. Le risque d'un télescopage était donc très proche de zéro.
Restait à résoudre le problème monétaire. La Banque de France avait détruit toutes les espèces de l’époque. En faisant la tournée des numismates et en se portant acquéreur sur ebay, Isidore réussit tout de même à s’en procurer en quantité suffisante pour survivre quelques jours.
Il choisit les Buttes-Chaumont comme aire de départ et d’arrivée. Sur semaine, en début de matinée, il y serait à l’abri des curieux.
— Si tu comptes t’immerger dans les sixties, pourquoi pas carrément en Mai 68 ?
— Décidément, tu as le pouvoir de lire dans mes pensées.
Posté à 05h38 le 01 avril 22
À ce noir absolu, auquel ses précédents voyages l’avaient accoutumé, s’ajoutait un vent glacé qui sifflait à ses oreilles. Mais son inconfort ne dura que deux ou trois minutes. La bise s’estompa et la lumière fut.
Dans ce secteur peu fréquenté des Buttes-Chaumont, les feuillus, dont les plus tardifs venaient tout juste de débourrer, offraient leur ombrage tout neuf à des massifs de rhododendrons en fleur. Le bleu des jacinthes et des iris avait pris le relais du jaune des jonquilles. Une grive musicienne s’égosillait sur un sorbier à trois mètres au dessus de l’intrépide chrononaute. Des escadrilles d’hirondelles et de martinets rivalisaient de virtuosité dans un azur de carte postale. Bref, on était au cœur du printemps. Isidore n’avait pas bougé d’un centimètre.
Il quitta le parc pour se retrouver dans un film de Lautner. La rue était calme. Les Deuches, les DS et les dauphines avaient remplacé les Honda Civic, les Audi 4 et les Toyota Yaris. Cent mètres plus loin, il entra au « Coq hardi » pour prendre la température et siroter un express.
Dans un coin, au dessus du bar, une télé en noir et blanc à l’écran presque ovoïde, diffusait les images du jour. On y voyait une horde d’étudiants en colère brandir des pancartes et scander en coeur : « Halte à la répression ».
— Qu’est-ce qu’ils veulent exactement ces petits cons ?
— Des dortoirs mixtes.
— Et c’est pour ça qu’ils font chier le monde ?
— C’est le « Mouvement du 22 mars » qui continue.
— ???
— Me dis pas que tu n’as jamais entendu parler de Cohn-Bendit.
— Le rouquin qui ouvre sa grande gueule à la télé ? Je ne savais pas que c’était pour avoir des dortoirs mixtes dans les universités. Vu sous cet angle, ils ne sont pas si cons que ça les petits bourges, ricana le philosophe de comptoir.
— Sacré Marcel, tu ne changeras jamais.
Fidèle lecteur des opuscules de Jean-Marie Gourio, Isidore jubilait derrière son journal. Pour justifier son sac à dos il avait été contraint de se déguiser en routard. Vêtu d’un jeans et d’une veste de treillis vert-olive (qui avait dû faire l’Afghanistan sur le dos d’un GI) il ne ressemblait pas au parigot lambda.
Mais, à l’instar de ces beatniks qui squattaient, à l’acmé des trois glorieuses, les trottoirs de la rue de la Huchette ou les marches du Sacré-Coeur, il s’intégrait dans le paysage des sixties. S’il s’était vêtu en clerc de notaire, affligé du même paquetage, il eut irrémédiablement attiré l’attention. Ce qu’il voulait éviter à tout prix.
Le journal annonçait une probable manifestation dans la cour de la Sorbonne. L'agitateur Daniel Cohn-Bendit devait y paraître devant un conseil de discipline présidé par le recteur d’Académie.
Le mouvement du 22 mars avait fait souche et de nombreux étudiants étaient fermement décidés à soutenir celui que « l’Humanité » du jour désignait comme « Juif Allemand ».
Isidore ne pouvait pas manquer ça. Il prit le bus en direction du quartier latin, descendit Place Saint-Michel et suivit des petits groupes qui remontaient en ordre dispersé les trottoirs du Bou’Mich. A chaque carrefour, le convoi s’étoffait de nouveaux éléments sortis des rues adjacentes. Ils furent bientôt près de six cents à scander des slogans dans la cour de l’Alma Mater.
Le bruit courait que des groupuscules d’extrême-droite n’allaient pas tarder à se pointer pour en découdre. Isidore, qui la veille avait consulté Internet, savait que le recteur Jean Roche appellerait les CRS pour qu’ils s’interposent et fassent évacuer les lieux. Les représentants de l’ordre allèrent au delà de ses désirs et c’est ainsi que commençèrent les fameux « évènements de Mai 68 ».
Bien que sa sémillante trentaine et son accoutrement de routard le préservassent d’être pris pour un manifestant, Isidore, qui craignait qu’un coup de matraque inopiné n’endommageât son précieux bagage, préféra se mettre en retrait. C’est donc en badaud timoré, mais non moins attentif, qu’il assista à la suite des hostilités. La victoire avait d'abord souri aux forces de l’ordre. Mais, la Sorbonne évacuée, le combat se poursuivit dans les rues où des centaines d’étudiants survitaminés affrontaient violemment les CRS.
Des ébauches de barricades s’érigeaient spontanément pour être vite abandonnées sous les assauts de la cavalerie piétonnière. Mais c’était pour renaître dans d’autres rues.
En marge des hostilités, Isidore les observait comme on visionne un film d’action. Une jeune femme, genre étudiante en agreg de philo, agressa l’innocent chrononaute.
— Hep toi ! Oui, toi. Ca fait deux plombes que je t’ai repéré. Avec tes fringues qui viennent de sortir de la blanchisserie et ta dégaine de faux beatnik, tu ne serais pas un flic infiltré par hasard ?
— Bonsoir Madame… ou Mademoiselle ? En l’occurrence, il me semble que c’est à vous que la question se pose. Vous vous comportez en effet comme une commissaire de police, répondit doucement Isidore avec un sourire ravageur.
— Ne cherchez pas à noyer le poisson. Vous êtes journaliste ?
— Même pas. Je suis là en simple curieux. Et vous ? Vous êtes étudiante, journaliste ou fliquette ?
— Je suis en troisième cycle de langues anciennes.
— Sans blague ! Alors vous connaissez Vitruve.
— Ce n’est pas le type du dessin de Léonard de Vinci ?
— Vous brûlez. C’est le type qui a défini les proportions idéales de l’être humain, représentées par le crobard auquel vous faites allusion.
— Vous êtes prof aux beaux arts ?
— Hélas non. Je suis nul en dessin. Je vous paye un verre, histoire de faire la paix et de causer de la révolution ?
Posté à 05h41 le 01 avril 22
Je me suis marrée quand j'ai entendu dire Isidore qu'il devait bien choisir sa date pour ne pas se rencontrer
Et la Renaissance Italienne ? J'en bavais !
Mais mai 68, c'est bien, aussi.
Posté à 13h21 le 01 avril 22
L'art de semer le lecteur avec une connaissance parfaite d'un tas de faits historiques
j'aimerai qu'il aille faire un petit tour en Palestine autour du 3 au 7 avril 33
)
Ce message a été édité - le 01-04-2022 à 19:40 par Kerdrel
Posté à 19h38 le 01 avril 22
Merci Miouz et Kerdrel
Je vais y songer
mais sans garantie
En marge du champ de bataille, le bistringue était plein de grands cerveaux qui s’appliquaient à refaire le monde. Leur déficit de témérité face aux forces de l’ordre était très largement compensé par la hardiesse de leurs utopies et la véhémence de leurs propos.
— Aux dernières nouvelles, dans le jardin du Luxembourg, ils auraient entôlés des centaines de manifestants dont Sauvageot, Cohn-Bendit, Henri Weber, Brice Lalonde et Alain Krivine…
— Les salauds ! Mais on ne se laissera pas faire.
— Ce n’est qu’un début, continuons le combat !
Isidore et sa nouvelle connaissance avaient déniché une table au fond de la salle. Après des considérations d’ordre général, ils en vinrent aux confidences.
— Vous m’avez l’air vachement impliquée.
— Je milite à la fédération des groupes d’études de lettres, la FGEL. Hier les fachos d’Occident ont fichu le feu à notre local. C’est aussi pour ça que je suis particulièrement remontée. Mais ce serait plus simple si tu me tutoyais. J’ai l’impression que tu es d’un autre siècle ou que tu me prends pour une rombière.
— La seconde assertion est fausse. Tu sais à qui tu m’as fait penser tout à l’heure ?
— A une fliquette, tu l’as déjà dit.
— Non, à « La Liberté guidant le Peuple » de Delacroix.
— Tu me chambres.
— Pas du tout. Certes ta vêture n’est pas la même, mais ces nouvelles barricades m’ont rappelé celles de 1830. A l’instar de l’héroïne, tu exprimais une belle et noble colère.
— Là tu te paies carrément ma binette.
— Pas du tout. C’est exactement ce que j’ai ressenti.
— Mouais…
— Pardon pour le coq à l’âne, mais tu m’as dit être en troisième cycle de lettres classiques. Sur quel sujet porte ta thèse ?
— Sur l’oeuvre littéraire de Caius Asinius Pollio.
— C’était pas un copain de Virgile et de Jules César ?
— En effet.
— Avant de faire l’écrivain, il devait être une espèce de général dans la légion et il aurait émis quelques réserves sur certains points des « Commentaires sur la guerre des Gaules ».
— C’est justement sur ces réserves que portera ma thèse. Je suis épatée. Les « Commentaires » sont un grand classique, mais peu nombreux sont ceux qui connaissent Caius Asinius Pollio.
— Je ne le connais pas personnellement, j’en ai juste entendu parler par une relation commune.
— Là tu recommences à me chambrer. C’est ton truc avec les nénettes ? Je te préviens, avec moi, ça ne fonctionne pas.
— J’imagine. Serait-ce indiscret de te demander ce qui fonctionne ?
— C’est en effet très indiscret. Mais toi, à part te déguiser en routard d’opérette pour trainer en marge des manifs, que fais-tu dans la vie ?
— Ca dépend.
— De quoi ?
— De mon interlocutrice. Veux-tu que je te racontes des salades ou es-tu prête à entendre la vérité ?
— Je t’ai prévenu, je suis insensible à cette forme d’humour.
— Dont acte. Je suis enseignant-chercheur.
— Dans quelle discipline ?
— L’électronique.
— En ce cas, tu peux me raconter toutes les salades que tu veux, je n’y connais strictement rien. Quant à la vérité... Peut-être as-tu as fait une découverte de nature à remettre en cause un certain nombre d’idées reçues ?
— Gagné !
— Si ce n’est pas trop technique, je suis prête à tout entendre.
— Ok, alors accroche ta ceinture.
— Je crains le pire…
— En temps normal, je vis au 21ème siècle et j’y ai inventé une machine à remonter le temps. J’ai déjà effectué deux voyages. L’un au 19ème siècle, où j’ai pu faire de la voile avec Jules Verne et visiter le salon des impressionnistes, et l’autre en 50 avant Jésus-Christ, où j’ai rencontré Vitruve et logé chez un ancien ingénieur de la légion de Cesar. C’est d’ailleurs chez lui que j’ai entendu parler de Caius Asinius Pollio.
— C’est ça. Et ton sac à dos, c’est pour y loger ta machine.
— Tout juste. Mais c’est un peu gênant, aussi planchai-je sur la possibilité d’en insérer les éléments dans un gilet.
— Un peu comme le gilet pare-balle de nos amis des forces de l’ordre.
— On ne peut rien de cacher. Leur dernier modèle, le « scorpion », ne prend pas plus de place qu’un gros pull-over.
— C’est passionnant. Ainsi je pourrais être ta grand-mère.
— En aucune façon. L’une était employée des postes et l’autre femme au foyer.
— Je vois. Ajouté à ta dégaine, ceci me conforte dans l’idée que je suis tombée sur le roi des mythomanes. Ça me change des Che Guevara de bistro.
— Je suis ravi que tu le prennes comme ça. On va jeter un oeil dehors pour voir où en sont nos insurgés ou on se prend une autre Kronenbourg ?
— Je suppose que tu n’es pas venu du futur pour traîner dans les troquets.
— En effet, allons voir où en est le remake de la révolution de Juillet 1830.
— En espérant que celle-ci ne fera pas émerger un nouveau Louis-Philippe.
— On peut toujours rêver.
A peine sortis, ils furent pris dans un flux d’insurgés poursuivis par des CRS. Une douzaine d’uniformes bleus sortirent d’une rue adjacente pour les prendre en tenaille. Dans le meilleur des cas, ils seraient conduits au poste pour contrôle d’identité. Ce qui ne faisait pas du tout l’affaire de l’intrépide, mais prudent, Isidore.
Il appuya sur la touche « retour » et ressentit instantanément le vent qui sifflait aux oreilles et l’obscurité. Deux minutes plus tard il savourait la quiétude des Buttes-Chaumont.
Ce message a été édité - le 02-04-2022 à 06:51 par Pierrelamy
Posté à 06h16 le 02 avril 22
Les sciences dures et la poésie ne sont pas antinomiques. Isidore avait une tendresse particulière pour « Une allée du Luxembourg » de Gérard de Nerval :
Elle a passé, la jeune fille
Vive et preste comme un oiseau :
À la main une fleur qui brille,
À la bouche un refrain nouveau.
C’est peut-être la seule au monde
Dont le cœur au mien répondrait,
Qui venant dans ma nuit profonde
D’un seul regard l’éclaircirait !
Mais non, ma jeunesse est finie…
Adieu, doux rayon qui m’as lui,
Parfum, jeune fille, harmonie…
Le bonheur passait, il a fui !
Ce sentiment joua-t-il lorsqu’il choisit, comme point de départ et d’arrivée, ce jardin plutôt que les Buttes-Chaumont ?
En deux mois de travail intensif, il avait mis au point le chronoscaphe de 3ème génération. La machine à remonter le temps se présentait désormais sous la forme d’un gilet de 7mm d’épaisseur. Les nanomatériaux utilisés lui donnaient une flexibilité comparable à celle du latex. Porté sous une veste ou un sweat-shirt, il passait totalement inaperçu. Ce n’est plus déguisé en beatnik, mais habillé comme Monsieur Tout-le-monde, qu’Isidore reprit le cours de son aventure le vendredi 10 mai 1968, aux alentours de midi.
Quand il surgit, au jardin du Luxembourg, à frôler une jeune fille, « vive et preste comme un oiseau », la belle ne fut qu’un bref instant surprise et passa son chemin comme si rien ne s’était passé. Ce qui le rassura. Mais aussi le chagrina, et fit que l’odelette citée plus haut lui revint en mémoire.
Mais n'y resta que fort peu de temps. L'attention du chrononaute fut monopolisée par le spectacle de centaines d’étudiants, réunis devant une Sorbonne protégée par autant de CRS. Quelques orateurs improvisés se relayaient pour fustiger « l’état bourgeois ».
Mais aussi le parti communiste dont la position concernant les évènements du vendredi était jugée pour le moins ambigüe. De temps en temps, un petit groupe scandait, sur l’air des lampions : « Che, che, Guevara ! Ho, ho, Ho-Chi-Minh ! ».
Des drapeaux rouges ou noirs commençaient à fleurir. En poussant plus loin dans le quartier, Isidore découvrit, rue du Panthéon, un convoi de camions noirs pleins de CRS qui tuaient le temps en attendant les ordres. Comme disent parfois les journalistes, ça sentait la poudre.
Sa déambulation le conduisit bientôt aux marches de ce troquet où, deux mois plus tôt — mais seulement une semaine en temps de 1968 —, il avait sifflé une kronenbourg en agréable compagnie. A leur sortie ils avaient été pris dans une charge de CRS. Charge d'où l'intrépide chrononaute s’était prudemment éclipsé.
Sur la porte de l’établissement, une affiche annonçait pour le soir même un concert de Léo Ferré, organisé à la Mutualité par la fédération anarchiste. Il n’avait jamais vu l’artiste sur scène et se félicita de cette superbe occasion. Dans les deux salles du bistro, la ferveur de la clientèle, essentiellement estudiantine, était montée de plusieurs crans. Il n’y était question que de la manif monstre prévue pour la fin d’après-midi Place Denfert-Rochereau.
Bien qu’il fut improbable qu’on se souvint de lui, Isidore tenta sa chance et interrogea le barman.
— Bonjour. Vendredi dernier, j’ai bu un demi en compagnie d’une thésarde en lettres classiques dont je ne connais pas le nom. J’étais habillé en routard et je portais un sac à dos.
— Et quand vous êtes sortis vous êtes tombés dans une charge de CRS. Même que votre amie a été embarquée. Je me rappelle bien. Vous n'êtes pas passé inaperçu. Nous étions plusieurs à penser que vous aviez des coktails molotov dans votre sac à dos.
— Cette personne vient-elle souvent ici ?
— De temps en temps. Elle y retrouve un petit groupe de littéraires.
— Vous savez comment elle s’appelle ?
— Je crois que c’est Josiane, mais je ne suis pas sûr. Une minute, j’ai repéré un de ses amis. Thierry !!!
— Oui ?
— Sais-tu le nom de Josiane ?
— Celle qui prépare une thèse sur la Guerre de Gaules ?
— C’est ça.
— Elle s’appelle Josiane Hamelin. Elle devrait rejoindre la FGEL vers 17 heures, Place Denfert-Rochereau.
— Merci.
Il n’était que 14 heures, Isidore commanda un hot-dog et un demi de kronenbourg. Il se trouvait dans la situation d’un spectateur qui s’apprête à visionner un film dont il connait le scénario. La veille, sur Internet, il en avait pris connaissance.
12000 manifestants (selon la police) se retrouveraient Place Denfert-Rochereau, puis gagneraient le Quartier latin par le boulevard Arago. Tard dans la soirée le cortège, de plus en plus effervescent, investirait le boulevard Saint-Michel et la rue Gay-Lussac. Les plus motivés érigeraient des barricades et transformeraient la zone en camp retranché. Les historiens retiendraient cet épisode comme le plus dur et le plus marquant des événements de Mai 68 et le désigneraient par l’expression « nuit des barricades » qui sentait bon le romantisme.
La seule et unique manifestation à laquelle il se souvenait d’avoir participé au cours de son existence studieuse et passionnée avait eu lieu un quatorze juillet. Isidore, à l’époque jeune polytechnicien, avait défilé en grand uniforme sur les Champs Elysées avec ses camarades de promotion.
S’il était né un demi-siècle plus tôt, il est probable qu’il se serait contenté de suivre la révolte estudiantine dans la presse écrite ou à la télévision. Dans la mesure où la préparation de ses examens lui en aurait laissé le loisir. A l’aube de la quarantaine, cette manif historique était donc une sorte dépucelage et il frémissait d’avance du plaisir que lui procurerait un surcroît d'adrénaline.
La cerise sur le gâteau, qu’il venait de découvrir sur une affiche à la porte du bistro, c’était ce concert de Léo Ferré. La première chose à faire était d’aller voir à la Mutualité s’il restait encore quelques places.
Ce message a été édité - le 02-04-2022 à 09:20 par Pierrelamy
Posté à 06h20 le 02 avril 22
J'ai lu avec plaisir les épisodes du jour.
Posté à 12h23 le 02 avril 22
Je viens de dévorer les aventures d'Isidore (ce bébé qui n'était pas un "beau bébé") d'un seul coup.
Un succulent voyage dans le temps, très fluide et tellement bien documenté. J'attend les prochaines aventures avec impatience!
Ps: moi aussi j'ai été déçu quand la renaissance italienne a été remplacé par Mai 68, mais j'ai adoré!
Posté à 03h07 le 03 avril 22
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