Et l'herbe me chatouillait sous les bras.
Tiré de Tom Pouce par Mahea
Je n’avais pas bu mon café du matin que le soleil cogna à la vitre. Je lui ouvris la fenêtre. Il entra et se posa sur la table quand je m’apprêtai à sortir. Il me fit :
– L’accueil est charmant. Je fais le tour de la terre pour t’apporter des nouvelles fraiches et voilà même pas un bisou enflammé, rouspéta-t-il en posant le journal sur la table.
– Tu sais bien que je commence toujours ma journée par aller faire pipi dans le jardin.
– A ton âge, tu n’as pas honte !
– Tant que je pourrai m’accroupir, je ne serai pas si vieille et puis toi, tu ne regardes pas ! lui rétorquai-je.
– Il y a longtemps que je te connais sous toutes les coutures ! éternua-t-il.
– Tu es agaçant ! Tu as encore foutu le feu sur la nappe, m’emportai-je.
– Les nuits sont fraiches, je me suis enrhumé ! se plaignit-il.
– Mais c’est impossible ! lui fis-je en lui tournant le dos.
Je l’entendis ricaner : « Tout est possible ! »
Je fis quelques pas dans le jardin…
Et l'herbe me chatouillait sous les bras. Il me fallut un moment pour comprendre ce phénomène. Les branches basses du pommier léchaient la prairie et mon rhododendron s’était noyé dans l’ondée herbeuse. Une coccinelle m’interpella :
– Tu es aussi moche vu d’en haut mais au moins tu ne feras pas pipi sur mon dos.
Je me pris la taille dans une toile d’araignée qui se précipita sur moi. Elle croisa six pattes sur son ventre et se gratta la tête avec les autres : « Elles sont bizarres, les mouches ce matin ! J’ai dû abuser de rosée, je retourne me coucher ! »
Je disparus dans les herbes. Pendant que je faisais pipi, les brins d’herbe en profitèrent pour s’épaissir démesurément. Je m’agrippai à ces géants cannelés ou torsadés selon leur fantaisie propre. Les bananiers me jetaient
des bananes vertes et dures en pleine figure et les bambous faisaient comme des barreaux d’où je m’échappai de justesse. Je me réfugiai à l’intérieur de ma maison et le soleil commença sa lecture du journal pendant que l’odeur rassurante du café envahissait la pièce.
– En première page, dans un encadré : « Suivez en page 4, les propos de Mily, coccinelle de son état et porte-parole des petites bêtes » Je lis : « L’attitude de certaines longues pattes est intolérable. C’est humiliant de se faire pisser dessus. Nous revendiquons l’arrêt de ses manières archaïques. Ce matin est un premier avertissement. Les prochaines étapes sont claires : les millepattes et les cloportes n’hésiteront pas à mordre les récalcitrants. Les fourmis ont fait réserve d’acide et même les bourdons entreront dans la bataille ; ils ont été instruits spécialement par les frelons asiatiques. Les limaces et les chenilles urticantes fourbissent leurs armes. On ne nous coupera pas l’herbe sous la carapace, dites-le bien aux pisseurs sauvages. La prairie est notre domaine. »
– C’est ce qu’on va voir. J’avale mon café et je passe la tondeuse, fis-je à mon compagnon solaire qui me répliqua :
– Dans l’état actuel, il vaudrait mieux que tu appelles une horde de bûcherons !
– Soleil ! Et un bon feu de forêt, ça te cause. On va voir de quel bois, je me chauffe, fis-je les poings sur les hanches.
– Et tu feras pipi sur les braises, fit le soleil rayonnant au zénith de sa forme.
Pin Pon ! Pin Pon !

Mahea