Je reviens sur cette théorie du rythme, sujet qui me travaille depuis longtemps. On lit dans Mazaleyrat (Eléments de métrique française – Armand colin) qu’existe en français un accent de groupe qui sert à marquer le rythme du discours.
C’est-à-dire que nous ne parlons pas en prose mais en vers.
Plus précisément, nous essayons d’organiser les sons que nous prononçons en groupes de syllabes liés entre eux par des rapports arithmétiques simples.
Exemple :
Que diable allait-il fair’ dans cett(e) galèr’ ? (6 – 5) ou (6 – 4)
Si l’on prononce les e de Que et cette, on obtient une quasi-égalité de syllabes entre les deux groupes rythmiques. Si on ne prononce pas le deuxième e de cette, on obtient un décasyllabe aux hémistiches inversés. Le tout bien aidé par la rime intérieure en aire.
On jugera l’exemple facile et exceptionnel, mais je suis allé voir une tirade placée quelques pages avant cette réplique :
Le commencement est clairement rythmé :
Je l'ai trouvé tantôt tout trist’, (4 – 4)
de je n’ sais quoi que vous lui avez dit, décasyllabe (4 – 6)
où vous m'avez mêlé assez mal à propos ; alexandrin (6 – 6)
et, (La virgule est dans le texte)
cherchant à divertir cett(e) tristess’, (6 – 3) ou décasyllabe (6 – 4) si on prononce tous les e de cette.
nous nous somm’s allés prom’ner sur le port. (5 – 5)
Ensuite, il n’est plus vraiment possible de discerner des figures rythmiques :
Là,
entre autres plusieurs chos’s, fragment de 6 syllabes isolé
nous avons arrêté nos yeux sur une galère turque assez bien équipée. Fragment sans rythme
Le rythme revient :
Un jeun’ Turc de bonn’ min’ (3 – 3)
nous a invités d'y entrer, et nous a présenté la main. (8 – 8)
Cela se dégrade de nouveau :
Nous y avons passé ; fragment de 6 syllabes isolé
il nous a fait mill’ civilités, nous a donné la collation, Fausse égalité (9 – 8)
où nous avons mangé des fruits les plus excellents qui se puissent voir, et bu du vin que nous avons trouvé le meilleur du monde. Fragment sans rythme
Conclusion :
On trouve dans cette tirade des égalités vraies : 4-4, 6-6, 5-5, 3-3, 8-8 et une fausse 9-8 mais aussi des décasyllabes, et, enfin, des fragment isolés ou des enchaînements longs et dépourvus de structure.
Selon moi, nous parlons donc assez souvent en vers, mais non toujours, et le travail du poète consiste à construire un rythme exact et constant.