Curiosités du vers

Par : Salus
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Jim

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Tout à fait exact ! Mon vieux recueil de Valéry datant de 58, NRF / Poésie / Gallimard, exprime ce vers déséquilibré, ce qui ne semble soucier aucune de ces âmes sensibles de la profession.
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Oxalys

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Hapax ou pas ?


Alexandre à Persepolis
330 av. J.-C.

Au-delà de l’Araxe où bourdonne le gromphe,
Il regardait sans voir, l’orgueilleux Basileus,
Au pied du granit rose où poudroyait le leuss,
La blanche floraison des étoiles du romphe,

Accoudé sur l’Homère au coffret chrysogomphe,
Revois-tu ta patrie, ô jeune fils de Zeus,
La plaine ensoleillée où roule l’Ænipeus
Et le marbre doré des murailles de Gomphe ?

Non ! Le roi qu’a troublé l’ivresse de l’arack,
Sur la terrasse où croît un grêle azédarac,
Vers le ciel, ébloui du vol vibrant du gomphe,

Levant ses yeux rougis par l’orgie et le vin,
Sentait monter en lui comme un amer levain
l'invincible dégôut de l'éternel triomphe

Philippe Berthelot (1866-1934)


Le gomphe
https://fr.wiktionary.org/wiki/gomphe
Genre de libellules de taille moyenne

Le gromphe
https://fr.wiktionary.org/wiki/gromphe#Traductions
scarabée noir de l'Egypte

Chrysogomphe (adj)
https://fr.wiktionary.org/wiki/chrysogomphe
Dont les charnières sont en or, clouté d’or ou de métal doré.


Trois mots inconnus des dictionnaires "sérieux"

Wikitionary précise : Semblent avoir été inventés en 1886 par Philippe et Daniel Berthelot dans le sonnet Alexandre à Persépolis, dans le but de créer une rime au mot triomphe qui n’en possède presque pas.

Alors hapax ou pas ?
Débat !
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Salus

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Une perle, en tout cas !
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Jim

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Hapax à son âme ! En amour du beau vers, tour est permis dès lors que c'est bien fait. 😊 😊
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Salus

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A l'instar d'Etienne Tabourot, dont je vous entretenais pas plus tard que précédemment, et dans la veine, d'ailleurs, des actuels travaux de l'ami Lamy, je vous ai dégoté un texte d'Aragon qui, si on le lit avec assez d'attention, avoue une quarte - et une seule - qu'on peut lire en alexandrins ou en octosyllabes ; je vous passe l'intégralité du poème, ce serait dommage de se priver, et je vous mets le quatrain en question en gras (l'auteur, Aragon donc, n'a pas jugé utile de ponctuer son texte, à la suite duquel je vous ai mis les vers en question et en octo, que j'ai moi-même ponctués, pour les rendre plus intelligibles (Louis me pardonnera, c'est un copain)


LA NUIT DE MAI



Les spectres évitaient la route où j’ai passé
Mais la brume des champs trahissait leur haleine
La nuit se fit légère au-dessus de la plaine
Quand nous eûmes laissé les murs de La Bassée

Un feu de ferme flambe au fond de ce désert
Aux herbes des fossés s’accroupit le silence
Un aéro dit son rosaire et te balance
Une fusée au-dessus d’Ablain-Saint-Nazaire

Les spectres égarés brouillent leurs propres traces
Les pas cent fois refait harassent leur raison
Des panaches de peur montent à l’horizon
Sur des maisons d’Arras en proie aux chars d’Arras

Interférences des deux guerres je vous vois
Voici la nécropole et voici la colline
Ici la nuit s’ajoute à la nuit orpheline
Aux ombres d’aujourd’hui les ombres d’autrefois

Nous qui rêvions si bien dans l’herbe sans couronnes
La terre un trou la date et le nom sans ci-gît
Va-t-il falloir renaître à vos mythologies
On entend plus pourtant grincer les cicerones

Ô revenants bleus de Vimy vingt ans après
Morts à demi Je suis le chemin d’aube hélice
Qui tourne autour de l’obélisque et je me risque
Où vous errez Malendormis Malenterrés

Panorama du souvenir Assez souffert
Ah c’est fini Repos Qui de nous cria Non
Au bruit retrouvé du canon Faux Trianon
D’un vrai calvaire à blanches croix et tapis vert


Les vivants et les morts se ressemblent s’ils tremblent
Les vivants sont des morts qui dorment dans leurs lits
Cette nuit les vivants sont désensevelis
Et les morts réveillés tremblent et leur ressemblent



A-t-il fait nuit si parfaitement nuit jamais
Où sont partis Musset ta Muse et tes hantises
Il flotte quelque part un parfum de cytises
C’est mil neuf cent quarante et c’est la nuit de Mai





Panorama du souvenir...
Assez souffert. Ah, c’est fini !
Repos ! Qui de nous cria : - Non !
Au bruit retrouvé du canon ?
Faux Trianon d’un vrai calvaire
A blanches croix et tapis vert...







Ce message a été édité - le 13-09-2024 à 08:36 par Salus
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Jim

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et juste avant tu as:

Ô revenants bleus de Vimy
vingt ans après morts à demi
je suis le chemin d'aube hélice
qui tourne autour de l'obélisque
et je me risque où vous errez
Malendormis Malenterrés

Si l'alexandrin classique est en 6 // 6, et le romantique en 4 // 4 // 4, il en est un intéressant qu'exploite Aragon, c'est le dissymétrique 8 // 4 ou 4 // 8. Combiné avec les standards, cela ouvre à d'autres possibilités.
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Salus

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Tout à fait !
Bravo, Jim, celui-ci m'avait échappé.
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Salus

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D'un sonnet sans titre (N° XXI du livre premier des "Contemplations" par le Père Hugo)
- Où le poète plie la grammaire au bon vouloir de sa muse, dans une magie rare et gracieuse ; je vous mets le vers en noir :



Elle était déchaussée, elle était décoiffée,
Assise, les pieds nus, parmi les joncs penchants ;
Moi qui passais par là, je crus voir une fée,
Et je lui dis : Veux-tu t’en venir dans les champs ?

Elle me regarda de ce regard suprême
Qui reste à la beauté quand nous en triomphons,
Et je lui dis : Veux-tu, c’est le mois où l’on aime,
Veux-tu nous en aller sous les arbres profonds ?

Elle essuya ses pieds à l’herbe de la rive ;
Elle me regarda pour la seconde fois,
Et la belle folâtre alors devint pensive.
Oh ! comme les oiseaux chantaient au fond des bois !

Comme l’eau caressait doucement le rivage !
Je vis venir à moi, dans les grands roseaux verts,
La belle fille heureuse, effarée et sauvage,
Ses cheveux dans ses yeux, et riant au travers.



Mont.-l’Am., juin 183..





Ce message a été édité - le 24-09-2024 à 08:25 par Salus
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Jim

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C'est une forme archaïque autant que régulière; élégance de l'ancien français.
L'infinitif se remplace aisément par le subjonctif : "Veux-tu que nous en allions sous les arbres profonds"
Modernisée, la répétition due à "en" est ôtée et il reste benoitement:
"Veux-tu que nous allions sous les arbres profonds"
ou :
"Veux-tu aller sous les arbres profonds"
Tout aussi correcte serait:
"Veux-tu en aller sous les arbres profonds" - on se doute qu'il s'agit de "nous", est-il bon de le préciser ?

Cela ne se borne pas au verbe "aller", bien sûr. Des résultats corrects mais surprenant, par manque d'usage, peuvent en résulter, mais néant moins intéressants.
De façon similaire, on a la déclinaison :
- elle s'est en allée
- elle s'en est allée
- elle s'est allée
- elle est en allée
- elle est allée
- elle s'en allait
- elle s'allait
- elle allait

On peut conjuguer à d'autres temps, par exemple le futur:
- elle s'alla, etc.
- elle fut allée, elle s'en fut allée, etc.

Il faut prendre le temps d'explorer les diverses combinaisons, c'est amusant et souvent plaisant.



Ce message a été édité - le 24-09-2024 à 17:37 par Jim
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Salus

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"une forme archaïque autant que régulière"

Ah ! - et moi qui croyais qu'Hugo avait préfiguré l'impréhensible !

On en apprend tous les jours, avec les érudits, que je remercie.
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Salus

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Pas facile à alimenter, cette rubrique !

- Mais je vous ai trouvé deux trucs intéressants :

Le premier, à rebours de la chronologie, est une quarte écrite par Hugo pendant la famine du siège de Paris lors de la guerre de 1870-1871, Quand les boucheries allaient cueillir leur viande sur les champs de bataille, vers adressés à Judith Gautier, qui s'excusait de devoir refuser une invitation à diner du poète :

Si vous étiez venue, ô beauté qu’on admire,
Je vous aurais fait faire un repas sans rival :
J’aurais tué Pégase et je l’aurais fait cuire
Pour vous faire manger une aile de cheval.


Le second d'Eustache Deschamps, qui, dans sa balade 179, commence par faire malicieusement rimer des adverbes, façon alors admise par le vers régulier (Verlaine, beaucoup plus tard et par provocation - car à son époque, la versification le proscrivait depuis lurette - s'y est essayé, avec un résultat assez piteux, je vous trouverai ça en suivant), en attendant voici le joli quatrain d'Eustache, qui ouvre le dizain du début :

Vertus est ville vertueuse
Où Dieu fist vertueusement
Mainte fontaine merveilleuse
En sec lieu merveilleusement
(...)




Ce message a été édité - le 19-11-2024 à 22:21 par Salus
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Salus

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3 visites, depuis hier !

...Bon, c'est déjà ça, trois curieux (curieuses ?) du vers !

Comme promis plus haut, et faisant la pige, par dessus les siècles, à la quarte précédente, je vous envoie ce tercet provocateur de l'immense mais inégal Verlaine, où, en plus d'apostrophes incompréhensibles, les préconisations de prescription rimiques entre adverbes sont allègrement bafouées ; et si tout se peut, en poésie, tout ne se doit peut-être pas :

Il patinait* merveilleusement,
S’élançant, qu’impétueusement !
R’arrivant si joliment vraiment.
(...)


*contrepèterie ?



Ce message a été édité - le 21-11-2024 à 15:13 par Salus
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Oxalys

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Je ne sais pas si c'est du sérieux, en tout cas c'est d'un cataglottisme https://www.littre.org/definition/cataglottisme aussi curieux qu'ingénieux :


Péripatétisant en pantelante extase,
J’endrofiais les corps Démocriticieux,
Quand le grand Chéaré Eurimède des cieux
M’anathématisa d’une antipéristase.

J’omiatéleptai qu’au terr’orgueil Caucase
Le Coelivole feu paissait prodigieux,
L’oiseau cardiofage, alors présagieux,
J’entithèse mes sens d’une écliptique phrase.

Ma Daphnifage voix en oraclifiant
Fatidique, et ma main phoebumusifiant
Frontispicèrent l’art de ma philanthrope âme.

Si qu’en catastrophant l’ancicliosité,
Avec l’antipathie et l’hermaphrodité
J’endrogine mon front d’un double épitalame.

Sonnet anonyme et sans titre paru dans le Cabinet satyrique - édition 1618 par Anthoine Estoc

Nota :
Le Cabinet Satirique de 1618 reflète la satire et la critique sociale qui caractérisent la littérature française de la première moitié du XVIIe siècle. Les poètes satiriques de l’époque, tels que Pierre Berthelot et Mathurin Régnier, utilisent l’humour et la satire pour critiquer les mœurs et les institutions de l’époque, notamment le mariage et la place de la femme dans la société.





Ce message a été édité - le 10-12-2024 à 20:40 par Oxalys
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Salus

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Celui-ci a tout à fait sa place ici !
(Je suis espatamplousé !)

Cette synérèse à la rime est surprenante, surtout pour l'époque :
"Le Coelivole feu paissait prodigieux,"

...Et c'est amusant que vous veniez, Dame Oxalis, nourrir la rubrique, car justement, je suis sur une curiosité multiple !
Mais laissons l'innombrable foule du public digérer cette perle.






Ce message a été édité - le 11-12-2024 à 15:47 par Salus
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Salus

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Cédant à l'amicale pression de l'infinie multitude qui suit avec avidité et impatience ces "curiosités", je vous livre celles-ci ; ce sont trois "études" comme les pratiquent les peintres, les unes inspirées par les autres :



Étude de mains 



I- IMPERIA


Chez un sculpteur, moulée en plâtre, 
J'ai vu l'autre jour une main 
D'Aspasie ou de Cléopâtre, 
Pur fragment d'un chef-d'œuvre humain ; 

Sous le baiser neigeux saisie 
Comme un lis par l'aube argenté, 
Comme une blanche poésie 
S'épanouissait sa beauté. 

Dans l'éclat de sa pâleur mate 
Elle étalait sur le velours 
Son élégance délicate 
Et ses doigts fins aux anneaux lourds. 

Une cambrure florentine, 
Avec un bel air de fierté, 
Faisait, en ligne serpentine, 
Onduler son pouce écarté. 

A-t-elle joué dans les boucles 
Des cheveux lustrés de don Juan, 
Ou sur son caftan d'escarboucles 
Peigné la barbe du sultan, 

Et tenu, courtisane ou reine, 
Entre ses doigts si bien sculptés, 
Le sceptre de la souveraine 
Ou le sceptre des voluptés ? 

Elle a dû, nerveuse et mignonne, 
Souvent s'appuyer sur le col 
Et sur la croupe de lionne 
De sa chimère prise au vol. 

Impériales fantaisies, 
Amour des somptuosités ; 
Voluptueuses frénésies, 
Rêves d'impossibilités, 

Romans extravagants, Poèmes de haschisch et de vin du Rhin, 
Courses folles dans les bohèmes 
Sur le dos des coursiers sans frein ; 

On voit tout cela dans les lignes 
De cette paume, livre blanc 
Où Vénus a tracé des signes 
Que l'amour ne lit qu'en tremblant. 



II- LACENAIRE


Pour contraste, la main coupée 
De Lacenaire l'assassin, 
Dans des baumes puissants trempée, 
Posait auprès, sur un coussin. 

Curiosité dépravée ! 
J'ai touché, malgré mes dégoûts, 
Du supplice encor mal lavée, 
Cette chair froide au duvet roux. 

Momifiée et toute jaune 
Comme la main d'un pharaon, 
Elle allonge ses doigts de faune 
Crispés par la tentation. 

Un prurit d'or et de chair vive 
Semble titiller de ses doigts 
L'immobilité convulsive, 
Et les tordre comme autrefois. 

Tous les vices avec leurs griffes 
Ont, dans les plis de cette peau, 
Tracé d'affreux hiéroglyphes, 
Lus couramment par le bourreau. 

On y voit les œuvres mauvaises 
Ecrites en fauves sillons, 
Et les brûlures des fournaises 
Où bouillent les corruptions ; 

Les débauches dans les Caprées 
Des tripots et des lupanars, 
De vin et de sang diaprées, 
Comme l'ennui des vieux Césars ! 

En même temps molle et féroce, 
Sa forme a pour l'observateur 
Je ne sais quelle grâce atroce, 
La grâce du gladiateur! 

Criminelle aristocratie, 
Par la varlope ou le marteau 
Sa pulpe n'est pas endurcie, 
Car son outil fut un couteau. 

Saints calus du travail honnête, 
On y cherche en vain votre sceau. 
Vrai meurtrier et faux poète, 
Il fut le Manfred du ruisseau !



...Ca, c'est Théophile Gautier, à quelques décennies prés, le plus ancien des trois ; peut-être l'inventeur de l'étude, en vers ; ses deux textes sont évidemment opposés ; et comme toujours chez cet auteur, la sculpture parfaite des mots l'emporte sur le sujet.

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Mains




Ce ne sont pas des mains d'altesse,
De beau prélat quelque peu saint,
Pourtant une délicatesse
Y laisse son galbe succinct.

Ce ne sont pas des mains d'artiste,
De poète proprement dit,
Mais quelque chose comme triste
En fait comme un groupe en petit ;

Car les mains ont leur caractère,
C'est tout un monde en mouvement
Où le pouce et l'auriculaire
Donnent les pôles de l'aimant.

Les météores de la tête
Comme les tempêtes du coeur,
Tout s'y répète et s'y reflète
Par un don logique et vainqueur.

Ce ne sont pas non plus les palmes
D'un rural ou d'un faubourien ;
Encor leurs grandes lignes calmes
Disent : "Travail qui ne doit rien."

Elles sont maigres, longues, grises,
Phalange large, ongle carré.
Tels en ont aux vitraux d'églises
Les saints sous le rinceau doré,

Ou tels quelques vieux militaires
Déshabitués des combats
Se rappellent leurs longues guerres
Qu'ils narrent entre haut et bas.

Ce soir elles ont, ces mains sèches,
Sous leurs rares poils hérissés,
Des airs spécialement rêches,
Comme en proie à d'âpres pensers.

Le noir souci qui les agace,
Leur quasi-songe aigre les font
Faire une sinistre grimace
A leur façon, mains qu'elles sont.

J'ai peur à les voir sur la table
Préméditer là, sous mes yeux,
Quelque chose de redoutable,
D'inflexible et de furieux.

La main droite est bien à ma droite,
L'autre à ma gauche, je suis seul.
Les linges dans la chambre étroite
Prennent des aspects de linceul,

Dehors le vent hurle sans trêve,
Le soir descend insidieux...
Ah ! si ce sont des mains de rêve,
Tant mieux, - ou tant pis, - ou tant mieux !



...Verlaine, à qui l'on doit ce superbe poème, s'est fatalement inspiré de Gautier ; mais son traitement est tout diffèrent ; ces mains-là, ce sont les siennes !
Et comme souvent chez Verlaine, l'intention est vague ; ce sont des vers quasiment intimes, avec quelque chose de confidentiel, le tout reposant sur...le bout des doigts !

°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°


Les Mains de Jeanne-Marie



Jeanne-Marie a des mains fortes,
Mains sombres que l’été tanna,
Mains pâles comme des mains mortes.
– Sont-ce des mains de Juana  ?

Ont-elles pris les crèmes brunes
Sur les mares des voluptés ?
Ont-elles trempé dans des lunes
Aux étangs de sérénités ?

Ont-elles bu des cieux barbares,
Calmes sur les genoux charmants ?
Ont-elles roulé des cigares
Ou trafiqué des diamants ?

Sur les pieds ardents des Madones
Ont-elles fané des fleurs d’or  ?
C’est le sang noir des belladones
Qui dans leur paume éclate et dort.

Mains chasseresses des diptères
Dont bombinent les bleuisons
Aurorales, vers les nectaires ?
Mains décanteuses de poisons ?

Oh  ! quel Rêve les a saisies
Dans les pandiculations ?
Un rêve inouï des Asies,
Des Khenghavars ou des Sions ?

– Ces mains n’ont pas vendu d’oranges,
Ni bruni sur les pieds des dieux :
Ces mains n’ont pas lavé les langes
Des lourds petits enfants sans yeux.

Ce ne sont pas mains de cousine
Ni d’ouvrières aux gros fronts
Que brûle, aux bois puant l’usine,
Un soleil ivre de goudrons.

Ce sont des ployeuses d’échines,
Des mains qui ne font jamais mal,
Plus fatales que des machines,
Plus fortes que tout un cheval !

Remuant comme des fournaises,
Et secouant tous ses frissons,
Leur chair chante des Marseillaises
Et jamais les Eleisons !

Ça serrerait vos cous, ô femmes
Mauvaises, ça broierait vos mains,
Femmes nobles, vos mains infâmes
Pleines de blancs et de carmins.

L’éclat de ces mains amoureuses
Tourne le crâne des brebis !
Dans leurs phalanges savoureuses
Le grand soleil met un rubis !

Une tache de populace
Les brunit comme un sein d’hier ;
Le dos de ces Mains est la place
Qu’en baisa tout Révolté fier !

Elles ont pâli, merveilleuses,
Au grand soleil d’amour chargé,
Sur le bronze des mitrailleuses
À travers Paris insurgé !

Ah ! quelquefois, ô Mains sacrées,
À vos poings, Mains où tremblent nos
Lèvres jamais désenivrées,
Crie une chaîne aux clairs anneaux !

Et c’est un soubresaut étrange
Dans nos êtres, quand, quelquefois,
On veut vous déhâler, Mains d’ange,
En vous faisant saigner les doigts !



Arthur Rimbaud, j'en suis persuadé, est le dernier des trois à récupérer le sujet, et il à lu les deux autres !
Mais tout se peut, en poésie, et pour moi, ce texte, profondément politique et humain, à l'intention, à la gloire des pétroleuses et d'une idée Communale, avec les façons fascinantes de langage du Mage, qui soufflent une énergie sublime, est le meilleur !


Merci pour votre attention ; la prochaine session portera sur la culture du pois-chiche en Patagonie orientale ; sortez en ordre.







Ce message a été édité - le 29-01-2025 à 15:20 par Salus