La poésie sur internet
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Par : Pierre Lamy
A l’issue de la visite du salon des impressionistes, Adélaïde se souvint qu'elle devait se rendre à un rendez-vous. Elle prit congé mais invita Isidore à dîner :
— Séraphine est un vrai cordon-bleu. En outre, feu mon époux a laissé une cave dont il tirait une fierté légitime. Afin de vous éviter un périple nocturne, si vous le souhaitez, vous pourrez dormir à la maison.
Au vingt-et-unième siècle, il était parfois arrivé au jeune ingénieur de recevoir de telles invitations, mais jamais d’aussi bien formulées. Il remercia de manière appropriée puis héla un fiacre afin de rendre visite à son chronoscaphe.
Chemin faisant, il se souvint que Georges Leclanché avait mit au point en 1868 la première pile au dioxyde de manganèse et qu’elle avait même été récompensée à l'Exposition universelle de Paris. Elle n'était annoncée que pour une tension de 1,5 volts, mais une combinaison élémentaire de plusieurs piles identiques, à la portée d’un élève de première S, devrait permettre d’obtenir le voltage et l’ampérage suffisants pour recharger les batteries de ses appareils électroniques.
Feu l’époux d’Adélaïde lui ayant certainement légué les derniers Bottin, il devrait être facile d’y localiser un fabriquant. L’horizon de l’intrépide chrononaute commençait à se dégager.
En attendant de se rendre à l’invitation d’Adélaïde, il erra dans un Quartier Latin très différent de celui où il avait ses habitudes, mais conforme à celui brossé par les écrivains de l’époque.
A la vitrine d’un libraire, il vit exposés trois volumes parus l'année précédente : Une Saison en enfer d’Arthur Rimbaud, Les Amours jaunes de Tristan Corbière et Le Coffret de Santal de Charles Cros. Il eût été sot de ne pas en faire l’emplette. Il ne résista pas plus au plaisir de boire un demi-panaché au café Voltaire, dans l’espoir un peu naïf d’y voir quelque « people » de l’époque. Mais s’il y en avait, ils se fondaient dans une assistance qui parlait haut et s’esclaffait volontiers.
L’heure du dîner approchant, il fit l’emplette d’un bouquet de roses, héla un fiacre et se rendit à l’invitation d’Adélaïde.
Séraphine avait bien fait les choses. Trop bien sans doute. L‘estomac d’Isidore n’était pas préparé à des mets d’une telle richesse. Il goûta néanmoins de tout, mais avec parcimonie. Y compris du Mercurey dont il ne but prudemment que deux verres et demi.
— Feu votre époux devait être un fin connaisseur. Je ne me souviens pas avoir savouré d’aussi bon vin.
— Lorsqu’il servait du Mercurey, le pauvre aimait rapporter une savoureuse anecdote. Au retour de l’Ile d’Elbe, Napoléon s’était arrêté à Chalons-sur-Saône où un vigneron lui servit de ce nectar.
“Que ce vin est excellent, sa robe rappelle le ruban de la légion d'honneur, quant à son bouquet, il est comme l'odeur enivrante de la victoire,” le félicita l’Empereur. Fièrement, le vigneron répondit : “Sire, j'en ai du bien meilleur encore dans ma cave.” Étonné, Napoléon demanda : “Pourquoi ne l'as-tu pas apporté ?” L’homme dit alors : “Ah ! sire, c'est que celui-là, je le réserve pour les grandes occasions”.
— Elle est excellente, s’esclaffa Isidore. Et va bien au Mercurey. Avec votre permission, je ne manquerai pas de la replacer dès que j’aurai l’occasion d’en boire à nouvea
La modération avec laquelle Isidore honorait son dîner, enchantait Adélaïde. Loin de se froisser de cette semi-sobriété, elle y voyait la prévoyance d’un sportif désireux d’affronter la compétition sans être abâtardi par le handicap d’une laborieuse digestion. Au dessert, profitant de l’euphorie de son hôte, elle lui fit part d’un projet auquel elle avait songé tout le jour :
— Isidore, ne prenez pas en mal ma proposition. Vous m’avez dit être un chercheur désargenté. Je sais par expérience combien la gêne, même relative, est inconfortable. Aussi en attendant que la Fortune honore vos découvertes, laissez-moi vous offrir le gîte et le couvert. Vous auriez bien entendu votre chambre et votre indépendance. Je sais à quel point cette offre peut paraître ambigüe. N’y voyez que le souci de participer ainsi aux progrès de la Science.
— Adélaïde, je ne vous ferai pas l’affront de refuser, ni même de chipoter cette offre de mécénat. Grâce à votre générosité je pourrai enfin m’abstenir de me consacrer à des tâches alimentaires et me consacrer à la seule recherche. Sachez seulement que je m’absenterai souvent pour suivre les travaux de mes confrères, en Province où à l’Etranger.
— Je le comprends d’autant mieux que feu mon époux était soumis aux mêmes obligations.
La première heure de la nuit fut aussi torride que la veille, mais d’un commun accord, chacun des partenaires eut le loisir de profiter des suivantes pour jouir des bienfaits d’un sommeil réparateur.
Ce message a été édité - le 26-03-2022 à 06:10 par Pierrelamy
Posté à 05h46 le 26 mars 22
"Adélaïde, je ne vous ferai pas l'affront de refuser"
J'adore le personnage d'Isidore 
Ce à quoi, par ailleurs, je veux faire hommage, c'est au travail de documentation pour étoffer la nouvelle. C'est génial.
Ce message a été édité - le 26-03-2022 à 12:29 par Miouz
Posté à 12h27 le 26 mars 22
Merci Miouz
Dans la cour de l’immeuble, feu l’époux d’Adélaïde avait aménagé un atelier sous verrière. Plutôt que d’endurer de fastidieuses attentes dans la crypte, Isidore décida d’y procéder à la recharge du bloc informatique de son chronoscaphe. Il aurait ainsi tout loisir d’en surveiller le processus tout en vaquant à d’autres occupations. Ce local disposait en effet d’une petite bibliothèque qui intéressait fort notre chercheur.
Il y trouva une abondante documentation sur la pile Leclanché. Pendant le Second Empire, les opinions républicaines de leur inventeur l’avaient conduit à s’exiler en Belgique. Sa pile révolutionnaire y était d’ailleurs massivement utilisée par les télégraphes. De retour en France, après la chute de Naoléon III, il en confia la fabrication aux usines Barbier.
Isidore saisit le Bottin pour en trouver les coordonnées. Trois jours plus tôt, il eût passé commande par Facetime ou par Skype. Faute de disposer de ces précieux outils, il héla un fiacre. Sur place il put se procurer la quantité de piles qu’il estimait nécessaire pour mener à bien l’opération.
Au retour, il pria le cocher de passer par la petite église où patientait son chronoscaphe, afin d'en prélever le bloc informatique. Au passage il emporta ses instruments de contrôle.
De retour à l’atelier, il bricola sans attendre son installation. Pour obtenir la tension requise, il monta trois piles en série ; puis, afin d’atteindre l’intensité suffisante, plusieurs assemblages de ce type en parallèle.
Dès qu’il connecta le tout au bloc informatique, la petite lumière qui indiquait le niveau de la batterie et qui avait viré du vert au rouge, se mit à clignoter. Certes, il était probable que la remise à niveau prendrait plus de temps qu’avec le chargeur habituel, mais il y avait dans la bibliothèque largement de quoi désénerver son impatience.
A midi moins cinq il rejoignit la salle à manger. Séraphine n’y avait disposé qu’un unique couvert. Adélaïde s’étant absentée pour la journée, il déjeuna seul d'un fond de Mercurey, d’un plateau de cochonnailles et des premières cerises.
Si tout allait bien, il pourrait dès le lendemain rejoindre son siècle. Dans cette hypothèse, il ne lui restait donc que quelques heures pour profiter des charmes du XIXème. Il avait visité le salon des impressionnistes, suivi les frasques de la Belle Hélène et fait de la voile avec Jules Verne. Il ne lui restait plus qu’à entreprendre un vol en aérostat en compagnie d’Eugène Godard, cet intrépide précurseur, dont il venait de découvrir l’existence sur une des gazettes de l’atelier. Ce projet lui paraissant irréalisable à court terme, il choisit celui, plus sage de retourner flâner dans le Quartier Latin.
Pas plus que la veille, il n’y reconnut de « people », mais se fondit avec délice dans une population finalement assez semblable à celle qu’il fréquentait dans son siècle. A ceci près qu’elle n’était pas importunée par la circulation automobile. Bien que presque aussi bruyants, les fiacres et les calèches ne dégageaient pas de micro-particules toxiques et avaient tout de même une autre allure.
Cependant qu’il sirotait son demi-panaché en profitant de l’ensoleillement d’une terrasse, il se demanda s’il était vraiment opportun de retourner au vingt-et-unième siècle. En 1874, un peu d'entregent lui obtiendrait un entretien avec le doyen de la Faculté des Sciences. Impressionné par l’étendue de son savoir, ce dernier lui trouverait illico un poste d’enseignant-chercheur. Dans un tout autre secteur d’activité, Adélaïde pourrait aussi jouer de ses relations pour le faire embaucher dans une entreprise dont il grimperait tous les échelons à la vitesse grand V.
La veuve au grand coeur lui garantissant un somptueux pied à terre à Paris, il investirait ses gains dans un petit manoir sur la Côte d’Emeraude. Il en convertirait les communs en galerie, afin d’y exposer les toiles impressionnistes achetées au prix du marché de l’époque.
Moins égoïstement, il permettrait à la Science de prendre de vertigineux raccourcis. Il moderniserait en priorité la production de l’électricité et permettrait l'émergence des technologies non polluantes. Sous son impulsion, avant la fin du siècle (le dix-neuvième), l’énergie solaire serait utilisée à l’échelle planétaire. Ainsi, avant qu’elles ne deviennent hégémoniques, il couperait l’herbe sous les pieds des énergies fossiles.
Ce faisant, il préviendrait le réchauffement climatique. Le vingt-et-unième siècle, épargné par les catastrophes inhérentes à ce phénomène, le reconnaîtrait officiellement comme Bienfaiteur de l’Humanité. Mais à titre posthume, car faute d’avoir trouvé un élixir lui permettant de battre le record de Mathusalem, il aurait depuis longtemps rejoint les « prairies éternelles »
Ce message a été édité - le 26-03-2022 à 13:28 par Pierrelamy
Posté à 13h16 le 26 mars 22
Lorsqu’il sortit de la crypte, la première émotion d’Isidore fut olfactive : Paris avait retrouvé ces effluves qui dépaysent tant les montagnards, les ruraux et les gens de mer de passage. La seconde fut auditive : un cyclomoteur survitaminé pétaradait dans une rue adjacente. La troisième fut visuelle : la Tour Eiffel avait repris sa place.
L’intense jubilation qui anima notre ami se nuançait tout de même de quelque doute. D’après la position du soleil on était en début de matinée. Mais de quel jour ? Dans ce petit troquet où il allait parfois se rafraîchir la glotte pendant la mise au point du chronoscaphe une bonne âme se ferait un plaisir de le renseigner. Isidore s’y dirigea au pas de course.
Quelques minutes auparavant, en juin 1874, il avait réinséré le bloc informatique de son véhicule spatio-temporel et procédé aux vérifications d’usage. Dans son esprit, ce ne devait être qu’une simple mesure conservatoire. La veille il avait en effet décidé de pousser plus avant sa réflexion sur l’opportunité de rejoindre son siècle. Mais une fois installé aux commandes, il avait appuyé spontanément sur le bouton. Plongé dans le noir absolu, il avait immédiatement regretté son lapsus gestuel. Mais six minutes plus tard, il s’en félicitait.
— Bonjour Monsieur Mévout. Vous faites votre jogging déguisé en Alfred de Musset ?
— Bonjour Patron. Je peux jeter un oeil sur votre journal ?
— Il est sur le comptoir. Un demi panach’ comme d’hab’.
— Comme d’hab’.
Le journal portait la date du jour de son départ.
— Vous êtes sûr que c’est le journal d'aujourd'hui ?
— On vient de me l’apporter. Êtes-vous sûr de n’avoir pas fait la fête toute la nuit, Monsieur Mévout ?
Sidéré, le chrononaute lut à nouveau la date inscrite à droite de la manchette et jeta un coup d’oeil à la pendule. Il devait s’être passé tout au plus une quarantaine de minutes depuis le tout début de son voyage dans le temps ! Soit du même ordre de grandeur que pour ceux des animaux de laboratoire.
— Vous pouvez m’appeler un taxi s’il vous plait ?
— C’est comme si c’était fait.
Le premier réflexe d’Isidore fut de consulter son radio-réveil qui confirma l’heure et la date. Le second de se doucher. Le troisième, lorsqu’il eut enfilé un jeans et un polo, d’appeler son ancien directeur de thèse qui était devenu son ami.
Le Professeur Spinec profitait de sa retraite entre la rue des Vignoles et l’Ile de Sein, dont sa famille était originaire. Avec moi, c’était la seule personne au courant de son projet.
— Bonjour Isidore. C’est aujourd’hui le grand jour ?
— Bonjour Professeur. En quelque sorte. Je viens de rentrer d’un périple au 19ème siècle. Soit deux jours en mai 1868 et trois autres en juin 1874. J’ai dîné chez Jules Verne après avoir navigué en Baie de Somme sur son voilier « Le Saint-Michel » et visité le salon des impressionnistes en compagnie d’une ancienne danseuse de French-Cancan rencontrée lors d’une reprise de la Belle-Hélène au Théâtre des Variétés.
— Tu me chambres, Isidore. On s’est encore vus hier après-midi. Tu m’annonçais d’ailleurs vouloir partir ce matin.
— En effet. J’imagine que ce paradoxe tient au fait que le programmateur ne tient compte que du temps de fonctionnement effectif du chronoscaphe. Il a tout bonnement comptabilisé les transferts, soit un peu moins d’une demi-heure.
— Comment se sont passés ces transferts ?
— Dans le noir abolu. Il y en a eu trois. Ma première tentative de retour s’est réduite à un saut de puce. Je suis seulement passé de 1868 à 1874. J’attribue ce dysfonctionnement à la baisse de charge de la batterie du bloc électronique. Je l’ai remise à niveau en bricolant un montage de piles Leclanché. Ma seconde tentative a été couronnée de succès.
— Isidore, si je ne te connaissais pas, je n’accorderais pas le moindre crédit à ce que le commun des mortels prendrait pour des élucubrations.
— Il n’en aura pas l’occasion. Je ne ferai aucune publicité autour de mon expérience. Nous ne serons que deux à en partager le secret.
— Tu rates sans doute un Prix Nobel et l’occasion de devenir un nouveau Bill Gates. Mais je ne suis pas surpris de cette résolution qui t’honore.
— Si je rendais publique mon aventure, je serais harcelé par des hommes d’affaires qui me feraient des ponts d’or pour exploiter mon invention à des fins touristiques et spéculatives. Mais aussi par des malfaisants de tout poil qui y verraient l’occasion de commettre les forfaits les plus inavouables. Sans compter les militaires qui ne tarderaient pas à trouver au chronoscaphe une utilisation guerrière.
— En ce cas quelles sont tes intentions ?
— Remettre l'ouvrage sur le métier afin d’y apporter quelques modifications inspirées par cette première expérience. Puis entreprendre un second voyage dans une autre époque.
— Tu as déjà une idée en tête ?
— Aucune pour l’instant. Par la suite, je réfléchirai au moyen de permettre au chronoscaphe de voyager non seulement dans le temps, mais aussi dans l’espace. Ceci afin de me libérer de la contrainte de la crypte.
— As-tu ramené des souvenirs ?
— Mon départ s’est fait sur un lapsus gestuel. A l'instant où je remettais en place le bloc informatique, je pensais encore rester plus longtemps en 1874. J’avais même laissé dans ma chambre les trois livres de Poésie — de Rimbaud, de Corbière et de Charles Cros — que j’avais achetés au quartier latin. J’espère qu’ils consoleront Adélaïde de ma disparition.
— Adélaïde ?
— C’est la dame rencontrée au Théâtre des Variétés et qui le soir même m’a offert sa très généreuse hospitalité.
— Sacripant d’Isidore. On ne le dira jamais assez, les fées se sont vraiment penchées sur ton berceau, conclut le Professeur en s’esclaffant. »
Ce message a été édité - le 27-03-2022 à 07:16 par Pierrelamy
Posté à 07h15 le 27 mars 22
Le lapsus temporel je l'avais noté en me posant des questions. Mais Isidore, fort opportunément, a tout expliqué.
Prête pour la suite de l'aventure.
(Si publier régulièrement est une contrainte pour "l'auteur", je peux me rendre sur Calaméo. Ou même acquérir le livre, si la nouvelle est éditée).
Posté à 11h49 le 27 mars 22
Merci Miouz.
Poster cette longue pochade en feuilleton ne me demande que peu d'efforts.
Elle trouve une petite dizaine de lecteurs sur un forum consacré à la poésie, je vais donc poursuivre sa publication.
Merci encore pour ton soutien
Ce message a été édité - le 27-03-2022 à 13:36 par Pierrelamy
Posté à 13h32 le 27 mars 22
Le Professeur Spinec n’est pas le seul à partager le secret de celui qui fut mon meilleur pote avant que nos destins ne prissent des chemins différents.
Un abîme séparait certes nos capacités intellectuelles, mais en sport nous étions de même niveau. Nous sommes restés en contact. Le 21 juin, nous nous souhaitons mutuellement bon anniversaire. Cette coïncidence nous fait beaucoup rire car elle remet en cause, s’il en était besoin, la pertinence de l’astrologie.
Il m’a narré par le menu ses aventures et m’a prié de les mettre en forme et de les proposer à un magazine. En laissant entendre bien entendu qu’elles relevaient du domaine de la fiction. C’est en cours.
Il se trouve en outre que je ne suis pas étranger à l’un de ses plus fameux voyages dans l’espace-temps. Sachez que je n’en tire nul orgueil mais ça me fait un bien fou d’y songer.
Venons-en aux faits.
Il y a quelques années, suite à traumatisme crânien, j’ai eu des visions très précises d’une vie antérieure. Au cours du premier siècle avant Jésus-Christ, j’étais un légionnaire romain et je m'appelais Mercurocrum. Une thérapeute de mes amies, qui fait autorité dans ce domaine, m'en a donné la certitude à l'issue de quelques séances de « rêve éveillé ».
Plébien sans qualification des bas quartiers de Rome, je m’étais laissé séduire par la solde, l’aventure et les perspectives de gloire que nous offraient les légions de César. La réalité fut un peu moins rose. Ma centurie rejoignit à marche forcée l’Armorique où une poignée d’abrutis n’avait de cesse de perturber la Pax Romana. Leur aptitude exceptionnelle au combat rapproché nourrissait des rumeurs de dopage. Il se disait même qu’un druide à barbe blanche leur mijotait une sorte de potion magique de nature à décupler leurs forces. Dopage ou pas dopage, il ne faisait pas bon croiser leur chemin lorsque l’on patrouillait dans les forêts armoricaines et je commençais à regretter sérieusement la quiétude des bords du Tibre.
Je devais, hélas, ne plus les revoir. Un matin de printemps, je suis tombé sur une espèce de géant qui m’a occis d’un coup de menhir, m’offrant ainsi, simultanément, le Grand Voyage et un monument funéraire.
Ce message a été édité - le 27-03-2022 à 13:39 par Pierrelamy
Posté à 13h35 le 27 mars 22
Mais foin de nombrilisme et revenons au cœur du sujet.
Au cours de son voyage inaugural, le chronoscaphe avait fait la preuve de sa fiabilité. Le seul problème venait de la batterie du bloc informatique qui se déchargeait plus que de raison pendant l’absence de l’utilisateur. Mais ce dysfonctionnement, en apparence mineur, pouvait compromettre le retour de l’utilisateur et le contraindre à vivre le reste de son âge dans une époque incertaine.
L’industrieux Isidore avait provisoirement résolu le problème grâce aux piles Leclanché qui avaient eu le bon goût d’être inventées six ou sept ans avant la panne. Mais s'il avait choisi de se rendre en plein Moyen-Âge pour y recueillir les états d’âme de Godefroy Amaury de Malefète, comte de Montmirail, d'Apremont et de Papincourt au lieu d’interviewer Jules Verne, il est fort probable qu’il y serait encore.
Pour recharger cette fichue batterie, il lui fallait donc trouver un générateur d’électricité facile à mettre en oeuvre en toute époque et en tout lieu. Le meilleur candidat était sans coup férir la dynamo, inventée en 1868 par Zénobe Gramme (un prénom pareil, ça ne s’invente pas). Une version à manivelle existait déjà sur le marché. Notamment dans les catalogues de matériel pédagogique. Il lui suffirait d’un peu de jus de crâne pour transformer ce qui apparaissait comme un gadget en instrument fiable, efficace, ergonomique et de faible encombrement.
Il en fit deux, le plus puissant pour le bloc informatique et un second pour sa tablette et la caméra espion qu’il avait l’intention de dissimuler dans un accessoire vestimentaire. Comme sa nouvelle invention était au top, il déposa un brevet qu’il vendit un bon prix à un industriel de renom.
Isidore songeait aussi à une amélioration significative des performances du chronoscaphe. En l’état, il ne permettait pas de se rendre d’un lieu à un autre, ce qui limitait considérablement ses possibilités. Le jeune savant plancha longuement sur une éventuelle « seconde génération » qui ouvrirait cette possibilité. Mais, les réponses qu’il avait échafaudées créant plus de problèmes qu’elles n’en résolvaient, il reporta sine die ses recherches.
En attendant, s’il voulait faire du tourisme, rien ne lui interdisait d’aller repérer des cryptes, des ruines ou des grottes dans les régions ou pays de son choix et d’y transporter son chronoscaphe, avant de partir naviguer dans les couloirs du temps.
Au cours d’une visio que nous eûmes sur FaceTime, il me fit part de sa décision de mettre un terme à ses spéculations et de passer à l’acte. Comme je lui demandais en quel temps et en quel lieu il comptait vivre ses nouvelles aventures, il se fit évasif :
— Les opportunités sont infinies et je ne sais trop que choisir.
— Pourquoi pas la Rome antique ? lui suggérai-je.
— Pourquoi pas. Mais pour y rencontrer qui ?
— Par exemple un simple centurion qui te permettrait d’avoir un regard différent sur la Guerre des Gaules.
— Tu plaisantes j’espère ?
— Ce n’est pas mon genre. J’en connais un, moi, de centurion, qui ne demanderait qu’à collaborer.
— Là, tu aggraves ton cas !
— Je n'ai jamais été aussi sérieux. Laisse-moi te confier un secret. J’ai l’intime conviction que, dans une vie antérieure, j’étais ce centurion.
— ???
— Je m’appelais Mercurocrum et dans les années 50 avant J-C, avant d’aller me battre en Armorique, j’étais un pilier du « Nigrum Cattus », une taverne bien connue située à environ cinq arpents du forum.
— On est en plein délire !!! Bon, supposons que tu ne te payes pas ma tronche et que ce Mercurocrum ait vraiment existé. Il n’en reste pas moins qu’après Jules Verne, interviewer un bidasse lambda, ça fait tout de même un peu cheap.
— Ce ne serait qu’un intermède. Mercurocrum et ses copains du Nigrum Cattus n’étaient pas les seuls à vivre à Rome dans les années moins cinquante. On y rencontrait aussi du très beau monde : Virgile, Cicéron… Tu te vois casser la graine avec l’auteur des « Bucoliques » ?
— Vu sous cet angle…
— Tu pourrais aussi filmer les Jeux du Cirque. En moins cinquante, on ne jetait pas encore les chrétiens aux lions, mais il y avait quand même du spectacle.
— C’est vrai. On en a un avant-goût dans les péplums. In live, ça doit vraiment valoir le détour… Mais il va falloir que je rajeunisse mon latin !
— Broutille. J’ai failli rater mon bac à cause de l’anglais. Ca ne m’empêche pas de me débrouiller comme un chef quand je vais à Plymouth ou à Galway.
— Vendu ! Je prends le premier vol pour Rome afin de prendre mes marques et d’y chercher une crypte ou une grotte qui puisse me servir de gare.
Ce message a été édité - le 28-03-2022 à 06:21 par Pierrelamy
Posté à 05h42 le 28 mars 22
De nouvelles aventures en d'autres temps se préparent. Youpi !
(J'ai trouvé le passage "nombriliste savoureux).
Posté à 11h09 le 28 mars 22
Quel talent de conteur cela mériterait une édition pour sûr
Posté à 19h16 le 28 mars 22
Merci Miou et Kerdrel
Dans une fiction — cinématographique ou littéraire — le héros peut compter sur l’imagination de l’auteur pour résoudre les problèmes d’intendance et de logistique. Confronté à la réalité pure et dure, Isidore ne pouvait s’en remettre qu’à son ingéniosité, son entregent et sa faculté d’adaptation.
Il n’avait jamais mis les pieds à Rome et n’avait que quelques rudiments d’italien. Mais en quelques jours, il n’en dénicha pas moins au centre ville, l’entrée d’un souterrain remontant aux Etrusques. En s’insinuant dans une fente presque invisible de ses parois, il découvrit une grotte qui semblait n’avoir jamais été fréquentée par âme-qui-vive. Sinon celles des chauve-souris ; si tant est qu’elles en bénéficiassent. La difficulté d’accès de cette excavation la mettait à l’abri des regards, mais interdisait d’y transférer le chronoscaphe en l’état.
Isidore n’était pas homme à se laisser décontenancer. La coque de son véhicule n’était après tout que le réceptacle du moteur et de ses accessoires et ne jouait aucun rôle dans le processus.
Son concepteur s’était d’ailleurs fait plaisir en dessinant une carrosserie qui correspondait à l’image futuriste véhiculée par les BD. Mais une simple armoire, équipée d’un tabouret, aurait aussi bien fait l’affaire.
Il suffisait donc à notre ingénieur de s’adresser à une entreprise locale pour qu’elle lui fabriquât une coque en kit. Aussi simplement qu’un bricoleur ou une bricoleuse moyennement doué(e) recompose un meuble Ikéa dans sa salle de séjour, il monterait icelle dans la grotte.
L’aventure étant désormais sur les rails, Isidore prit un vol pour Paris. Il déposa le moteur du chronoscaphe et les accessoires y afférents et les logea dans des caisses capitonnées. Le soir même il reprenait l’avion pour Rome avec son précieux bagage en soute.
Deux jours plus tard, vêtu d’une tunique blanche à galon rouge et de sandales en cuir fauve, il prenait le chemin du forum. On était en aprilis de l’an cinquante avant Jésus-Christ, en milieu de matinée. La place avait des couleurs, des bruits et des parfums de souk moyen-oriental. Mais la vêture des marchands et des badauds donnait plutôt à Isidore l’illusion de figurer dans un péplum.
Il dirigea ses pas vers les échopes des orfèvres. Les monnaies romaines étant de coûteuses pièces de collection dans le Paris du vingt-et-unième siècle, il avait préféré se munir de pastilles d’or qu’il pourrait monnayer sur place. Ce qu’il fit incontinent. La bourse emplie de sesterces il se mit en quête de l’hypothétique Nigrum Cattus.
La taverne existait bien. Mais à cette heure elle était déserte, seuls deux esclaves expurgeaient les lieux des vestiges de la nuit. Il s’enquit de l’existence éventuelle d’un certain Mercurocrum.
(NB : Dans la version originale, les dialogues sont en latin. Mais pour le confort de lecture du plus grand nombre, j’ai demandé à un spécialiste de me les traduire en français.)
— Mercurocrum ? Ce simple optio centuriæ qui se fait passer pour un centurion ? On ne connait que lui. Depuis qu’il est rentré de la guerre des Gaules, il raconte à qui veut l’entendre sa bataille d’Alésia. Mais sa permission s’achève et sa centurie doit monter en Armorique. Il parait qu’une poignée d’irréductibles gaulois y mettrait en péril la Pax Romana.
— Vous êtes esclave depuis toujours ?
— En aucun cas. Il y a deux ans j’étais pédagogue à Lugdunum. Mais j’ai répondu à l’appel de Vercingétorix et j’ai été fait prisonnier par les compagnons d’armes de ce Mercurocrum.
— Je me disais aussi…
— Si vous voulez vraiment le voir — et l’entendre — revenez en fin de matinée, à l’heure de l’anethis.
— ?
— C’est une boisson qui ouvre l’appétit.
— Bien sûr. Merci. A tout à l’heure.
Mercurocrum ressemblait vaguement à José, le conjoint de Liliane dans la série télévisée « Scènes de ménages ». Aussi jovial et communicatif que ce personnage, il ne se fit pas prier pour raconter une n-ième fois son Alésia.
— Le jour d’avant, dans les entrailles d’un Urus, les haruspices avaient lu que le combat se solderait par d’innomblables victimes. Comme pour confirmer cette prédiction, la nuit suivante, un disque noir occulta lentement la lune, et lorsque Phébé réapparut, elle était rouge comme le sang de l’ancêtre des bovidés.
Ces fanatiques de Gaulois ayant pris l’initiative des opérations, les nôtres commençaient à se sentir en situation délicate. Mais César, une fois de plus, fit montre de ses exceptionnelles qualités de stratège. Quatre cohortes d’élite et la moitié des cavaliers attendaient à couvert.
Dès que les premières intervinrent, les barbares surpris amorcèrent un repli stratégique, mais se retrouvèrent ainsi face à la cavalerie qui les avait pris à revers. Pour sortir de ce mauvais pas, le pauvre Vercingétorix ordonna la retraite en bon ordre. Mais ces cons de Gaulois, qui n’avait pas tout compris, déguerpirent en désordre !
Nombre de fuyards furent pris ou massacrés. Les survivants se perdirent dans la nature et nous restâmes seuls sur un champ de bataille jonché de cadavres qui attiraient déjà d’immenses nuées de corbeaux.
Je faisais partie de la cohorte de Sylvus Rambus, celle qui s’est le plus illustrée. Nous rentrâmes à Rome avec plusieurs centaines de prisonniers. Après le Triomphe de César, chaque légionnaire s’en vit attribuer comme esclaves. Comme je suis hostile à l’exploitation de l’homme par l’homme, j’ai vendu les miens pour m’acheter quelques arpents de vigne dans le Latium.
Isidore avait déclenché sa caméra-espion pour ne pas perdre une miette de cette péroraison, que l’optio centuriae, qui s'exprimait habituellement en latin de cuisine, devait avoir empruntée et apprise par coeur.
— Centurion Mercurocrum, on m’a bien renseigné. Non seulement vous êtes un combattant hors pair, mais aussi un excellent orateur. Je croyais entendre un disciple de Cicéron.
— Merci. Vous avez de la chance de m’avoir trouvé. Ma centurie doit se rendre dès demain matin en Armorique où quelques gaulois fanatisés refusent encore la Pax Romana. Il parait qu’ils se battent comme des lions et qu’ils mettent notre garnison en échec. D’où l’appel aux unités spéciales.
— Je suis persuadé que vous n’en ferez qu’une bouchée. Tous mes vœux vous accompagnent.
Ce message a été édité - le 29-03-2022 à 06:14 par Pierrelamy
Posté à 20h36 le 28 mars 22
Avant de quitter le vingt-et-unième siècle, Isidore avait petit-déjeuné, à la terrasse de son Hôtel au bord du Tibre, d’un cornetto débordant de crème et d’un cappuccino. Vers treize heures, son estomac réclamant à nouveau son dû, il trouva sur le marché de quoi satisfaire ses légitimes revendications. Spontanément, à l’instar de ceux qui étaient devenus provisoirement ses contemporains, il pique-niqua sur place. Cette croustille accomplie, il s’offrit une déambulation digestive pour faire le point sur ces premières heures dans la Rome de l’an moins cinquante.
Contre toute attente, il avait déjà rencontré l’improbable Mercurocrum et même tourné une vidéo de sa péroraison. Cet épisode avait d’ailleurs sérieusement ébranlé ses convictions zététiques.
Pour respecter sa feuille de route, restaient à contacter Virgile et Cicéron. Et là, c’était un peu plus compliqué.
L’avant-veille, sur Internet, il avait appris que le premier, qui n’avait que vingt ans, poursuivait ses études à Crémone et n’avait pas encore écrit le premier de ses immortelles « Bucoliques ». Quand au second, c’était avant tout un homme de pouvoir qu'il n’était pas forcément facile d’approcher. En outre, lorsqu’il coiffait sa casquette de philosophe (pardon pour l’anachronisme) c’était pour s’en prendre aux épicuriens. Ce qui le rendait très antipathique à notre excellent Isidore. En un mot comme en cent, Cicéron était bien trop carré pour son goût. De son programme, ne subsistaient que les Jeux du Cirque. Il convenait donc de s’en procurer au plus tôt le calendrier.
En attendant, sur les bords d’un Tibre infiniment plus coloré que celui qu’il avait quitté quelques heures plus tôt, il actionna sa caméra pour immortaliser le va-et-vient des chalands, traînés par des attelages de boeufs.
En fin d’après midi, sa flânerie le conduisit aux portes des Thermes. L’organisation de cet établissement le laissa pantois. Pour pouvoir y entrer, il dut déposer ses vêtements aux vestiaires. Ceux-ci étaient heureusement surveillés par des vigiles. Mais il se vit interdit de conserver le moindre linge de corps. Ce qui le mit un peu mal à l’aise. Mais comme n’étaient admis que les messieurs — les dames ayant accès à l’établissement à des heures différentes — il oublia vite ce désagrément.
Dans le palestre, une vaste salle ouverte sur un jardin, des athlètes s’adonnaient à diverses activités physiques. Isidore, qui était ceinture noire de judo, suivit en initié les évolutions des lutteurs. Il les aurait bien rejoints, mais habitué au textile, il voyait mal comment il pourrait accrocher des adversaires nus, ruisselants de sueur et d’embrocation.
Un lutteur de son gabarit, qui venait d’étriller un adversaire, lui fit un signe de tête qu’Isidore interpréta comme un défi. L’homme ayant une bonne tête, le judoka de Paname oublia ses réserves et releva le gant.
D’entrée, le Romain, dans l’intention manifeste de l’intimider, poussa violemment le chrononaute. Rompu depuis l’enfance à la fameuse « planchette japonaise », notre ami s’agrippa aux épaules de l’inconscient et, profitant de sa poussée, se laissa tomber en arrière. Simultanément il lui appuya un pied sur le ventre et roula sur le dos.
Le romain quitta le sol et fut projeté, tête la première, loin derrière Isidore qui se redressa instantanément. A demi assommé, le Romain leva le pouce et félicita son vainqueur en se frottant le crâne.
— Bravissimo ! Je n’ai pas compris ce qu’il m’est arrivé. Je m’appelle Titus.
— Ave Titus. Moi, c’est Isidore.
— Ave Isidore. Il faudra que tu m’aprennes cette prise. Je ne crois pas t’avoir déjà vu aux Thermes. J’y viens pourtant presque tous les jours.
— Je ne suis à Rome que depuis ce matin.
— Tu es en voyage pour affaires ?
— Plutôt pour études. Je suis ingénieur et j’ai réfléchi à la possibilité d’utiliser la force du vent pour faire tourner les moulins. J’ai quelques idées que j’aimerais mettre en oeuvre. Il m’a semblé qu’à Rome où se concentre l’élite intellectuelle de l’Empire, j’aurais les conditions idéales pour mener à bien ce projet.
— Je connais le moulin à eau, mais je n’imagine pas un instant qu’on puisse utiliser le vent pour les faire tourner.
— On l’utilise bien depuis des siècles pour propulser les bateaux.
— Je reste très sceptique. Sache que nous sommes confrères. Pendant mon temps de service dans la légion, j’ai participé à la construction des aqueducs. De retour à la vie civile j’ai monté ma propre entreprise de bâtiment. Les insulae, entre les Thermes et le Forum, de même que ma domus, sont mon oeuvre. A propos, plutôt que d’aller dans un déversorium où le calme n’est pas garanti, pourquoi n’essaies-tu pas de loger chez l’habitant ?
— Parce que je viens d’arriver et que je ne connais personne.
— A présent tu me connais. Je puis t’offrir le gîte et le couvert pour un prix comparable à ceux pratiqués dans les deversoriums.
— J’accepte bien volontiers.
— Veux-tu que nous allions visiter les lieux ?
— Avec plaisir.
— Mais nous allons d’abord procéder aux ablutions.
A cet effet, ils investirent l’une après l’autre trois salles de plus en plus chaudes. La dernière, le sudatorium, tenait les promesses de son appellation. A la sortie de cet ancêtre du sauna, un bain chaud les attendait. Imitant Titus, Isidore s’y gratta l’épiderne avec un racloir avant d’entrer au caldarium, qui lui aussi méritait son nom. Les deux hommes en sortirent promptement pour se plonger dans des bains de plus en plus froids. Quand ils en eurent assez, un esclave se proposa de les masser.
Le futur inventeur du moulin à vent, au zénith de sa forme, rendit grâce à son grand-père qui, le jour de ses douze ans, l’avait inscrit au judo.
Posté à 05h38 le 29 mars 22
Je comptais passer à 'heure de l'anethis, mais je me suis précipitée à l'heure du cornetto.
Isidore a vaincu sa pruderie en matière de nudité, je vois !
Mon intérêt à suivre ce voyage dans le temps, avec tous ces détails temporels ne faiblit pas. Merci !
Posté à 09h32 le 29 mars 22
Merci Miouz
A l’instar des riads de Marrakech, la Domus de Titus n’offrait au regard des passants que de hautes parois sans fenêtre. Mais dès qu’on en franchissait le seuil, tout n’était qu'ordre et beauté, luxe, calme et volupté, comme disait Baudelaire à propos d’un pays qui ressemblait à l’élue de son cœur. Les visiteurs étaient accueillis dans un atrium tel qu'on peut en voir sur les images de Google. Un jet d’eau y glougloutait dans l’impluvium et ses parois étaient couvertes de marbre blanc.
— Il vient de Carrare où j’ai une carrière, précisa Titus avec la même simplicité que s’il s’était agi d’une cabine de plage à Saint-Luc sur mer. Suis-moi, je vais te montrer ton cubiculum.
La chambre était simplement meublée d’un lit, d’un coffre, d’une table et d’un siège. Mais ses murs se singularisaient par la richesse de ses mosaïques. Isidore exprima chaleureusement sa gratitude et son admiration.
— Je te vois sans bagage. Sans doute l’as-tu laissé en sûreté quelque part. Souhaites-tu le récupérer ?
— En effet, j’en aurai pour un quart d’heure tout au plus.
Isidore se pressa vers la grotte où il avait laissé la sacoche fabriquée sur le modèle de celles que portaient en bandoulière les légionnaires de César. Il y avait rangé sa brosse à dent, son or, sa tablette, le chargeur d’icelle, un savon d’Alep, une tunique et du linge de rechange.
Titus lui confia la clef d’un petit coffre scellé dans la muraille afin qu’il puisse y loger ses objets de valeur. Isidore remercia chaudement, car non seulement il pouvait y mettre son pécule, mais aussi sa tablette et le chargeur y afférent.
Avant de la ranger, il visionna la péroraison de Mercurochrum. L’opto centuriae ressemblait vraiment au José de « Scènes de ménages ». Au point que la vidéo pourrait être postée sur You Tube sans attirer quelque suspiscion que ce soit. D’ailleurs, quel internaute aurait pu imaginer les conditions du tournage ?
Le dîner, que son nouvel ami Titus appelait la Céna — comme Léonard de Vinci un de ses tableaux représentant le dernier repas du Christ — avait de quoi satisfaire les plus pointilleux des bobos de Paris-sur-Seine. Une dizaine de fruits ou légumes constituaient une bonne partie des amuse-gueules, du plat principal et des desserts. Ils étaient, comme il se doit, cent pour cent bio.
— Ils viennent d’une petite ferme que j’ai en Campanie, précisa Titus.
Suivant les préceptes crétois, les protéines se présentaient sous les espèces de la baudroie et de l’anchois (ce dernier apportant en prime les précieux oméga III). Isidore s’abstint de demander s’ils provenaient d’une pêcherie appartenant aussi à son hôte. En revanche, icelui crut bon de signaler que le vin, qui sans être exceptionnel avait de la cuisse et un un arôme fruits rouges, provenait de sa vigne.
Isidore, qui faisait partie de la tribu citée un peu plus haut, n’essayait même pas de dissimuler sa jubilation.
Les convives ne dinaient pas couchés comme dans les péplums, mais attablés comme la plupart des gens civilisés (dont le Christ et les apôtres sur le tableau de Léonard de Vinci). Fausta, l’épouse de Titus, ressemblait à Monica Belucci. Le couple avait une grande fille et deux garçons un peu plus jeunes. L’une et les autres étaient sages comme des images. Dans l’antiquité romaine il ne faisait pas bon déplaire au pater familias qui détenait un pouvoir absolu sur ses enfants, sa femme, et ses esclaves. Mais Titus, en phallocrate bienveillant, n’en usait qu’avec modération et déléguait tout ce qui concernait la gestion du Domus à la sublime Fausta.
Après avoir fait un sort à ses queues de baudroie ensaucées de garum, le chef de famille fit les frais de la conversation en retraçant son parcours. Isidore était tout ouïe et relançait le soliloque lorsque son débit menaçait de décroitre. Ce qui ne se produisit qu’une fois ou deux.
Il apprit ainsi que le légionnaire Titus avait servi en Gaule, en Espagne et en Grèce. Après avoir usé du glaive et du pilum et senti ce qu’on appellerait plus tard « l’odeur de la poudre », il avait très vite intégré le corps des architectes qui fournissaient l’artillerie en balistes, en onagres, en trébuchets et en mangonneaux. Au contact de ses hommes de l'art, il avait appris la construction, le génie civil, le génie des matériaux et la planification urbaine.
Il sut raconter avec esprit quelques anecdotes où il avait fait montre d’un talent nettement supérieur à la moyenne. Talent qui lui avait valu de percevoir à sa démobilisation un joli pécule et une cinquantaine d’esclaves. Cette juste rémunération lui avait permis de démarrer son affaire.
— Isidore, sais-tu que, sur un chantier d'aqueduc, j’étais l’assistant de Vitruve ?
Le lecteur se rappelle peut-être ce dessin de Léonard de Vinci représentant un personnage aux proportions idéales, qui semble repousser les limites du cercle ou l’artiste l’a enclavé, et que l’on connait sous le nom d’Homme de Vitruve. Contrairement à ce que d’aucuns pourraient penser, Vitruve n’était pas une ville, mais un architecte de l’Antiquité. Ce fameux architecte qui professait à qui voulait l’entendre : « Pour qu’un bâtiment soit beau, il doit posséder une symétrie et des proportions parfaites comme celles qu’on trouve dans la nature. »
— J’ai suivi scrupuleusement ses précieux conseils et je lui dois ma réussite professionnelle, souligna Titus.
— Que devient-il ?
— Il continue à exercer son art sur les grands travaux de l’Etat. Simultanément, il parait qu’il prépare une encyclopédie sur les différentes techniques de notre temps.
— Je serais très honoré s’il pouvait m’accorder une entretien.
— Tu veux lui parler de ton projet de moulin à vent ? s’amusa le Romain
— Entre autres, souria Isidore d’un air entendu.
— Dès que j’aurai l’occasion de le rencontrer, je lui en toucherai deux mots.
Posté à 05h40 le 30 mars 22
Un ange passa vers la fin du dessert. Titus, sans prévenir, venait d’interrompre le récit de ses exploits. Isidore, qui pensait à autre chose, n’eut pas le reflexe de le relancer. Fausta saisit sur l’occasion de soulever un problème d’ordre domestique.
— Titus. Depuis le décès de Sorbonnix, les enfants sont sans précepteur. Il nous faut lui trouver au plus vite un remplaçant. J’en ai parlé autour de moi. Toutes les matrones font le même constat : rien n’est plus difficile que de trouver un bon pédagogue à notre époque.
— N’as-tu pas contacté le marché aux esclaves ?
— J’y suis allée. Mais on y trouve que des illettrés.
— C’est ce que confirment en effet les gens de mon entourage.
Isidore, ouvrit un oeil intéressé.
— J’ai peut-être une solution à votre problème. Ce matin, je me suis rendu dans une taverne fréquentée par centurion de ma connaissance. Mais je n’y ai vu que deux esclaves occupés au nettoiement des lieux. Celui qui paraissait le moins idiot m’a renseigné. Son élégance de ton et sa richesse d’expression m’ont surpris. Je le lui ai fait savoir. Il m’a dit alors qu’il était pédagogue à Lugdunum avant de rejoindre l’insurrection et d’être capturé par la légion de César. Une telle hérésie dans l’utilisation des ressources humaines m’a surpris.
— Et comment s’appelle cette Taverne ?
— Le Nigrum Cattus.
— Je connais. Elle est surtout fréquentée par des militaires qui en pincent pour la patronne, la fameuse Suzine Vila.
— C’est une traînée, intervint Fausta.
— Elle était en ménage avec l’ancien propriétaire de la taverne. Un vétéran couvert de médailles qui n’a jamais dépassé le grade d’opto centurae. Il l’a affranchie et en a fait son héritière. A son décés elle a pris en main la destinée du Nigrum Cattus.
— Où elle semble utiliser ses esclaves à contre-emploi.
— Si elle sait fort bien compter, je ne suis pas sûr qu’elle sache lire. Quoi qu’il en soit, c’est une piste à creuser.
— Il ne faut pas compter sur moi pour parler à cette Suzine Vila, décréta Fausta.
Suzine Vila, qui ressemblait à Audrey Fleurot, était la fille de Pancho, un gladiateur qui emporta les foules et de nombreuses victoires avant de succomber sous le trident d’un rétiaire. Originaire d’Empurion, dans l’actuelle Catalogne, il avait été réduit en esclavage pour avoir un peu trop souvent molesté des légionnaires en goguette. Son premier acheteur sut mettre à profit ses aptitudes pugilistiques et, lorsque sa cote atteint son acmé, il le revendit à prix d’or.
Au décès de sa maman, une technicienne de surface qui exerçait son art à l’amphithéâtre, Suzine était destinée à prendre sa suite. Hélas, pour son propriétaire, elle n’était que très moyennement motivée.
Comme elle avait en outre hérité du caractère bien trempé de son papa, plutôt que flageller jusqu’à ce que mort s’en suive une aussi belle enfant, son propriétaire vendit l’orpheline à un proxénète.
Ce fut sa chance. Sa détresse et ses jeunes appas firent fondre un vétéran couvert de médailles qui venait d’acquérir le Nigrum Cattus.
Le brave avait massacré des centaines de Germains, de Gaulois et d’Helvètes, mais sous son plastron battait un cœur de tourtereau. Il racheta la gamine le double du prix qu’elle avait côuté à son souteneur. Les dieux bénirent cette grandeur d’âme : outre les satisfactions du déduit, la pétulante Suzine lui apporta la nombreuse et dépensière clientèle de ses anciens compagnons d’armes.
Fausta répugnant à prendre bouche avec la tenancière de ce qu’elle considérait comme un lieu de perdition, Isidore saisit l’occasion de se rendre utile.
— Je puis aller demain matin en éclaireur, afin de tester plus avant le niveau d’instruction de ce pédagogue et son éventuelle motivation pour un poste de précepteur.
— Excellente idée. Tu me tiens au courant. Si cet esclave te parait correspondre au profil, je ferai une offre de rachat à sa propriétaire.
Le jour d'après, Isidore se rendit incontinent au Nigrum Cattus.
L'esclave, qui s’appellait Acmos, suspendit un instant sa tâche pour se prêter à l’entretien. Il sut s’y montrer des plus persuasifs.
— As-tu pu te faire une opinion sur le pédagogue qui se languit au Nigrum Cattus ? s’enquit Titus, lorqu’en fin de matinée Isidore revint à la Domus.
— Oui. Et elle est très favorable. Bien que gaulois, il est féru de culture grecque et romaine. Il ne rêve, bien entendu, que d’échapper à sa condition actuelle et de reprendre son ancien métier.
— Parfait, je vais faire une offre à sa propriétaire.
Suzine achetait ses esclaves sur un coup de cœur, en fonction de leur robustesse et d’autres critères indéfinissables. Acmos lui donnait entière satisfaction. Mais, dès lors qu’on lui en proposait le double du prix du marché, elle ne vit aucun inconvénient à s’en séparer pour s’en offrir deux identiques. Elle avait justement repéré quelques somptueux Numides, nouvellement mis à l’encan par le capitaine d’un vaisseau en provenance de Carthage.
Le soir même, le pédagogue rejoignit le dormitorum des esclaves de Titus.
Sa parfaite éducation fit immédiatement oublier à Fausta ses réticences. Elle se félicita auprès de ses amies d’avoir soustrait un homme aussi cultivé à la mauvaise influence de la Suzine Vila. Les enfants adorèrent les méthodes d’Acmos et il fut très vite admis aux repas de la famille.
— Isidore, je remercie Jupiter de m’avoir fait croiser ta route. En deux jours, tu m’as fait découvrir une prise étonnante (que je compte bien expérimenter sur d’autres lutteurs) et un précepteur bien sous tous rapports. Si tes études sur le moulin à vent tournaient court, je me ferais un plaisir de jouer de mes relations pour te trouver un emploi à la mesure de tes talents.
Posté à 05h48 le 30 mars 22
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