C’était au mois de mai, temps où monte la fleur sur l’aubépin, où les bois, les prés reverdissent, où les oiseaux disent, nuit et jour, chansons nouvelles
que l’annonce lui tomba dessus comme un couperet sur le col du condamné. Jules Martin avait tiré le mauvais numéro mais il était l’ainé, on y enverrait le cadet Etienne ; ce bon à rien d’Etienne qui passait son temps à bayer aux corneilles. Etienne, c’était celui qui n’avait jamais fait de mal à une mouche. Il jouait du pipeau aux arbres, marchant sur la pointe des sabots pour ne froisser ni les ailes d’un papillon, ni la susceptibilité d’un scarabée. Le chef de famille passait son temps à crier à la ronde que cette graine de culotte n’était pas de son sang. La mère baissait le nez. Ses souvenirs lui faisaient confusion. Elle ne comprenait rien à cet enfant qui devisait avec les poules quand les enfants de son âge s’amusaient au lance-pierre. Il alla une nuit jusqu’à décrocher une chouette clouée vive sur la porte du bucher. Un sacrilège ! Une semaine durant Les Martin ânonnèrent des prières dont ils ne comprenaient pas le premier mot mais il fallait conjurer le mauvais sort jeté à leur masure.
Etienne faisait largement sa part de labeur. Il puisait son énergie dans ces morceaux choisis de bonheur volé comme un affront fait à ces vilains n’ayant de compassion que le bâton. Quand Etienne maniait la faux et le fléau, c’était un ballet offert à la nature et aux filles. Il ne manquait jamais une caresse à un chat et sifflait au chien des chansons douces et toujours un mot gentil au cochon qu’il savait qu’on égorgerait à la Noël.
Mais à la Noël, Etienne ne serait plus à la ferme, il ne serait peut-être même plus du tout car demain, il partirait faire la guerre aux Autrichiens. Il serait tambour du roi. Etienne ne connaissait ni le roi, ni les Autrichiens. Il savait juste que les petits sont élevés pour devenir cruels aveugles au service des grands qui ne valent rien. A la Noël, le verrat préféra crever d’une fièvre suspecte. On accusa Etienne de vouloir faire mourir de faim les siens. Puis le fils ainé se fit une large entaille qui s’infecta car l’eau bénite n’a jamais soigné quiconque. Etienne savait le secret des plantes mais il battait tambour dans la plaine puant le cadavre.
Le tambour du roi traversa toutes les batailles sans une égratignure. Quand il revint au village, il ne restait que le père vieilli. Il ne leva pas les yeux sur son fils. La bonté avait gagné. C’était insupportable au père qui pleurait son ainé. Etienne laissa les orties aux poules et aux insectes. Il cultiva un carré de simples, laboura ses champs et s’excusait d’une caresse quand il lui arrivait de sacrifier un animal pour une pièce de viande. Etienne n’était pas un ascète, c’était un homme bon qui eut le culot de vivre cent ans et un peu plus.
C’était au mois de mai, temps où monte la fleur sur l’aubépin, où les bois, les prés reverdissent, où les oiseaux disent, nuit et jour, chansons nouvelles qu’on ensevelit la dépouille d’Etienne.
La phrase était tirée du
Roman de Renart p11
https://bibliothequenumerique.tv5monde.com/livre/3/Le-Roman-de-Renart
Aujourd'hui, je vous propose comme départ d'histoire :
Aussitôt on les dépouilla nus comme des singes,