hommage à Chassamor
un maître en prosodie
La grand peur
Quelquefois le chasseur téméraire s’égare.
Il a tiré, passant soudain, une ombre noire
Et va chercher ce qu’il croit être un sanglier.
Il s’enfonce d’abord dans un vaste hallier,
Puis, déçu, va fouiller, plus loin, d’autres broussailles ;
Il va toujours, prêt à finir cette bataille
Au fond des bois. Mais il ne trouve vraiment rien.
Il n’entend plus les cris des hommes ni des chiens,
Et, finalement, bredouille, il s’arrête.
Il est perdu. Mais cela guère ne l’inquiète.
Il cherche un chemin sous le sombre couvert
Mais tourne en rond dans un réseau de buissons verts.
Il recule au hasard et se heurte à des chênes.
Où donc est-il ? Quels sont ces arbres ? L’âme en peine,
Il continue en remarquant que vient la nuit.
Il soupçonne un danger, il entend quelques bruits,
Il croit voir quelque chose au milieu des vieux saules,
Des ombres le suivent, des griffes le frôlent,
Le cri d’un rapace affole son cœur
Et fond sur lui, comme une pluie, la grande peur.
Il déraisonne, il hallucine, un écureuil
Est un démon qui veut le mordre et le chevreuil
Qui s’enfuit est un buffle enragé qui le charge !
Et, soudain, il découvre une allée calme et large
Qui conduit au château. Dès lors, il respire.
Il retrouve bien tôt le salon et fait rire
En racontant son aventure de poltron
Au coin du feu, tous ses amis, assis en rond.
A la ville aussi, pleine de rumeurs,
Eclôt parfois, dans l’esprit faible, la grand peur.
Il arrive ainsi qu’un grand solitaire
Ne sache plus quel chemin prendre sur la terre.
Est-ce l’âge, déjà, qui corrompt son cerveau ?
Est-ce la vision, brusque, d’un caveau ?
Il se voit soudain, plein de rêves futiles,
Sans amis, sans famille, idiot, inutile ;
Il parle tout seul, dans son bouge obscur,
Il s’adresse au plafond, il questionne les murs,
Et, sans fin, il répète les mêmes histoires,
Les mêmes souvenirs sourdis de sa mémoire.
Il est chagrin, pusillanime et besogneux,
Il se fâche vite, il devient hargneux.
Il lui vient des manies, des phobies, des envies,
Tout se dérègle dans sa laide et triste vie.
Il suffit alors du moindre incident :
Un découvert, une querelle, un mal de dent,
Pour qu’il s’affole, et c’est la peur, c’est la grand peur
Qui l’envahit et qui l’accable de douleurs.
Il croit déjà que des méchants veulent sa ruine,
Ou qu’il a le cancer, que son temps se termine.
Il perd le sommeil, il se ronge, il transpire,
Il voudrait se tuer pour soigner son délire,
Il pleure, il gémit et, finalement ,
Il comprend bien, le malheureux, qu’il est dément.
Je voudrais mourir avec ma raison.
Peut-être un peu tôt, peut-être sans gloire,
Mais pouvant toujours dire ma chanson.
Non parmi les fous, pleins de fureurs noires,
Et que l’on enferme dans des prisons,
Mais dans mon pays, au bord de la Loire,
Souffrant, mais avec toute ma raison.
Ecrit par Chassamor
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