Synérèse et diérèse
Mieux vaut comprendre qu'apprendre par cœur.
Les racines « syn » et « dié » signifient, ce qui rassemble pour la première, ce qui sépare pour la seconde. On trouve de nombreuses applications de cela, par exemple, symphonie / diaphonie, synchronie / diachronie, etc.
Dans ce qui nous occupe, il s'agit soit de rassembler, soit de séparer, deux voyelles d'un même mot ; ainsi, appliquons nous la diérèse sur « acti/on », et la synérèse sur « avion ». Une façon d'identifier la diérèse est d'observer l'origine latine du mot, car toutes les lettres se prononcent en latin, pas d'escamotage ! Dans le cas de « action » l'étymologie donne « ac-ti-um », ce qui permet de conclure à la diérèse ; dans le cas de « avion », le mot ne possède pas d'équivalent latin, ce qui le laisse en synérèse.
Le lion se disant « leo » en latin, il doit supporter la diérèse, à savoir « li/on ». Et ce fut un scandale quand Hugo écrivit, dans Hernani, l'alexandrin : « Vous êtes mon li-on superbe et généreux ! », cette prononciation n'étant pas d'usage courant.
Un autre exemple est « dieu » qui en latin équivaut à « de-us » ; il devrait donc y avoir une diérèse donnant « di-eu », ce qui n'est pas le cas, puisqu'on prononce « dieu » en une seule syllabe.
Il n'y a donc pas de règle générale, juste parfois une aide via le latin.
De plus, il ne faut pas oublier qu'une langue vivante évolue, à savoir qu'elle n'est pas identique à elle-même selon l'époque, le lieu et la classe sociale de celui qui la parle.
Une tendance est d'aller de la diérèse vers la synérèse, comme « ac-ti-on » tend vers « action » ; mais on trouve des contre exemples, comme « paysan » qui a évolué de « pésan » - en deux syllabes – vers « pé-i-san » en trois syllabes, autrement dit de la synérèse vers la diérèse.
C'est donc l'usage, en un lieu et à une époque donnée, qui décide, mais aussi la fantaisie de l'auteur, car rien n'interdit d'utiliser un existant endormi de temps en temps ; un anachronisme n'est pas une faute, et n'oublions pas que le maître joueur du langage c'est, par définition, le poète. C'est à lui de rompre, raviver, endormir, oser, inventer, en tant que digne héritier des troubadours, ceux qui trouvent. Il dispose, comme tout un chacun, de toute l'épaisseur historique de la langue, non uniquement de la dernière couche en cours d'utilisation.
A l'époque de Villon, la langue qu'il parlait, outre celle des coquillards, était celle de Paris, alors que chaque région possédait sa propre langue. La langue française était une langue locale. Il faut attendre l'invention de l'imprimerie – le moyen – et le décret de Villers-côtterêts – la politique – de François 1er, en 1539, pour que commence l'unification linguistique qui autorisera à parler de langue française. C'est à ce moment qu'interviendront les grands normalisateurs – la Pléiade et consort. Et c'est le doux parler angevin - l'axe Paris, Rambouillet, Angers - qui sera progressivement imposé sur l'ensemble du territoire, non sans résistances... Et même sous Louis XIV, orthographe et syntaxe seront encore... flottantes. Ce que nous jugerions aujourd'hui fautif dans la pratique de la langue en un temps reculé, n'est en fait qu'une possibilité d'usage d'une langue non fixée. Ces fausses erreurs témoignent de la vitalité de la langue en question.
Exemples empruntés à
Paul Valéry dans
Corona & Coronilla
* diérèse, décasyllabe en 4/6
Loin de tes yeux, je suis inqui-étude
* Premier alexandrin achevé par une diérèse
qui rime avec l'octosyllabe achevé par « yeux » en synérèse
suivi par un alexandrin terminé par « cieux », lui aussi en synérèse
Le dernier vers cité est un alexandrin avec une diérèse dans son premier hémistiche.
Tu m'as dit que ton cœur n'est pas mystéri-eux...
Tu me l'as dit de tous tes yeux
Si vraiment qu'ils se sont fermés à l'or des cieux
(…)
Le suc délici-eux de toutes les tendresses
* premier alexandrin achevé par une diérèse
deux diérèses dans le second
le dernier aussi achevé par une diérèse, qui rime richement.
Saucisettes, cocktail, porto, gâteaux, bri-oche
(...)
L'invasi-on, les yeux, les propos mi-aulés :
Tous mes tendres secrets seront-ils vi-olés ?
* De ces deux alexandrins qui riment, le premier est en synérèse, le second en diérèse...
Que ce silence sait tout ce que nous dirions
Que nos gestes feraient ce que nous voudri-ons