Il est bien clair, en effet, que l’on ne s’embarque pas pour une expédition semblable sans prendre quelques précautions.
Paul aimait le mystère et la désobéissance le grisait. Quand François, son ainé de quatre ans lui proposa de participer à l’expédition, Paul accepta fier de la confiance que lui faisait son grand frère. L’aventure commença la veille par la quête de deux lampes torches. François avait préparé une boite d’allumettes et Paul avait été chargé de leur procurer quatre chandelles. C’était facile, il suffisait d’attendre que Rosy, la cuisinière aille jeter les épluchures à Rondelet, le cochon pour atteindre le tiroir du vaisselier. Mais Paul se souvint qu’il avait vu dans l’atelier, deux lampes accrochés au-dessus de l’établi encombré de trésors. Georges, le bricoleur de la maison lui avait même montré qu’on pouvait changer l’intensité lumineuse des lampes en tournant les tubes de métal. Paul avait été fasciné.
A cette heure de la sieste, il n’y avait guère que les cigales à s’activer dans le parc. Paul glissa entre les hortensias et les herbes de la Pampa puis il pénétra dans l’atelier sentant la colle et la peinture, la chaleur exaltant ces odeurs entêtantes. Il prit appui sur la manivelle d’un énorme étau puis escalada une étagère à clouterie. Il emporta son larcin qu’il présenta tout fier à François.
L’étape suivante concernait les clefs, le précieux sésame qui leur ouvrirait le paradis. Papa gardait la clef de son bureau toujours dans son gilet, même à l’heure de la sieste. Monsieur Garlin de Rueil avait sa méridienne à l’écart. Cet homme aimait l’ombre et la solitude. Les enfants étaient encore assez loin du bosquet qui garantissait la tranquillité de leur père qu’ils l’entendirent : « Qu’est-ce que vous faites par ici, galopins. Ce n’est pas un lieu pour jouer aux indiens. Rendez-vous utiles plutôt. Allez quérir Joséphine, qu’elle m’apporte une citronnade bien fraiche ! »
Ce n’était pas le moment de contrarier le chef de famille. Ils coururent à la cuisine. Joséphine souffrait sans doute de la chaleur du fourneau. Son corsage ouvert, la pauvre Joséphine suffoquait malgré les efforts de l’ami intime de Papa, Monsieur Alexandre qui haletait à force de vouloir ranimer la jeune fille qui se releva par miracle en ajustant sa robe. Paul admira la discrétion de Monsieur Alexandre qui se retira sans vouloir tirer gloriole du sauvetage dont il était le héros. Mais la discrétion est le propre des pharmaciens qui délivrent les potions magiques. Paul s’essuya sans les comprendre les reproches de son grand frère : « Tu aurais pu t’abstenir de tousser. Tu nous as tout fait rater ! J’aurais voulu voir mieux ! » Paul se contenta de transmettre la demande de leur père. Joséphine qui se fit à elle-même : « Ces hommes me feront mourir ! »
La phrase chuchotée inquiéta le petit Paul toute la fin d’après-midi qui finit par s’en ouvrir à François : « Eh bien moi quand je serai grand, je ne ferai jamais de mal aux dames pour ne pas les faire mourir. »
François qui n’en connaissait guère plus sur la question répondit à son frère : « Les filles disent ça mais elles aiment… »
– … Qu’on les fasse mourir ? Mais on n’a pas le droit ! Mais alors c’est parce qu’elles sont fragiles que le curé ne veut pas qu’on les touche. Tu te souviens quand il t’a pris à jouer au docteur avec Claudine, continua Paul.
– Il n’y connait rien aux filles ! Papa lui, il dit que les femmes, c’est le paradis et Papa sait mieux ces choses-là parce que c’est un grand médecin. Il les soigne bien, il sauve beaucoup de vies, fit François, premier admirateur de Docteur Garlin de Rueil.
– C’est vrai quand Maman me câline, elle est douce et elle sent bon. Et puis, elle m’appelle mon petit chou, et elle sourit. Un jour, elle a même dit que nous étions sa raison de vivre. C’est une preuve, confirma Paul.
Docteur Garlin de Rueil avait des journées harassantes qui se prolongeaient souvent en soirée. Il se retirait alors dans sa bibliothèque feutrée attenante à son cabinet. « Je vais en enfer trouver l’inspiration pour vous emporter en paradis, ma chère ! » faisait-il à son épouse épanouie comme une rose.
C’est ainsi qu’avait germé dans la tête de François de monter une expédition dans cet endroit secret sur lequel le docteur veillait jalousement.
– Nous devons nous saisir de la clef ! fit encore Paul revenant à la réalité de ce chaud après-midi d’été.
Les deux garçons retournèrent auprès de leur père. Il n’y était plus mais ses vêtements trainaient sur la méridienne. Il faisait si chaud. Les enfants ne se posèrent pas de question, le temps pressait. François trouva le précieux sésame dans le pantalon de toile. Sans demander leur reste, ils allèrent se réfugier dans un coin du jardin pour jouer en toute innocence en attendant le repas du soir.
Quand la maisonnée se fut endormie, François et Paul traversèrent le corridor. Le cœur battant, l’ainé enfonça la clef dans la serrure quand une main bien connue se posa sur son épaule.
– Mes fils, je vous sais gré d’avoir retrouvé cette clef. J’étais dans l’embarras, je pensais bien qu’elle était tombée dans l’herbe haute du petit bois. J’avais retourné toutes mes poches mais l’incident est oublié. Nous en garderons le secret en nous trois. Demain, je vous montrerai quelques livres d’arts très instructifs mais pas un mot. Filez donc vous recoucher, fit leur père.
Les enfants soulagés de l’indulgence du docteur furent ainsi arrêtés dans leur expédition mais gagnèrent largement en complicité avec leur coquin de père auquel les femmes ne résistaient pas.